Quand le voyage nous change - retour après une session sur l’hindouisme

mercredi 4 mai 2022
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Avertissement

  • Cet article est rédigé à partir d’un point de vue confessant ; il reprend l’entretien de conclusion d’une session d’introduction à la religion hindoue avec des sœurs chrétiennes catholiques contemplatives dominicaines .
  • Le pronom personnel « nous » utilisé tout au long de l’article renvoie à une situation d’échange entre croyants chrétiens de confession catholique et ne prétend pas englober de force le lecteur.
  • L’article traite de la foi chrétienne à partir d’une position confessante catholique. Il n’aborde pas l’hindouisme qui a été traité ailleurs.
  • L’article part des échanges du groupe et ne prétend être ni systématique ni exhaustif. Il n’engage que son auteur.

Table des matières


Le retour chez soi après un voyage dépaysant

Nous sortons d’une session d’ouverture sur la religion hindoue. Nous nous sommes exposés à huit entretiens d’une heure chacun, répartis sur quatre jours.
Pendant ces quatre jours, l’hindouisme nous a fait passer des représentations sensibles aux abstractions raffinées, des épopées mythologiques des avatars du Seigneur Vishnou aux traités métaphysiques sur la non-dualité - advaita.

Nos sens et notre imagination ont été mobilisés par les chants, la musique, les images, les sculptures, tout comme les spéculations sur l’Absolu avec et sans attributs (Saguna Brahma, Nirguna Brahma) ont fait appel à notre Intelligence analytique et à notre intuition.

Il aurait fallu compléter tout cela par des postures et des enchaînements de posture puisés dans le yoga, mais cela dépasse notre compétence.

Au début du parcours, je vous avais conseillé de laisser libre un espace en vous pour que l’hindouisme puisse s’y déployer et dire qui il est, quelle est sa cohérence, sans essayer de le comparer ou de le rapprocher avec votre propre tradition religieuse et a fortiori sans le juger.
Arrivés à la fin du parcours, nous pouvons passer au temps du retour chez soi et entendre ce que la rencontre a fait résonner en nous croyants chrétiens, en écho ou au contraire en dissonance.

La démarche ici s’inscrit dans une question plus globale qu’on formulera de la manière suivante : en quoi l’hindou peut m’aider à aller plus loin dans ma foi en Jésus Christ sauveur [1].


Pourquoi j’étudie d’autres traditions religieuses

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je dirai quel sens cela fait pour moi de parler d’une tradition religieuse qui n’est pas la mienne, en l’occurrence ici l’hindouisme, et à partir de quelle position.

Je me pose la question de l’homme religieux, homo religiosus en latin, depuis maintenant trente-trois ans [2].
Il s’agit du mystère de l’homme qui se sent appelé à autre chose, à un ailleurs, de l’homme qui sent qu’il ne se réduit pas à sa biologie, à ses déterminations socio-culturelles. Il sent que ce monde ne se suffit pas à lui-même, qu’il n’est pas la référence de tout, l’absolu de tout et qu’il y a autre chose ailleurs.

Alors il cherche, et cette quête se retrouve dans toutes les cultures, parce que selon moi, elle est constitutive de l’homme. L’homme est fondamentalement religieux, j’en suis persuadé [3].

Augustin l’a dit merveilleusement dans ses Confessions : lors d’une expérience personnelle d’éveil à la Présence divine, Augustin découvre que Dieu est au-delà de tout ce qu’il peut imaginer – superior summo meo -, au dessus de la plus haute pointe de l’être humain, - et pour Augustin nourri de philosophie antique, il s’agit de l’intellect : Dieu comme la lumière rendant possible toute lumière, y compris la lumière de l’intelligence - et en même temps et paradoxalement un Dieu plus intime, plus intérieur à lui-même qu’il peut l’être lui-même – interior intimo meo – bref, une présence à la fois immanente et transcendante.

