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Donner pour accumuler des actes méritoires - et les transférer

samedi 4 juin 2011, par Furanku


« 1) Par l’acte de donner dana dans les meilleurs « champs de mérite » punna kshetra [1],
2) j’accumule des « actes méritoires », des » actes propices » punna ;
3) je peux tirer partie de ce capital accumulé pour différents usages « mondains » [2] ;
4) Je peux enfin aussi m’en servir pour réaliser la visée supra-mondaine bouddhiste, soit sortir de ce monde phénoménal de vies et de morts en flux circulaire samsara.

1§ Nous avons parcouru dans les articles précédents les rites, pèlerinages et fêtes bouddhistes. Nous voulons conclure ce parcours en expliquant ce qui se joue dans les rites, pèlerinages et fêtes en régime bouddhiste. Nous articulerons trois notions que nous allons essayer maintenant d’expliciter : punna, dana et « transfert de punna ».

Autour du concept de punna, d’ « acte propice »

2§ La traduction de punna par « mérite » pose problème dans la mesure où elle donne à entendre qu’une personne constate la qualité des actes d’une personne et lui accorde une gratification en retour. Or le punna met en jeu la loi du karma, qui est une loi impersonnelle : les actes commis volontairement (« colorés » ou non par les passions) fructifieront soit dans cette vie, soit dans la vie suivante, soit dans d’autres vies à venir, selon que les conditions et les causes sont réunies.

3§ L’accumulation de punna vise à utiliser la loi du karma pour produire des fruits bénéfiques et pour éviter des fructifications mauvaises. Le but poursuivi idéalement par le bouddhiste est la libération par rapport au cycle de vies et de morts – samsara, la sortie de ce monde phénoménal transitoire, douloureux et sans consistance propre.

4§ Il peut sembler étrange qu’une activité exercée à l’intérieur même du samsara permette d’y échapper. Pourtant, le Bouddha Sakyamuni lui-même a pratiqué ce calcul de trajectoire pour échapper au samsara : depuis la prédiction du Bouddha Dipankara au brahmane Sumeda, celui qui, dans sa dernière existence comme prince Siddharta de la famille Gautama du clan des Sakya, a atteint l’Eveil et est devenu le Bouddha « sage des Sakya », Sakyamuni, celui-là donc a maintenu tout au long de ses innombrables existences sa détermination et produit en nombre des punna qui lui ont permis de s’asseoir sous l’arbre de la bodhi, malgré l’opposition de son adversaire, Mara, qui voulait l’en déloger (voir plus bas ce point).

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5§ Le paradoxe peut être levé si on accepte l’analogie suivante, empruntée à l’exploration spatiale : dans les années 1980, la NASA a réussi en envoyer au delà du système solaire deux sondes, Pionner 10 et Pionner 11, qui avaient été lancées en 1972 [3] ; les sondes contenaient, entre autres, une image de l’homme et de la femme. Or, pour ce faire, la NASA s’est servie des forces mêmes qui, en temps normal, maintiennent les corps dans le système solaire, à savoir les forces de gravité. La NASA a tiré partie des forces gravitationnelles des planètes pour faire progresser les sondes au plus loin du système solaire, jusqu’à les « catapulter » en dehors du système solaire.

6§ Par analogie, la course du bodhisattva Sumeda résultait d’un calcul de trajectoire fondé sur l’accumulation de punna – en sachant que cette accumulation de punna ne pouvait pas à elle seule produire l’Éveil, nous en sommes d’accord : il fallait le calcul sans faille, il fallait la détermination inébranlable, maintenue d’existence en existence, d’atteindre l’Éveil, la bodhi.

Autour du concept de dana, de don

7§ Le punna, l’acte favorable, propice, par excellence, est celui du don dana. Le bodhisattva Sumeda a pratiqué à perfection le don, d’après les récits des vies antérieures du Bouddha Sakyamuni.

8§ Dans une de ses vies, un lépreux lui a demandé sa moelle comme remède. Le futur Bouddha a alors brisé ses propres os afin d’en extraire la moelle et la donner en onguent au lépreux.

9§ Dans son avant-avant dernière vie, il était un prince appelé Vessantara. La geste de Vessantara fait l’objet d’une fête propre dans l’Asie du Sud-Est (voir la fête de Phra Wes lors du 3° mois lunaire). Au début de l’histoire, Vessantara a donné l’éléphant blanc qui garantissait la prospérité du royaume, ce qui lui a valu un exil au cours duquel il est amené à se séparer de ses biens les plus chers les uns après les autres.

