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Des lieux de tension doctrinaux dans la Terre Pure

lundi 11 février 2008, par Furanku


Ce qui suit résulte pour l’essentiel d’un Mémoire de Master de quatre-vingt pages soutenu à l’Institut Catholique, intitulé : "La naissance dans la Terre Pure du Buddha Amida" avec pour sous-titre : "La saisie par un autre ou la sortie du régime de la nécessité".

Nous avons apporté quelques évolutions marginales par rapport à la version déposée à l’Institut.
- En particulier nous avons numéroté les paragraphes afin de faciliter les citations ;
- Pour les citations, indiquer la version : v.2.1 © esperer-isshoni - 2008
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I.3. Des lieux de tension

1§ Un regard rétrospectif sur notre travail nous fait repérer des lieux de tension, sources d’évolutions et de confrontations dans la Terre Pure. Les auteurs ont équilibré ces tensions en articulant les différents concepts de la Terre Pure en fonction de leur expérience existentielle et de l’intuition fondamentale qu’elle a nourrie. Nous repèrons les trois lieux de tension majeurs suivants :

a. Y-a-t-il des restrictions pour naître dans la Terre Pure d’Amida ?

2§ On peut lire dans le Sutra de la Contemplation une tendance à étendre – à universaliser - le salut par la naissance dans la Terre Pure d’Amida :

- 1) universalisation en levant la clause d’exception du 18e vœu, ce qui permet de proposer le salut à tous les êtres sans exception [1] ;

- 2) universalisation par l’abaissement des pratiques exigées : ici, il s’agit d’invoquer dix fois le Buddha Amida selon la formule consacrée.

3§ Notons que le Sutra de la Contemplation maintient une exigence : au moment de sa mort, le criminel doit prononcer dix fois la formule, de manière continue 絶et avec un « cœur sincère » 至心 (T.12,365, 346a18) [2]. Le Sutra de la Contemplation faisait des « trois cœurs » 三心- sanjin (jap.) – une condition nécessaire seulement pour le sommet de la classe supérieure [3]-, Shandao généralisera cette condition nécessaire aux neuf niveaux de naissance [4]. Plus tard, Shinran dira que ces trois cœurs sont produits par Amida et son Vœu, et non par le pratiquant [5]. Ces évolutions contrastées nous mettent en garde contre la conception simpliste d’une progression continue de la doctrine de la Terre Pure, sans ruptures ni « retours en arrière ».

4§ Plus tard, la pensée de la Terre Pure s’interrogera sur le nombre minimal d’invocations exigées : une fois ne suffirait-elle pas [6] ? ne peut-on pas prononcer la formule à n’importe quel moment, sans attendre un dernier moment qui peut tomber à l’improviste et ne pas laisser suffisamment de temps pour invoquer le Buddha Amida [7] ?
Shinran considèrera qu’il ne sert à rien de compter les nembutsu (jaculatoires) puisqu’ils résultent du salut bien plus qu’ils ne le déclenchent : ils jaillissent spontanément dans la bouche de l’adepte comme expression de sa gratitude pour un salut déjà éprouvé [8].

b. Quelle part a l’adepte dans la réalisation de sa naissance dans la Terre Pure ?

5§ Le vœu de naître dans la Terre Pure s’accompagne d’un transfert de mérites. Mais qui est à l’origine du transfert ? S’il faut mériter, ne retombons-nous pas dans la Voie des Saints, dans la voie difficile, qui est impraticable pendant la Décadence de la Loi ? Shinran conclura que le transfert de mérites est celui d’Amida, et de lui seul [9]. Nous illustrerons sa position par un passage de KGSS.

Tableau 3 - Exemple d’utilisation du concept
du « Pouvoir Autre »
他力tariki (jap) par Shinran

“Both the cause and the effect of our birth in the Land of Recompense come from Amida’s Vows ; The karmic energy for our birth and returning to this world originates from the Other-Power [10]. The cause of attaining the Stage of Right Assurance [11] is Faith alone”. [12]...報土因果顯誓願 往還回向由他力 正定之因唯信心 [13]

6§ Shinran désigne trois principes actifs dans le processus de salut de l’adepte :

• les Vœux d’Amida (pour la naissance dans la Terre « de rétribution » 報土, et ses effets sur l’adepte),
• le « Pouvoir Autre [14] » (pour les allées et venues entre la Terre Pure et le Samsara, quand l’adepte a souci des êtres) et
• la Foi (« cœur / esprit croyant / confiant » 信心 – pour atteindre le stade de non-régression, qui est atteint selon Shinran au moment de la production de la pensée de la foi) – Shinran ne le précise pas ici, mais la Foi résulte elle-même de l’activité de Dharmakara / Amida.

