Shintô : une synthèse
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Cet article fait partie du parcours annuel 2025-2026 dédié au Japon
Nous proposons une synthèse du shintô en trois axes :
Cette synthèse vaut en l’état de nos connaissances actuelles.
1. Points de doctrine
1. Le shintô s’apparente à un polythéisme. Il compte 8 millions de "divinités", de kami sans qu’un seul soit différent qualitativement des 7 999 999 autres. Il existe cependant une hiérarchie entre eux :
- les divinités célestes l’emportant sur les divinités terrestres, et
- au sommet se trouve la kami solaire Amaterasu. Cette dernière traite avec les autres kami sans qu’il y ait une rupture fondamentale entre eux.
2. La mythologie shintô considère que les premiers kamis résultent d’une génération spontanée, sans recourir à l’action créatrice d’une entité supérieure.
Les kami sont représentés souvent sous forme anthropomorphique mais il existe aussi des kami non humains produits par la « divinisation » de phénomènes naturels : vents (cf. les kami kaze, les divinité des vents), arbres ou rochers de forme exceptionnelle, cours d’eau, cascades.
Le shintô comporte une dimension animiste en plus de la dimension polythéiste, avec des rites d’exorcisme, des amulettes et des talismans, et dans l’ancien temps certaines femmes s’apparentaient à des shamans.
3. Les kamis se comportent de manière humaine, ils ne sont ni omniscients ni omnipotents.
- Izanagi commet l’erreur de s’impatienter alors que son épouse négocie dans le royaume souterrain ;
- Amaterasu a été trompée par le miroir tendu par les kamis.
- Les kamis ont besoin de coopérer : on les voit tenir conseil lorsque Amaterasu se retire dans la grotte céleste.
Le shintô ne comporte donc pas d’entité surplombante, sachant tout et pouvant tout, au-dessus des lois du monde, il ignore le concept du Tout Autre ou d’un au-delà de tout.
4. Il existe un continuum entre hommes et kami :
- un homme peut devenir kami après sa mort (l’empereur Ôjin devient le kami de la guerre, Hachiman ; Michizane deviendra lui aussi un kami) ;
- inversement, un kami peut descendre vivre sur terre et engendrer une descendance humaine.
- Un kami peut aussi temporairement posséder un humain pour parler à travers lui (cf. l’impératrice Jingû).
5. Humains et kamis entretiennent des relations que nous allons tenter de préciser.
- Le kami ne demande pas d’être aimé, il ne demande pas qu’on croit en lui. A l’homme, il est demandé de se tenir non pas à distance mais à la bonne distance avec le kami.
- On se présente devant le kami en état de pureté par des rites de purification [1] : il s’agit finalement de se comporter de manière polie avec le kami (le même caractère 礼 renvoie tout à la fois à la politesse et au rituel) [2].
Il s’agit de ne pas l’offenser et aussi de se concilier. On se concilie le kami par la fête 祭 (musique, danses, vin de riz appelé sake) – le prototype de la fête est la première grande fête qui a permis de faire sortir Amaterasu de la grotte.
La fête sert à réinsuffler de l’ordre, de l’énergie, de la lumière ; le kami qui protège le clan et qui fait pousser le riz se fatigue : la fête lui permet aussi de recharger ses accumulateurs.-* Le sanctuaire dispense des objets porteurs de la présence du kami (l’amulette o mamori 御守りà porter sur soi, le talisman o fuda 御札accroché à la maison, etc...) [3].
6. Qu’est ce qui provoque la colère du kami contre l’humain ? La faute, qui ne fonctionne pas comme en régime monothéiste où la faute s’entend comme un « péché [4] ».
En shintô, la faute consiste en une salissure de surface : il est demandé de se nettoyer, de se laver et non de changer son cœur.
En régime shintô, la faute constitue un acte d’impolitesse qui menace la vie, la fécondité : le kami offensé peut cesser d’accorder sa protection, laissant ainsi le champ libre à des influences négatives, des calamités, des maladies qui peuvent attaquer la personne offensante, la rizière, etc..
Il faut là encore se référer à la réclusion volontaire dans la grotte céleste du kami solaire Amaterasu, provoquée par les affronts répétés de son frère : il s’en est suivi le règne des ténèbres remplies du vrombissement des mouches.
7. il n’y a pas de culpabilité en shintô puisqu’il ne s’agit pas d’aimer le kami : la faute n’atteint pas une quelconque relation affective entre le kami et l’homme.
8. Y a t-il un salut en shintô ? Le shintô n’a pas théorisé un au-delà de la mort. Dans le meilleur des cas, le mort devient kami, mais la réflexion s’arrête là. Le shintô attend des bénéfices ici et maintenant dans cette vie des avantages terrestres, matériels ; bonne récolte, santé, paix, pour le pays, le clan, la famille, ma personne.
2. Aspects sociologiques
1. Le shintô est ethnocentré : récit de création commençant par le Japon, les Japonais, la hiérarchie sociale. La Bible de son côté commence par la création du monde et de l’humanité : la création du peuple juif est abordée après cet événement fondateur universel.
2. On peut interpréter la mythologie shintô d’un point de vue sociologique – réducteur - comme la légitimation de la suprématie d’un clan sur les autres : le récit du Kojiki, les « Chroniques du passé », reflèterait les luttes entre le Yamato et les autres clans, dont celui d’Izumo. L’empereur serait en fait le chef du clan du Yamato. La hiérarchie des kamis reflèterait la hiérarchie des clans dont les kamis sont les divinités tutélaires.