L’homme est habité par cette tension verticale qui le constitue : Augustin l’a exprimé là encore tout aussi magnifiquement quand il a confessé que « Tu nous as fait pour toi et notre cœur est inquiet, sans repos, tant qu’il ne t’a pas trouvé ».

10§ L’homme hindou, comme l’homme bouddhiste, l’homme musulman, l’homme juif, l’homme chrétien, est marqué par cette recherche et il essaie d’y répondre. Pour nous chrétiens, nous croyons que si l’homme cherche Dieu, Dieu aussi de son côté cherche l’homme : d’en haut vient un « rayon de la lumière qui illumine tout homme » pour aider l’homme dans sa quête - nous reviendrons sur ce passage de la déclaration Nostra Aetate du concile Vatican.

11§ Voilà pourquoi, chrétien catholique dominicain, je nourris ma foi en enseignant les religions asiatiques depuis plus de dix ans : elles me disent ce que l’homme a de grand, cet appel en lui à se dépasser et à se laisser dépasser par quelque chose de plus grand [4]. Et c’est cet homme religieux là que Dieu vient chercher, c’est avec cet homme religieux là que je suis sauvé par le Christ.

12§ Finalement, en étudiant et en enseignant les religions asiatiques, j’entre dans le mystère de l’homme qui cherche Dieu, mais j’entre aussi dans le mystère de Dieu qui cherche l’homme et cela nourrit ma foi en l’homme-Dieu, en Jésus-Christ.

13§ J’ajouterai que ces autres façons de s’exprimer de l’homo religiosus, par leurs convergences et par leurs divergences avec ma foi, m’amènent à toujours plus entrer dans le mystère de salut qui se déploie en Jésus Christ, dans sa largeur, sa longueur, sa profondeur, sa hauteur [5].

Voilà l’esprit dans lequel j’enseigne les religions asiatiques.


1. Prendre l’homme dans sa totalité


Tout l’homme

14§ L’Inde hindoue a poussé loin l’intégration du plan physiologique dans le projet religieux et elle nous incite peut-être à nous rappeler la condition corporelle de l’être humain. Certes on peut redouter l’enfermement, l’auto-centrage sur soi, mais cela proviendra alors d’un manque de contrôle de ce qui n’est qu’une technique, un moyen.

15§ Au contact de l’hindouisme, le christianisme peut se rappeler, s’il l’avait oublié, que le message de salut du Christ s’adresse à tout l’homme, dans toutes ses dimensions y compris sensibles, affectives, et pulsionnelles – « tout » se dit en grec « holos », qu’on retrouve dans « catholique » : salut extensif pour tous les hommes et salut intensif pour tout l’homme.


L’homme n’est pas que rationnel

16§ De fait, une tendance de l’apologétique mettait d’abord en avant une présentation du christianisme comme la seule religion conforme à la raison. Elle survalorisait l’aspect intellectuel du message chrétien au détriment des autres registres mentaux [6].

17§ La séparation des registres a conduit à séparer le discours mystique et le discours théologique – nous parlons ici pour la confession catholique -, amenant la théologie dans une dichotomie périlleuse : le théologien ne peut faire l’économie de la rencontre au vif de la chair avec son Dieu, et le mystique est convié à articuler en raison ce qu’il expérimente.

18§ Le souffle mystique qui anime l’Inde hindoue nous aide à nous rappeler que la religion n’est ni seulement ni d’abord une affaire de raison, de raisonnements qui, déconnectés de leur source, tournent en rond et finissent par empêcher l’accès au divin [7]

19§ Cette survalorisation de l’activité raisonnante a pu faire oublier que l’intelligence sous sa forme rationnelle est au service de la foi et non l’inverse : l’intelligence s’exerce à partir du mystère de la foi dont elle cherche à rendre compte rationnellement, en sachant que l’intelligence n’épuisera pas la capacité de sens de la foi.


La colère de Dieu

20§ Le Christ vient sauver tout l’homme, y compris dans sa dimension obscure, à savoir ses pulsions [8]. Nous avons à évangéliser notre terreau pulsionnel, l’Évangile nous le demande et il nous en donne le moyen, je le crois.