7§ Il apparaît que le processus de salut se déroule entièrement sous l’impulsion d’Amida, sans que l’adepte y contribue par des efforts et des pratiques propres. Shinran attribue à la puissance d’Amida même ce qui semblerait le propre du pratiquant, à savoir son désir de naître dans la Terre Pure [15] : ce désir provient de la puissance de la grande compassion 大慈悲d’Amida, éclairée par sa sagesse qui lui montre des hommes incapables de produire la moindre pensée de bien qui ne soit entachée de doutes.

c. Quand naît-on en Terre Pure ?

8§ Les traditions de la réalisation au moment de la mort 臨終業成 (rinjû gôjô jap.) peuvent s’appuyer sur le Sutra de la Contemplation qui montre le Buddha Amida venant accueillir (raigô) l’adepte de la Terre Pure à sa mort (pour les niveaux supérieurs), et aussi sur le 19e vœu du Sutra Long (qui ne contient cependant pas l’expression consacrée raigô y apparaisse). Cependant, le Sutra de la Contemplation affirme que l’esprit de celui qui visualise le Buddha devient lui-même Buddha [16], ce qui laisse entendre que la pratique de la visualisation donne des fruits dès cette vie, sans qu’il soit précisé s’il s’agit du fruit de la naissance dans la Terre Pure. Tanluan considère que la naissance a lieu après la mort : la voie facile (de la Terre Pure) permet d’atteindre après la mort ce que la voie difficile se propose de réaliser dans le monde présent, à savoir le stade de non-régression.

9§ A la différence des traditions précédentes, Shinran promeut la réalisation « au milieu de la vie » 平生業成 (heizei gôjô jap) [17]. Shinran considère que le stade de non-régression est atteint dès que la foi est éveillée (foi qui vient de la puissance du Vœu primordial du Buddha Amida) [18]. Dès ce moment, l’être en qui s’est produite la pensée de la foi ne peut plus être abandonné par le Buddha Amida – non de son fait, mais du fait de la puissance de la compassion d’Amida. Cette puissance est telle que le processus de salut aboutit au Nirvana inéluctablement : la naissance dans la Terre Pure est garantie ; au moment de la mort, l’adepte y entre instantanément pour tout aussi instantanément « passer » dans le Nirvana [19].

10§ Pour Shinran, le Buddha Amida ne vient pas accueillir le mourant, tout simplement parce qu’il l’a déjà rejoint au premier instant de la foi : Amida l’a « embrassé » 攝取dans la « lumière » de sa compassion pour ne plus l’abandonner 不捨. Par conséquent, le Shinshû voit une « non venue pour accueillir » 不来迎furaikô, là où les autres écoles de la Terre Pure attendent une « venue [d’Amida] pour accueillir [le mourant] » 来迎raigô [20].

11§ Citons un passage du KGSS [21] :

Tableau 4 – L’entrée spontanée au huitième stade des Bodhisattva  [22]

« When a thought of mindfulness of Amida’s Primal Vow arises, At that instant we spontaneously 自然enter the Stage of Assurance 必定. Always reciting only the Name of the Tathagata, We should seek to repay our indebtedness to his Great Compassion”. [23] 憶念彌陀佛本願自然即時 入必定唯能常稱如來號應報大悲弘誓恩

D’après ce passage, l’adepte fait l’expérience de découvrir en lui l’efficacité du Vœu d’Amida en étant établi dans le huitième stade des Bodhisattva, autrement dit, il a atteint dès cette vie un fruit que la tradition de la Terre Pure attend de la naissance dans la Terre Pure. En ce sens on peut dire qu’il y est déjà né.