3. Le shintô apparaît comme la religion d’une société agricole, et plus précisément rizicole. La riziculture demande la coopération du village entier : tous doivent travailler ensemble pour le bien commun (eau digues), bien commun dont chaque famille bénéficiera ensuite, chacune à son rang. D’où le périple du kami invité à descendre de la montagne au printemps pour protéger les rizières avant de remonter en automne : parmi les fêtes les plus importantes figure l’offrande des premières gerbes de riz récoltées en automne. Nous avons vu plus haut que la fête sert aussi à ré-insuffler de l’énergie au kami.
4. rôle des femmes officiantes, les miko 巫女, figures de shamanes possédées par le kami qui exprimait ses oracles à travers elles. Actuellement, les miko ont conservé la fonction essentielle de danser, à l’exemple du kami féminin lors de la fête prototypale déjà mentionnée.
5. Enfin, signalons que les rituels, les prières, les costumes et la musique trouvent leur fondement dans l’époque Heian.
3. Influences extérieures.
1. À partir de son implantation au VIe s., le bouddhisme a amené le shintô à se définir : le shintô a dû se donner un nom : « shintô » 神道 (voie des kami, des divinités), des textes écrits, des bâtiments (les sanctuaires – auparavant les rites se déroulaient en plein air) – et plus rarement des images sous forme de statues.
2. Le christianisme, arrivé au Japon à partir du XVIe siècle, a classé le shintô dans la catégorie inférieure des religions polythéistes.
Le shintô s’est vu aussi reprocher une morale superficielle, une conception naïvement optimiste de la condition humaine. Il a aussi été critiqué pour son absence de réflexion sur ce qu’il y a après la mort et pour sa visée ethnocentrée.
Face à ce conflits sur les valeurs, les adeptes du shintô ont répondu sur le même terrain : "le shintô est tolérant, il a confiance en l’homme", etc.. [5].
3. Question du retour à une « pureté originelle » du shintô : rappelons que le bouddhisme a effectué une « OPA » (offre publique d’achat) sur le shintô dans un syncrétisme où le bouddhisme dominait [6]
En contrecoup de ce syncrétisme, à partir du XVIe siècle, des savants ont voulu retrouver l’état originel du shintô avant sa « contamination » par les influences continentales.
Plus fondamentalement, ces savants ont voulu retrouver l’ « âme du Japon », la langue originelle et la façon de voir le monde originelle du Japon : ils ont eu tendance à se fonder sur le mythe de l’origine solaire de la lignée impériale, pris au pied de la lettre, pour affirmer la différence – la singularité – la supériorité ? - du Japon à travers la figure de l’Empereur du Japon, 天皇 tennô.
4. Cette démarche intellectuelle et universitaire a été instrumentalisée par le nationalisme [7] politique pour unifier la nation autour de cette figure impériale magnifiée.
L’idéologie ultra-nationaliste a entraîné un comportement arrogant et agressif envers les autres pays et à l’intérieur du Japon une intolérance vis-à-vis des nouveaux mouvements religieux quand ils ne reconnaissaient pas en Amaterasu le kami n°1 du panthéon japonais et semblaient ainsi remettre en cause la figure impériale des ultra-nationalistes.
© esperer-isshoni.fr, novembre 2013
© Fr. Franck Guyen op, février 2025
[1] Rituel du « plumeau » onusa お幣, du lavement des mains et de la bouche à l’abreuvoir ou même immersion dans une rivière ou dans la mer (cf. la purification par immersion misogi 禊 d’Izanagi)
[2] Rappelons que le caractère 上 se lit aussi « kami », autrement dit le kami se tient au dessus de l’homme
[3] l’omamori en forme de fraise s’inspire du jeu de mots entre ichigo 苺 « fraise » et ichi go ichi e 一期一会 « la rencontre unique dans une vie »
[4] Le péché est une faute morale révélant un fond intérieur mauvais : il y aurait au for interne en nous quelque chose de tordu, de perverti qui empêche la relation juste avec le Dieu créateur : péché comme ce qui est tapi au fond du cœur de l’homme et qui rend l’homme incapable de se tenir en présence de Dieu : il faut que Dieu change les cœurs pour que l’homme soit capable d’être à la hauteur de Dieu : dans le christianisme occidental latin, on est allé jusqu’à considérer que tout être humain est entaché par un « péché originel » dès sa conception – chosification de ce que les Juifs avaient constaté : la difficulté à obéir à Dieu et à son commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta force, ... ».
[5] Il ne s’agit pas ici de prendre partie mais de signaler que, là encore, le shintô a répondu à des critiques venant de l’extérieur.
[6] Nous distinguons deux stratégies successives du syncrétisme bouddhiste.
- En premier lieu, considérer que les kami sont eux aussi soumises au cycle de réincarnation et que donc ils désirent eux aussi entendre le message de libération du Bouddha de libération : les kamis protègent les temples qui auront eu soin de bâtir des sanctuaires dédiés au kami du lieu.
- En second lieu, de manière plus sophistiquée, l’on dira que les bouddhas et bodhisattva, dans leur infinie compassion pour le Japon, se sont manifestés sous forme de kamis : Amaterasu, « celle qui illumine le ciel », n’est jamais que l’équivalent de Dai Nichi 大日, « le grand jour », « le grand soleil » - Mahâ Vairocana en sanskrit.
[7] Rappelons que le concept politique de nation tel qu’il s’entend à partir du XIXe siècle est d’origine occidentale : monde polycentré avec autant de centres que de nations, chacune cherchant à l’emporter sur les autres, contre la notion unifiée de la centralité impériale (chinoise) à partir de laquelle se diffuse la civilisation (chinoise) sur les pays tributaires à défaut des pays barbares aux marges.