A un moment donné, il se retrouve dans la forêt, seul avec son épouse et ses deux enfants. Alors que cette dernière est partie chercher du bois, un brahmane survient, qui demande les deux enfants pour les vendre comme esclaves. Le prince Vessantara donne alors ses deux enfants au brahmane. A la fête de Phra Wes, les conteurs du village font alors pleurer l’assistance quand ils racontent le désarroi puis le chagrin de la mère qui, en revenant, ne retrouve plus ses enfants.

10§ L’acte du don constitue un punna. Nous rappellerons que, traditionnellement, le don une fois fait, le donateur verse de l’eau à terre, pour prendre à témoin la divinité du sol que le don a été effectué. Ce rappel permet de comprendre l’épisode qui a précédé l’Éveil de Siddharta Gautama.

11§ Alors qu’il était assis sous l’arbre de la bodhi, bien déterminé à rester là jusqu’à ce qu’il atteigne celle-ci, son adversaire Mara a tenté de l’en déloger. Après plusieurs manœuvres infructueuses (assaut par ses armées puis par ses filles), Mara prétend être plus digne que Siddharta pour s’asseoir sous l’arbre ; il produit alors comme témoins la foule de ses sbires, qui, évidemment, abondent dans son sens.

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12§ Que va faire le futur Bouddha Sakyamuni ? Il est isolé dans la forêt, quel témoin va-t-il pouvoir produire ? Assis en lotus sous l’arbre de la bodhi, il fait alors le geste mudra sans doute le plus représenté dans l’iconographie bouddhiste de l’Asie du Sud-Est (Sri Lanka, Myanmar / Birmanie, Thaïlande, Laos, Cambodge) : il fait le mudra de prendre la terre à témoin bhumisparsa.
Surgit alors du sol la divinité de la terre, qui confirme le droit de Siddharta à être assis sur le « trône de l’Éveil » bodhimanda – puis elle tord sa chevelure, d’où sort un torrent d’eau qui balaie Mara et ses armées. Vous avez deviné d’où vient cette eau si abondante : elle exprime toute l’eau des dons versées lors des existences antérieurs du futur Bouddha Sakyamuni.

13§ Quand des actes de don dana effectués à l’intérieur du monde servent à un projet de sortie du monde - étant bien entendu, et nous le redisons ici, qu’ils ne suffisent pas. Un sutra du Bouddha souligne que seul le don fait dans un esprit sans retour sur soi fait définitivement échapper au monde du désir [4]

14§ Avant de passer au dernier point, disons un mot sur les punja kshetra / puññakhetta [5], les « champs de mérite ». Dans l’idée bouddhiste, le don met en jeu le donateur, l’objet donné et le récipiendaire (le "donataire"). Le punna qui en résulte dépendra en particulier de la qualité du récipiendaire, appelé punna kshetra, « champ de mérite ». On voit ici l’image : le don est comme une graine que l’on plante dans un champ. Meilleure est la terre du champ, meilleur sera le fruit. Pour les bouddhistes, les meilleurs champs sont le Bouddha et la Sangha (des moines et moniales) : le récipiendaire fera le meilleur usage de la chose donnée, et le donateur éprouvera la joie d’avoir donné sans qu’elle soit teintée par la crainte d’avoir mal donné à quelqu’un qui ne serait pas digne du don [6].

Le transfert de mérites punna

15§ Que faire de ce capital ainsi accumulé ? On peut le faire fructifier pour soi, on peut aussi le transférer à d’autres personnes, par exemple à des ancêtres défunts ou même à l’ensemble des êtres sensibles.

16§ Le transfert de mérite peut être l’occasion de transférer les mérites afin d’alléger sinon d’abréger les souffrances d’un ancêtre prisonnier d’une mauvaise destinée, et spécialement la destinée des peta / preta, les esprits affamés. Ceux-ci dépendent pour se nourrir des vivants, aussi est-il recommandé soit de les nourrir directement soit, indirectement, de leur transférer les punna pour que leur faim soit apaisée.

17§ Nous avons vu en terre sinisée l’importance du sutra apocryphe appelé yulampen. Ce sutra relativement récent fait écho à un sutra reçu dans le monde bouddhiste du Theravada, à savoir le sutra appelé Tirokuddha Sutta [7]. Selon ce sutra, le Bouddha aurait lui-même recommandé la cérémonie correspondante au roi Bimbisara poursuivi par ses ancêtres devenus preta.