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v.2.1 © esperer-isshoni - 2008

Notes

[1] Shandao, Hônen et Shinran maintiennent la possibilité de jure pour les icchantika 一闡提輩 ou 闡提輩 ou 闡提破 (les êtres qui seraient privés de la nature de Buddha et incapables de planter des racines de bien, de mériter, d’après l’École Vijnanavada) de renaître dans la Terre Pure (cf. Hônen, Le gué ..., op. cit., p.133)

[2] 13 Traduction d’Éracle et d’Inagaki. L’expression est l’abrégé de至誠心(T.12,365, 344c12), l’un des sanjin de Shinran

[3] - « Celui qui est pourvu de ces trois cœurs naît nécessairement en ce royaume », écrit le Sutra de la Contemplation 具三心者必生彼國。(T.12,365,344c13). Voir l’interprétation qu’en fait Shandao dans : Le gué ..., op. cit.,p.140, (chinois dans T.83,2608,12a17).

[4] - « Mais si un seul cœur manque, il n’y naîtra pas » : Hônen, Le gué ..., op. cit.,p.140. Voir aussi PAS, Julian F., Visions of Sukhavati ..., op. cit., p.267

[5] Cf. KGSS de D.T. Suzuki, n. 288 p 295 sur le sanjin du Sutra de la Contemplation. Nous traduisons cette note de l’anglais : « Le concept des trois cœurs [three minds correspondant au chinois三心 ] découle du Sutra de la Contemplation et inclut : (1) le cœur vrai et sincère ; (2) le cœur profond (..) ; le cœur désirant naître dans la Terre Pure et transférant la pratique méritoire d’Amida [la note suit la position de Shinran] ».

[6] En T.12,360, 272b, le Sutra long indique qu’une seule pratique 一念peut suffire en étant accompagné de certaines dispositions intérieures (foi/confiance, joie, transfert des mérites vers la naissance), tout en spécifiant à nouveau la clause d’exclusion de ceux qui commettent les cinq offenses les plus graves.

[7] Sachant que par ailleurs, dans la conception bouddhiste, si le mourant n’a pas le temps de prononcer la formule, cela résulte de son mauvais karma et non pas d’un hasard fâcheux ou de la décision extrinsèque d’une puissance céleste.

[8] Voir GIRA, Dennis A., Le sens de la conversion, op. cit., p.215

[9] Cf. KGSS de D.T. Suzuki, n.281 p.293. Shinran lit le chinois 至心迴向 (Sutra long, T.12,360,272b13) de telle sorte que cet acte de transfert ne peut être que celui d’Amida. Voir aussi BLOOM, Alfred, « Shinran in the context.. », op. cit., p. 12-13. Pour la discussion sur le ekô seshime tamaeri, voir aussi GIRA, Dennis A., Le sens de la conversion, op. cit., p.181 et n.9 p.202, qui cite le livre de Bloom intitulé “Sinran’s Gospel of Grace” [L’Évangile de Grâce de Shinran – nous traduisons de l’anglais].

[10] Notre traduction de « Other-Power » 他力par « Pouvoir Autre » reprend celle de Ducor dans Hônen, Le gué ..., op. cit.,p.53 – Il s’agit du pouvoir de l’Autre (d’Amida) et non d’un autre pouvoir - qui pourrait aussi relever du pouvoir propre (jriki).

[11] Nous traduirons « Right Assurance » 正定 (shôjô jap.) par « vraie fixation » en reprenant la traduction : « acte de la vraie fixation » de Ducor dans Hônen, Le gué…, op. cit. p.197, correspondant au chinois 正定之業 (T.83,2608,19a5). Gira traduit cet extrait du « passage sur la triple élimination » (japonais三選の文 san sen no mon jap.) par « acte déterminant à l’exactitude » (GIRA, Dennis A., Le sens de la conversion, op. cit., p.59)

[12] (trad. Inagaki). Nous traduisons de l’anglais : « aussi bien la cause que l’effet de notre naissance dans la Terre de Rétribution proviennent des Vœux d’Amida ; l’énergie karmique de notre naissance et de notre retour dans ce monde [Saha] tire son origine du Pouvoir Autre. La cause qui nous fait atteindre l’étape de la Vraie Fixation est la Foi et elle seule ».

[13] T.83,2646,600b15-16. Shinran interprète l’interprétation de Tanluan sur le Traité de la Terre Pure de Vasubandhu

[14] Rappelons que Tanluan a été le premier à développer le concept de tariki (jap) 他力, qu’il couple avec le chemin facile par voie d’eau. Cf. Hônen, Le gué ..., op. cit.,p.53, n.3.