21§ Nous pouvons regarder comment l’hindouisme prend en compte concrètement les pulsions, y compris celles qui font peur.
Quand il représente Kali dans des postures féroces, avec son plastron de mains coupées et son collier de crânes humains, quand les images la montrent ivre de fureur guerrière et piétinant le corps de Siva, l’hindouisme objective les pulsions de mort, d’agressivité, pour les intégrer dans une dynamique de transformation [9].

22§ L’hindou nous dira que la divinité peut se manifester sous la forme courroucée ; il nous dira que les pulsions mises en scène dans cette représentation peuvent être domptées, et même transmutées par une alchimie spirituelle diront les tantriques, par analogie avec l’alchimie physique : des forces qui en régime normal asservissent, une fois contrôlées, servent alors à la libération.

23§ En régime chrétien catholique – je ne peux pas m’exprimer pour les autres confessions chrétiennes -, nous avons pu occulter tout ce qui évoquait la colère de Dieu [10].

24§ Dans le même genre, la version liturgique des psaumes a gommé les expressions violentes du psalmiste, qu’il s’agisse d’appel à la vengeance, de sentiment de haine, de colère.
Peut-être avons-nous à regarder en face cette violence qui habite l’homme, plutôt que de la mettre entre parenthèses : si Dieu nous sauve en son Fils mort et ressuscité pour nous, il nous sauve à partir de ce que nous sommes totalement, ombres et lumières.
Est-ce que la lumière de la Résurrection ne descend pas jusque dans le royaume des morts ? Analogiquement, est-ce qu’elle ne descend pas aussi jusque dans les profondeurs ténébreuses de nos pulsions ? et n’est-elle pas capable de les convertir ?

25§ On peut être gêné par l’idée d’un Dieu en colère. Mais cette idée n’est pas incompatible me semble-t-il avec un Dieu pur amour : l’amour n’est-il pas une chose terrible, lui qui est plus fort que la mort ? Heureux celui qui pourra accueillir l’amour pur en son sein et le laisser le transformer, le convertir, le transfigurer. Et malheureux celui qui se sera rendu incapable de l’accueillir car alors cet amour pur sera pour lui un feu consumant.

26§ La colère de Dieu pourrait s’interpréter ainsi : ce serait le même Dieu qui serait perçu comme amour pur ou comme colère pure, en fonction de l’orientation que chacun aura donné à son cœur pendant sa vie mortelle : « l’arbre tombe toujours du côté où il penche » dit le dicton [11].


2 L’interdépendance de l’homme avec le reste du vivant

27§ L’hindouisme situe l’homme dans un continuum avec le reste du vivant : l’animal d’aujourd’hui a pu être un homme et réciproquement. Il y a une circulation entre les divers règnes sans rupture, chaque destinée communiquant avec les autres à l’intérieur d’une hiérarchie

28§ D’un côté, le récit de la Genèse situe l’homme à l’intérieur d’un cadre et d’une mission communs à tout le vivant : remplir l’espace créé, terre, air, mer, grâce à la bénédiction de la fécondité donnée aux animaux comme aux hommes.
D’un autre côté, s’il est situé à l’intérieur du même cadre que ses compagnons animaux, l’homme reçoit une bénédiction spéciale qui le met à part : il est l’élu de Dieu avec mission de dominer la terre.

29§ L’homme apparaît comme la clé de voûte, le claveau central au-dessus de tous les autres, celui qui couronne l’envolée des pierres vers le Ciel, et tous les autres claveaux sont ordonnés en fonction de cette clé de voûte - mais en même temps la clé de voûte est elle aussi un claveau et elle tient parce qu’elle repose sur les autres claveaux.

30§ Finalement, ce qui est très beau et très bon, ce n’est pas la clé de voûte, c’est la voûte tout entière. Au sixième jour, Dieu vit que cela était très bon. Quoi ? L’homme ? Non, l’ensemble de son œuvre avec l’homme qui lui donne sa forme définitive.

