La Bible questionnée par la modernité : deux questions

dimanche 9 juin 2024
popularité : 10%

Vous appréciez la présence de notre site sur le Web : vous pouvez faire un don à la communauté dans laquelle je vis (cliquer ici pour voir comment procéder)


Table des matières

1. La Bible a t elle été dictée par Dieu – ou inspirée par Dieu ?
2. Est ce que c’est vrai ce que dit la Bible ?


1§ Quand le lecteur moderne aborde ce monument de la littérature spirituelle qu’est la Bible, il ne peut pas s’empêcher de se poser un certain nombre de questions. J’en vois deux.

2§ Quelques précisions :

  • Mon point de vue est celui d’un croyant chrétien catholique qui se reconnaît comme traversé et informé par la modernité, et qui s’efforce de lui répondre honnêtement et respectueusement.
  • Le mot « Bible » désigne l’Ancien et le Nouveau Testament. Rappelons que, pour le croyant juif, il n’y a qu’un seul testament, celui que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, qui exclut tout texte autre que les textes hébreux - ceux des textes de la Septante qui n’existent qu’en langue grecque sont exclus.


1. La Bible a t elle été dictée par Dieu – ou inspirée par lui ?

3§ Si la Bible a été dictée par Dieu, alors la part de subjectivité du secrétaire humain semble nulle : il a été un simple stylo dans la main de Dieu. La langue utilisée est sacrée, et toute traduction est nécessairement trahison. Dicté par Dieu, le texte échappe aux conditionnements humains et aux lois de ce monde.

4§ Si la Bible est inspirée par Dieu, elle comporte alors une part proprement humaine : le secrétaire exprime l’inspiration divine dans les mots de sa culture, de sa religion, de son époque, avec sa sensibilité et son talent propres.
Il devient alors possible de relever les particularités culturelles, historiques et psychologiques du texte sans porter atteinte à sa validité universelle et intemporelle : ce qui est a-, meta- ou trans-historique, ce n’est pas l’écrit, mais l’expérience à laquelle il renvoie et dont il procède.

5§La critique moderne peut alors s’exercer sans que le croyant se sente menacé dans sa foi puisque le texte a un au-delà ou un en-deça qui empêche de le réduire à la seule analyse littéraire, historique ou psychologique.

6§ Ni le latin ni l’hébreu ni le grec ne sont sacralisés, les traductions deviennent alors possibles : Dieu s’exprime tout aussi bien en japonais ou en français puisque ce qui est premier et dernier, c’est l’expérience de la rencontre avec lui, médiatisée par le texte qui n’est qu’un moyen.

7§ Je penche personnellement pour la Bible comme un écrit inspiré et non pas dicté par Dieu. Cela me permet de maintenir une attitude d’accueil et d’écoute de la pensée critique moderne sans peur ni crispation par rapport à un donné de foi qui, pour moi, est vivant.

8§ Cette position demande une régulation des interprétations dans l’Église catholique : l’expérience religieuse catholique n’est jamais uniquement individuelle, elle est toujours communautaire en même temps que personnelle, les deux dimensions se renforçant l’une l’autre.


2. Est ce que c’est vrai ce que dit la Bible ?

9§ En vrac : est ce que Jésus a vraiment marché sur les eaux ? Est ce qu’il a vraiment guéri l’aveugle né ? Est-ce qu’il est vraiment ressuscité ?
Ou bien, dans l’Ancien testament, est ce que Moïse a traversé la Mer rouge à pieds sec ? Est-ce qu’il a vraiment transformé l’eau du Nil en sang ?

10§ [On sent bien ici que les questions n’ont pas le même poids : dans le Credo, on ne confesse pas que Jésus a transformé l’eau en vin à Cana, par contre on confesse qu’il est ressuscité des morts.]

11§ La question de la vérité factuelle a toujours existé, mais elle a pris toute son acuité en Occident depuis le seizième siècle et après, lorsque le savoir expérimental a pris la main sur la réalité, après s’être émancipé du contrôle des théologiens.

12§ Les théologiens du temps de Galilée ont combattu sa conception héliocentriste en se basant sur un verset du livre des Rois : puisque Josué a arrêté la course du soleil afin de rendre plus complète la victoire d’Israël sur les Amalécites (si je me souviens bien), cela veut dire que le soleil tourne autour de la terre, et Dieu ne peut pas mentir (les théologiens de l’époque devaient considérer que la Bible était dictée par Dieu).