[15] “he endows true Desire for Birth that benefits others. Desire for Birth is [the Buddha’s] desire to transfer his merit [to sentient beings]. 欲生 即 是 廻向心This is the mind of Great Compassion ; hence, it is not mingled with doubt. 故疑蓋 無雜 » [T.83,2646,606a1]. Nous traduisons de l’anglais : “Il confère le véritable Désir de la Naissance qui bénéficie aux autres. Le Désir de la Naissance est le désir [du Buddha] de trasnférer ses mérites [aux êtres vivants]. C’est l’esprit de Grande Compassion ; de ce fait, il n’est pas mélé de doute ».

[16] son esprit produit l’image du Buddha et il est Buddha : 是心作佛是心是佛。(T.12,365,0343a21)

[17] Pour Shinran, le dix-neuvième vœu, décrivant la « descente » du Buddha Amida vers le mort (raigô), constitue un « vœu provisoire » 方便之願- Cf. T.83,2646,629b. Voir note de Ducor dans Tannisho, op. cit., n.67 p.58.

[18] « ... au moment même où il reçoit la vraie foi, l’homme est pris en Amida de telle manière que toute rechute est entièrement impensable » (GIRA Dennis A., Le sens de la conversion, op. cit., p.217). Gira rappelle que ce moment, « cet unique instant de foi est appelé shin no ichinen信の一念, ichinen, ici, ayant le sens d’instant ou moment, c’est-à-dire l’expression temporelle la plus courte possible, et shin exprimant tout ce que nous venons de dire de la manifestation en l’homme de la Grande Foi » (ibid. p.215). Ducor nous permet de préciser le sens que revêt le prédicat « unique » : « La période qui s’écoule ensuite entre le moment de l’éveil de la foi et celui de la naissance effective dans la Terre Pure au moment de la mort peut être d’une seconde ou de plusieurs années, mais ce sera toujours la même pensée, le même instant de foi unique qu’à son éveil (shin no ichinen) » Tannisho, op. cit., n.67 p.58

[19] « ceux qui ont la foi demeurent dans le Groupe des Déterminés à l’Exactitude et atteindront infailliblement le nirvana immédiatement lors de leur naissance dans la Terre Pure » GIRA Dennis A., Le sens de la conversion, op. cit., p.217. (Voir aussi ibidem, p.216 et n. correspondantes 24.25 p.223) Bloom écrit dans le même sens : « For Shinran, the moment of faith is rebirth (ôjô), while the moment of death is jôbutsu or becoming Buddha, the final enlightenment” (article BLOOM, Alfred, “Shinran in the context of pure land tradition”, op. cit., p. 24. (Nous traduisons de l’anglais : “Pour Shinran, le moment de la foi constitue la renaissance (ôjô), alors que le moment de la mort constitue l’illumination finale, où l’on devient Buddha (jôbutsu) »).

[20] Voir à ce sujet l’article sur Rennyo, un auteur du Shinshû postérieur à Shinran : ROGERS, Minor L., « Rennyo’s Ofumi and the Shinshu in Pure Land Tradition », dans FOARD, James Harlan, The Pure Land Tradition : History and Development, Berkeley Buddhist Studies ; Hardcover, 1996, p.438-439.

[21] Voir aussi dans le Tannisho : « Lorsque s’éveille le premier nembutsu parce que nous avons été éclairés par la Lumière d’Amida, c’est que nous avons reçu la foi de diamant ; donc, nous avons déjà été reçus au rang du groupe (correctement) déterminé [synonyme du stade de non-regression] » 弥陀の光明に照らされまゐらするゆゑに、一念発起するとき金剛の信心をたまはりぬれば、すでに定聚の位にをさめしめたまひて(Tannisho, op. cit., XIV, p.27)

[22] T.83,2646,600b 5 à 7

[23] Traduction de Inagaki. Nous traduisons de l’anglais : « Lorsqu’une pensée d’attention au Vœu primaire d’Amida se lève en nous, au même instant nous entrons spontanément dans l’étape de l’Assurance [la non régression]. Nous devrions chercher à rembourser notre dette envers sa Grande Compassion en étant toujours en train de réciter son Nom et lui seul. »


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