31§ Par sa conception du samsara, du cycle, l’hindouisme nous rappellera à sa manière l’interdépendance des différentes formes du vivant, et la solidarité de l’homme avec le reste de la création, dont le règne animal en particulier.


3 Retrouver le sens du mystique, contre la réduction au même

32§ Le sens religieux mystique qui imprègne la société hindoue a impressionné l’auditoire. Comme on se le disait avec une sœur, un ascète peut se promener nu en Inde sans que cela pose problème : les Indiens hindous situent ce comportement peu ordinaire à l’intérieur d’une recherche de l’Absolu reconnue et appréciée.

33§ Cela peut nous interpeller dans une société sécularisée qui a tendance à réduire les comportements religieux au moyen d’analyses sociologiques et psychologiques, diagnostiquant la névrose chez Thérèse de Lisieux, l’épilepsie chez Paul, l’anorexie chez Catherine de Sienne.

34§ Ces analyses ont sans doute leur part de vérité, elles éclairent des aspects de la personnalité de ces grandes figures mystiques, mais je dirai qu’elles outrepassent les limites de leur champ de validité quand elles réduisent ces figures à leurs conditionnements psychologiques et sociologiques : la grandeur de ces figures peut provenir de ce qu’elles ont exprimé dans, à travers et sous ces conditionnements, quelque chose qui les dépasse et qui est d’un autre ordre que l’ordre purement humain.
35§ Je dirai que le fait religieux ne se réduit pas à des phénomènes sociologiques, économiques, politiques, littéraires et psychologiques, même s’il est déterminé en partie par eux : tout est dans le « en partie ».

36§ Je crois aussi que le mystère de salut qui se déploie en Jésus Christ dépassera toujours ce qu’on a pu en formaliser dans le rituel et dans le dogme. Je dirai que le christianisme est l’objectivation communautaire d’une expérience vive de rencontre avec le Christ ressuscité en contexte, en histoire, en culture et qu’il trouve sa raison d’être dans sa capacité à transmettre cette expérience.

Oublier cette référence à l’Autre qui dépasse ce que je peux en dire, c’est s’exposer à reproduire du côté croyant, mutatis mutandis, l’erreur des sciences humaines quand elles dépassent leurs limites de validité, c’est croire qu’on peut enfermer l’expérience divine dans des catégories mondaines.

37§ L’hindouisme peut nous aider à nous rappeler qu’il y a un au-delà des mots et des formes - nama rupa -.

38§ Le mystère du Christ, mort pour nous libérer de la condition pécheresse et ressuscité pour nous faire entrer dans la vie divine trinitaire, dépasse les formulations dogmatiques qu’il inspire et à qui elles renvoient : les formulations en dogmes, les ritualisations naissent de l’expérience de la rencontre avec le Christ au-delà de l’histoire et pourtant présent à chacun de ses moments – Jésus Christ est le même, hier et aujourd’hui, et il l’est pour l’éternité [12] -, et leur raison d’être est de nous faire entrer dans cette expérience.


4. La vérité est le Christ qui illumine tout homme

39§ Les chrétiens ont pu entretenir un rapport objectivant à la vérité qui fait dire : « on a la vérité ». En particulier dans l’Église catholique, nous avons pu dire que nous avons – en vrac - les conciles, le credo, le pape, l’organisation hiérarchique, les saints, les sacrements, la Bible, les traditions.

On a tout cela sous la main, on en est les détenteurs et les gardiens. On a, on possède un trésor, un « dépôt ». D’accord, mais n’oublions pas non plus que ce dépôt est animé par une vie venue d’ailleurs et qui propulse vers un au-delà.