14§ Galilée écrivait ainsi à la reine Christine que la Bible ne dit pas comment va le ciel (la Bible n’est pas un traité d’astronomie), la Bible dit comment on va au Ciel (la réalité visée relève d’un autre ordre, extérieur à l’ordre créationnel) [1].

15§ Galilée distinguait le registre scientifique et le registre religieux, qui ne s’excluent pas puisqu’ils ne travaillent pas sur le même plan :

  1. le discours scientifique exclut par construction tout au delà ou tout en deçà, les phénomènes sont pris en compte à travers des expériences (Erfahrung en allemand) qui mesurent les phénomènes selon des métriques et un formalisme convenus par la communauté scientifique internationale. Il évolue dans l’objectif, la relation entre un sujet, l’expérimentateur, et des objets manipulés par lui.
  2. Le discours de foi dit l’expérience (Erlebnis) avec une réalité supérieure, transmise par une communauté appelée à vivre une expérience de vie nouvelle. Le discours évolue dans l’inter-subjectif, le relationnel, la relation sujet – sujet, « je » et « tu ».

16§ La langue française qui n’a que le mot « expérience » ne permet pas cette distinction entre Erfahrung et Erlebnis, à la différence de l’allemand.
De même, elle n’a que le mot « histoire », contre l’anglais (story ou history) et l’allemand (Geschichte et Historie). La Bible allie ces deux dimensions : elle contient des données factuelles vérifiées par la science historique – history - (les historiens ont confirmé les données bibliques sur les rois mésopotamiens, la piscine dont parlait Jésus a été retrouvée par les archéologues) et en même temps elle raconte des histoires (stories).

17§ Non pas au sens péjoratif de quelqu’un qui ment pour se vanter : « tu racontes des histoires (stories) », mais au sens des parents qui vont raconter une histoire à leurs enfants pour qu’ils s’endorment.
L’histoire que l’on raconte aux enfants ne prétend pas dire une vérité factuelle, elle prétend dire quelque chose qui a trait au sens de la vie, de l’existence : le petit enfant est aimé de ses parents même s’il a fait des bêtises, et cet amour qu pardonne permet de reconnaître qu’on a fait des bêtises.
La story dit une vérité existentielle fondamentale : c’est l’amour qui fait vivre, et l’amour existe. Ce n’est pas de l’ordre de l’expérimental, du démontrable, c’est de l’ordre de l’existentiel, de l’éprouvable.

18§ Oui, demain il fera jour et l’amour de tes parents te permettra de traverser la nuit. Est ce que c’est vrai que petit ours pleurait tout seul dans la caverne ? Non, mais ce qui est vrai c’est que le petit garçon avait peur du noir et qu’il avait des parents pour lui raconter une histoire qui finissait bien.

19§ Est-ce que c’est vrai que Moïse a fait traverser la Mer rouge à pieds sec à tout un peuple ? – niveau du fait, history. Ou est-ce vrai qu’un peuple menacé d’extermination a fait l’expérience vitale d’être libéré de ses oppresseurs de manière inattendue et merveilleuse (niveau de l’history), et d’en rendre compte par la présence salvifique et aimante d’une réalité mystérieuse appelée Dieu – niveau de la story ?

20§ Est-ce vrai, ce que racontent les témoins de ce lendemain de sabbat, qui disent que le tombeau est vide et qu’il est vivant, celui qu’on a crucifié l’avant-veille ?
Qu’un certain Jésus de Nazareth ait fait parlé de lui, ait réalisé des miracles puis ait été exécuté par crucifixion, cela relève de la science historique, du plausible historiquement. Qu’il soit ressuscité relève d’un autre ordre : la seule chose sûre, c’est le tombeau vide.
Reste la décision personnelle, qui s’appuie sur le témoignage extérieur – la confiance que j’accorde aux femmes qui reviennent bouleversées du tombeau – et au témoignage intérieur – la confiance que j’accorde aux motions d’une présence mystérieuse qui ratifie au plus profond de moi ce que j’entends.

20§ Une précision : comme le dit Paul [2], si Dieu n’a pas relevé Jésus d’entre les morts, alors je suis le plus malheureux des hommes. Il n’est pas indifférent à la foi chrétienne que la résurrection du Christ se soit réellement produite - la résurrection du Christ ne relève pas seulement pour le croyant de la story, elle relève aussi de l’history - même si elle échappe à la vérification de la science historique.


© esperer-isshoni.info, octobre 2014
© frère Franck Guyen op, janvier 2026 (texte révisé)


[1Galilée empruntait cette phrase à Baronius semble-t-il

[21 Cor 15,19


Voir aussi la chaîne YouTube associée "The Big Picture - La grande image"