18§ C’est sans doute à partir de ce sutra qu’a été forgée la formule canonique dans le rituel de transfert de mérite aux défunts : "idam no natinam hotu », « puisse nos parents défunts avoir part à ces mérites » « Sukhita hontu natayo » Puissent-ils connaître le bonheur ! »  [8]

19§ Enfin, le transfert de mérite peut profiter à l’ensemble des êtres sensibles, si telle est la volonté du donateur.


©esperer-isshoni, juin 2011

Notes

[1] à savoir le Buddha (l’Éveillé) et la Sangha (la communauté monastique)

[2] pour moi,même, je peux vouloir améliorer mon existence présente ou à la préserver (cette vie-ci), je peux vouloir orienter mes vies suivantes vers les bonnes destinées en évitant les mauvaises destinées ; pour autrui, je peux alors transférer le punna à un ancêtre défunt.

[3] Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Plaque_de_Pioneer#Histoire

[4] cf. le sutra dit "du fruit du don", Dānamahapphala suttaṃ en pâli, dans le Anguttara Nikaya, un des cinq recueils de la corbeille des sutra :

Dans ce sutra, le disciple du Buddha appelé Sariputra a été commissionné par les laïcs bouddhistes - upasaka - pour interroger le Bouddha Sakyamuni : comment se fait-il que le même don, selon qu’il est fait par telle ou telle personne, produise ou non un grand fruit ?

Le Bouddha Sakyamuni distinguera entre les dons faits avec une intention intéressée et celui qui est fait sans attente d’un retour personnel :