40§ Certes, le Christ est là dans la présence eucharistique, mais comme le dit Augustin que nous citons pour la troisième fois, ce n’est pas l’homme qui assimile Dieu dans l’eucharistie, c’est Dieu qui attire à lui l’homme dans l’eucharistie [13]

41§ On n’a pas la vérité et on ne peut pas l’avoir car il s’agit d’une personne, qui plus est une des trois personnes de la Trinité, aussi je dirai plutôt que la vérité est devant nous, elle nous appelle et, si elle est aussi derrière nous dans le passé, c’est pour nous projeter vers le futur, vers la manifestation définitive et plénière de la vérité.
La vérité dans le passé est un appel à déployer en histoire, en culture, dans l’humanité le mystère du salut en Christ, y compris avec nos frères hindous. Nous découvrirons alors que nous sommes précédés par Dieu puisqu’un « rayon de la vérité qui illumine tout homme » œuvre déjà dans leur tradition religieuse.

42§ L’expression entre guillemets précédente est tirée de la déclaration Nostra Aetate « Des relations de l’Église avec les autres religions » promulguée en 1965 lors du Concile Vatican II :

L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions [bouddhisme, hindouisme]. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes.

43§ Les pères conciliaires de Vatican II explicitent ensuite cette vérité : elle est le Christ qui est le chemin, la vérité et la vie.

Toutefois, elle [l’Église] annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » [14], dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses.

44§ La vérité est d’abord une personne, on ne la possède pas mais c’est plutôt elle qui nous possède ; elle n’est pas seulement derrière nous, elle est aussi avec nous et devant nous : le Christ ressuscité domine l’histoire, il est meta-historique, et en même temps si l’on peut dire, il est présent à chaque moment – il est trans-historique.

45§ Les religions comme l’hindouisme et le bouddhisme cités par Nostra Aetate sont animées par un rayon de la lumière mais pas par tous les rayons de la lumière, pas par la plénitude de la lumière.
Dans la foi qui est la leur, les pères du concile Vatican II considèrent que la plénitude de la vérité se donne dans le Christ à partir de son Église.
Ils s’opposent ici à une position répandue qui affirme qu’il y plusieurs chemins pour accéder au sommet d’une montagne : pour les pères conciliaires, au dernier moment, tous ces chemins doivent se jeter dans le seul qui mène au Père, le Christ.

46§ Les pères conciliaires ont dit : « le Christ et l’Église », ils n’ont pas dit : « le christianisme et l’Église catholique romaine ». Il s’agit selon moi de distinguer pour les unir deux ordres de réalités à travers les couples Christ - christianisme, l’Église Corps du Christ, - l’Église catholique romaine : l’un des ordres englobe et dépasse l’autre qui lui est intimement lié mais subordonné.

47§ Il s’agit bien de distinguer pour unir : si l’Église dépasse l’Église catholique romaine, ajoutons immédiatement qu’elle y subsiste (le « subsistit in » du document Dominus Iesus de la Congrégation pour la doctrine de la foi en 2000 dans lequel le cardinal Ratzinger, futur pape Benoît XVI, rappelait les limites des dialogues œcuménique et inter-religieux pour l’Eglise catholique)


5. Ramakrisna a rencontré quel Christ ?


Le Christ de Ramakrishna
48§ Nous pouvons nous interroger sur cette facilité qu’a Ramakrishna d’être hindou, puis musulman, puis chrétien. Pour lui, cela ne pose pas de problème puisque la divinité est cette mer argentée sans forme qui peut se manifester aussi bien sous la forme de la déesse Kali que celle du Christ Jésus.

49§ Vu du côté chrétien, on peut estimer que Ramakrishna s’approprie a peu de frais notre religion, notre foi en prétendant avoir fait l’expérience de la rencontre avec Jésus, et cela sans avoir perçu ni respecté la cohérence chrétienne.
En bref, le Christ que Ramakrisna a rencontré est-il celui qu’ont rencontré les apôtres après sa mort, est-il celui dont l’Église vit, ou est-ce un Christ passé au filtre de la non-dualité advaita hindoue ? Je penche plutôt pour la seconde alternative et voici pourquoi.

50§ Même si, à mon avis, Ramakrishna en vrai mystique, en vrai spirituel, ne cherche pas à intégrer les autres religions dans les plis d’un hindouisme hégémonique, cependant son expérience du divin l’amène à voir dans les divinités des différentes religions des figures vraies mais provisoires du divin.
Ramakrishna ne doute pas que les musulmans comme les chrétiens sincères accèdent à la divinité mais il dira que cette dernière ne se réduit pas un seul nom, que ce soit celui de Jésus ou d’Allah : ces noms sont comme les icebergs flottant sur la mer de la divinité, émanant d’elle et destinés à retourner en elle.


Le Christ de la foi chrétienne

51§ Le chrétien que je suis ne pourra pas suivre Ramakrishna, dans la mesure où, pour moi, l’incarnation du Verbe ne se réduit pas à une « avatarisation », à une descente du ciel sur terre qui se répétera chaque fois que le chaos menace.
La Lettre aux hébreux parlera de quelque chose qui arrive une fois et une seule fois dans le temps - hapax en grec -, de manière définitive et décisive. Le Verbe ne va pas naître dans une étable tous les 25 décembre, il ne va pas être crucifié à chaque célébration eucharistique. Le salut se déploie à partir de la croix qui n’a été dressée au Golgotha qu’une fois et une seule – et cela suffit.

52§ Ramakrishna reprocherait sans doute aux chrétiens d’en rester à une pratique de « dévotion », de bhakti certes excellente et digne de louange, mais qui absolutise indûment une forme et un nom particuliers de la divinité – et les chrétiens courent alors le risque de refuser que d’autres religions puissent avoir accès à la divinité en empruntant d’autres chemins, d’autres « noms et formes » (nama rupa).

De fait, je crois que nous avons à entendre cette critique, et il nous faut à mon avis trouver une façon de croire que Jésus Christ est le seul médiateur entre l’homme et la divinité, mais sans interdire aux autres religions un accès partiel à la vérité, à la divinité. La déclaration conciliaire Nostra Aetate présentée plus haut me semble une réponse appropriée - contre le soupçon d’impérialisme chrétien, voir le chapitre 4.

53§ Cela dit, je pense que notre foi chrétienne ne peut recevoir la figure du Christ proposée par Ramakrishna. Dans la foi chrétienne, Dieu se révèle entièrement dans le Verbe fait chair : qui voit le Christ voit Dieu [15] car Dieu se donne en plénitude et une fois pour toutes (le hapax vu plus haut) dans cette seule et unique forme, en qui « habite la divinité en plénitude, corporellement » [16].

54§ Dans la foi chrétienne, le visage du Christ n’est donc pas un visage contingent à côté d’autres visages tout aussi contingents de la divinité, il est LE visage de la divinité, définitif, indépassable, unique. Dans le cadre de cette foi, la seule porte qui est donnée aux hommes pour accéder au monde divin est le Christ, mort et ressuscité pour nous les hommes.


© fr. Franck Guyen op, mai 2019


[1La question peut se poser aussi dans l’autre sens : en quoi le chrétien peut aider l’homme hindou à devenir plus hindou ? Il me semble qu’il revient à l’homme hindou de répondre à cette dernière question, dans la mesure où il l’estime pertinente pour lui.

[2Ce questionnement fait suite à une expérience religieuse personnelle qui m’a amené à demander le baptême dans l’Église catholique en France en 1986

[3Une tendance massive de la culture moderne peut vouloir nier ce sens religieux et le déraciner, mais il s’agit pour moi d’un projet qui dénature l’homme – car il y a une nature humaine (nous sommes ici dans le domaine du non-démontrable, ni dans un sens ni dans un autre) : l’être humain n’est pas une pâte à modeler qui peut prendre toutes les formes, il n’est pas une page blanche sur laquelle on peut tout écrire et son contraire : il y a en lui une orientation vers la verticalité – déclinée comme hauteur (au-dessus de moi), mais aussi la profondeur (au-dedans de moi).

[4N’ayant qu’une vie, je ne peux me permettre d’aborder d’autres religions comme les religions africaines ou la religion musulmane, me concentrant sur le continent asiatique qui fait partie de mes racines.