  • certes les dons intéressés produisent un bon fruit : le donateur ira renaître dans les royaumes célestes, mais une fois le fruit épuisé, le donateur retournera dans le monde des hommes ;
  • seul le don désintéressé produit le fruit de l’anagamin, du "non-retournant [dans ce monde]" - anagamin est le troisième des quatre fruits de la pratique de la voie du Bouddha (voir article Cycle "Le destin des défunts dans le bouddhisme" - Part 1 - La source).
(….) Api ca kho cittālaṃkāraṃ cittaparikkhāranti dānaṃ deti. "Or,(..) he gives a gift with the thought, ’This is an ornament for the mind, a support for the mind.’ Ou bien, (..) il pense : « voici un ornement pour le mental, voici un point d’appui pour le mental ».
So taṃ dānaṃ deti samaṇassa vā brāhmaṇassa vā, annaṃ pānaṃ vatthaṃ yānaṃ mālāgandhavilepanaṃ seyyāvasathapadīpeyyaṃ He gives his gift — food, drink, clothing, a vehicle ; a garland, perfume, & ointment ; bedding, shelter, & a lamp — to a priest or a contemplative. Il fait son offrande dānaṃ – nourriture, boisson, vêtement, véhicule yānaṃ ; guirlande, parfum, baume, literie, abri, lampe – à un samana ou à un brahman.
Taṃ kiṃ maññasi sāriputta, dadeyya idhekacco evarūpaṃ dānanti, evaṃ bhante. What do you think, Sariputta ? Might a person give such a gift as this ?" "Yes, lord."Qu’en penses-tu, Sariputra ? Est-ce qu’une personne peut faire un don de cette sorte ? » « Oui, seigneur ».
Tatra sāriputta, yvāyaṃ na heva sāpekho dānaṃ deti, na paṭibaddhacitto dānaṃ deti, na sannidhipekho dānaṃ deti, na imaṃ pecca paribhuñjissāmiti dānaṃ deti. "Having given this, not seeking his own profit, not with a mind attached [to the reward], not seeking to store up for himself, nor [with the thought], ’I’ll enjoy this after death,’Il a fait son don sans chercher son profit, sans un mental fixé [sur la récompense], sans chercher à accumuler pour lui et sans se dire : « j’en profiterai après ma mort »
Napi sāhudānanti dānaṃ deti" — nor with the thought, ’Giving is good,’Il n’a pas non plus pensé : « Donner, c’est bien ».
napi dinnapubbaṃ katapubbaṃ pitupitāmahehi, nārahāmi porāṇaṃ kulavaṃsaṃ hāpetunti dānaṃ deti. " — nor with the thought, ’This was given in the past, done in the past, by my father & grandfather. It would not be right for me to let this old family custom be discontinued,’Il n’a pas non plus pensé : « Mon père et mon grand-père l’ont donné dans le passé, l’ont fait dans le passé. Ce ne serait pas juste que j’interrompe cette vieille tradition familiale ».
Napi ahaṃ pacāmi, ime na pacanti, nārahāmi. Pacanto apacantānaṃ dānaṃ adātunti dānaṃ deti. " — nor with the thought, ’I am well-off. These are not well-off. It would not be right for me, being well-off, not to give a gift to those who are not well-off,’ Il n’a pas non plus pensé : « Je suis fortuné. Ceux-là sont infortunés. Ce ne serait pas juste que moi qui suis fortuné, je ne fasse pas un don à ceux qui ne le sont pas ».
Napi yathā tesaṃ pubbakānaṃ isīnaṃ tāni mahāyaññāni ahesuṃ, seyyathīdaṃ:aṭṭakassa vāmakassa vāmadevassa vessāmittassa yamataggino aṅgīrasassa bhāradvājassa vāseṭṭhassa kassapassa bhaguno, evaṃ me ayaṃ dānasaṃvibhāgo bhavissatīti dānaṃ deti.nor with the thought, ’Just as there were the great sacrifices of the sages of the past — Atthaka, Vamaka, Vamadeva, Vessamitta, Yamataggi, Angirasa, Bharadvaja, Vasettha, Kassapa, & Bhagu — in the same way this will be my distribution of gifts,’Il n’a pas non plus pensé : « les sages du passé - Atthaka, Vamaka, Vamadeva, Vessamitta, Yamataggi, Angirasa, Bharadvaja, Vasettha, Kassapa, et Bhagu — ont offert de grands sacrifices : je ferai de même en distribuant mes dons.
Napi imaṃ me dānaṃ Dadato cittaṃ pasīdati, attamanatā somanassaṃ upajāyatīti dānaṃ deti. " — nor with the thought, ’When this gift of mine is given, it makes the mind serene. Gratification & joy arise,’Il n’a pas non plus pensé : « quand j’aurai fait mon offrande, elle rendra mon mental paisible, et y naîtront des pensées de joie et de satisfaction personnelle ».
Api ca kho cittālaṃkāraṃ cittaparikkhāranti dānaṃ deti. So taṃ dānaṃ datvā kāyassa bhedā parammaraṇā brahmakāyikānaṃ devānaṃ sahavyataṃ upapajjati. " — but with the thought, ’This is an ornament for the mind, a support for the mind’ — on the break-up of the body, after death, he reappears in the company of Brahma’s Retinue. Non, mais il a pensé : « voici un embellissement pour le mental, voici un point d’appui pour le mental ». Alors, à sa mort, quand son corps se décomposera, il renaîtra dans la suite des déva de Brahma.
So taṃ [PTS Page 063] [\q 63/] kammaṃ khepetvā taṃ iddhiṃ taṃ yasaṃ taṃ ādhipateyyaṃ anāgāmī hoti anāgantā itthattaṃ. Then, having exhausted that action, that power, that status, that sovereignty, he is a non-returner. He does not come back to this world.Puis, quand il aura épuisé [les fruits de] de son action, sa puissance, son état de deva, il deviendra un anagamin. Il ne reviendra plus dans ce monde.
Ayaṃ kho sāriputta hetu ayaṃ paccayo, yena midhekaccassa tādisaṃyeva dānaṃ dinnaṃ na mahapphalaṃ hoti, na mahānisaṃsaṃ. Ayaṃ pana sāriputta, hetu ayaṃ paccayo yena midhekaccassa tādisaṃyeva dānaṃ dinnaṃ mahapphalaṃ hoti mahānisaṃsanti."This, Sariputta, is the cause, this is the reason, why a person gives a gift of a certain sort and it does not bear great fruit or great benefit, whereas another person gives a gift of the same sort and it bears great fruit and great benefit."Ô Sariputra, telle est la raison pour laquelle une personne peut faire un don d’une certaine espèce sans qu’il donne un grand fruit ou un grand bénéfice, tandis qu’une autre personne qui fait un don de la même espèce qui donnera un grand fruit et un grand bénéfice. »

Crédits

[5] Voir aussi : http://ccbs.ntu.edu.tw/new/lesson/pali/reading/vanda5.htm où est louée la communauté des disciples du Bouddha, la sāvakasaṅgho

[6] cf. Harvey, Peter, Le Bouddhisme, Enseignements, histoire, pratiques, traduit de l’anglais par Sylvie Carteron, [Cambridge University Press, 1990], Seuil, 1993, p. 214

[7] voir Asie du Sud-Est - Tirokuddha Sutta, un sutra pour les offrandes aux morts

[8] Pour la psalmodie, voir en anglais : http://www.chantpali.org/closing.html#ref_patti_dana_source


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