[5Éph 3,13. Citons le passage plus largement dans la Traduction œcuménique biblique (Tob) :

C’est pourquoi je fléchis les genoux devant le Père, de qui toute famille tient son nom, au ciel et sur la terre ; qu’il daigne, selon la richesse de sa gloire, vous armer de puissance, par son Esprit, pour que se fortifie en vous l’homme intérieur, qu’il fasse habiter le Christ en vos cœurs par la foi ; enracinés et fondés dans l’amour, vous aurez ainsi la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur... et de connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez comblés jusqu’à recevoir toute la plénitude de Dieu.
Éphesiens 3,14-19

[6Cela me rappelle mon quiproquo au au couvent d’Oakland en Californie : les frères américains chantaient : «  Christ is risen  », « Christ a été relevé » en français, et mon oreille française entendait : « Christ is reason », « Christ est raison »

[7voir dans les évangiles le reproche que fait Jésus aux Pharisiens, aveuglés par des raisonnements – dialogismoi en grec – qui les empêchaient de reconnaître le Christ

[8« L’évangélisation des profondeurs » de Simone Pacot, publié par Les éditions du Cerf en 1997 a été un succès de librairie : ce livre répondait à une attente des chrétiens

[9Ramakrishna, un grand spirituel hindou du 19e siècle était un dévot - bhakta - de Kali qu’il appelait « la Mère »

[10Cette occultation résulte sans doute d’un effet de balancier après des siècles de ce que l’historien Jean Delumeau a appelé la « pastorale de la peur » avec la mise en scène d’un Dieu à la colère sidérante

[11De fait, Adam et Ève fuient la présence de Dieu après leur faute, non parce que Dieu avait changé mais parce qu’eux avaient changé après avoir accepté d’accueillir en eux la parole venimeuse du serpent.

La présence de Dieu avère le péché qui ne peut tenir devant lui, comme les ténèbres ne tiennent pas devant la lumière, comme Adam et Ève se sont cachés pour fuir Dieu. Dans cette optique, Dieu n’a pas besoin de dire dans son indignation : « Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal » : le malfaisant s’éloigne de lui-même en courant, car il fuit la lumière qui révèle sa méchanceté.

« En effet, quiconque fait le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de crainte que ses œuvres ne soient démasquées. Celui qui fait la vérité vient à la lumière pour que ses œuvres soient manifestées, elles qui ont été accomplies en Dieu. »
Jean 3,20-21

[12Héb 13,8

[13Dans Les confessions livre 7, chap. 10 :

Nous ne possédons pas Dieu dans les sacrements et dans les dogmes, c’est Dieu qui nous attache à lui, qui nous amène à lui par eux.

[14Jn 14, 6. Il s’agit de la première partie du verset 6, la déclaration Nostra Aetate ne reprenant pas l’autre partie du verset, sans doute à cause de sa connotation exclusive : « et nul ne va au Père si ce n’est par moi »

[15Voir l’échange entre l’apôtre Philippe et Jésus dans l’évangile de Jean :

Jésus lui dit : « Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l’avez vu. »
Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit. »
Jésus lui dit : « Je suis avec vous depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m’as pas reconnu ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Pourquoi dis-tu : ‹Montre-nous le Père› ?
Jean 14, 6-9

.

[16Voir dans la lettre aux Colossiens :

Poursuivez donc votre route dans le Christ, Jésus le Seigneur, tel que vous l’avez reçu ; soyez enracinés et fondés en lui, affermis ainsi dans la foi telle qu’on vous l’a enseignée, et débordants de reconnaissance. Veillez à ce que nul ne vous prenne au piège de la philosophie, cette creuse duperie à l’enseigne de la tradition des hommes, des forces qui régissent l’univers et non plus du Christ. Car en lui habite toute la plénitude de la divinité, corporellement, et vous vous trouvez pleinement comblés en celui qui est le chef de toute Autorité et de tout Pouvoir.
Colossiens 2,6-10


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