Histoire de la nature créée en christianisme
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Voir aussi Histoire de la nature divine en christianisme
Table des matières [1]
- Une histoire du créé en quatre ruptures
- L’événement de la création
- L’événement de la déchéance
- L’événement de la rédemption
- La manifestation plénière de la gloire divine (reste à traiter)
Tableaux de synthèse
- Tableau 1. Tableau simplifié des ruptures et de leur impact sur la nature du créé
- Tableau 2. Récapitulation des ruptures et de leur impact sur la nature du créé
1§. Voyons ce que le christianisme dit de la nature créée dans sa diversité et son histoire.
La nature créée est abordée au travers de ses propriétés intrinsèques (ce que c’est, les potentialités qui la constituent) et au travers de son déploiement dans le temps (ce que cela fait, comment ses potentialités trouvent à s’exprimer en histoire).
2§. À l’intérieur de la nature créée, nous distinguerons la nature du créé invisible (les anges), la nature du créé visible animé (les hommes, les animaux, les végétaux) et la nature du créé visible inanimé (le sol, les minerais, les astres).
3§. Du côté de l’incréé, l’article Histoire de la nature divine en christianisme aborde le cœur de la foi chrétienne quand elle dit le paradoxe d’une nature divine unique en trois personnes (trinitologie) et le paradoxe de Jésus Christ en deux natures, à la fois de nature humaine et de nature divine (christologie).
Une histoire du créé en quatre ruptures
4§. Le discours chrétien sur la nature créée dessine une trajectoire entre :
- un commencement : le temps de l’acte initial de création par Dieu, et
- un achèvement, un accomplissement : le temps de l’avènement en puissance du Règne de Dieu avec l’établissement définitif de la justice divine déployée à l’échelle du cosmos.
5§. Entre ces deux bornes se tient une histoire marquée par deux autres événements de rupture :
- l’événement de déchéance universelle provoqué par l’acte de défiance du premier couple humain envers Dieu et
- l’événement de restauration universelle qu’est la geste du Christ tué par les hommes et ressuscité des morts par Dieu.
6§. Ces quatre événements cosmiques transforment radicalement la nature créée :
- l’événement de création qui aboutit à la nature originée, la nature créée qui a une origine,
- l’événement de la déchéance du premier couple humain et sa conséquence cosmique, la nature originée qui déchoie, devenant la nature déchue
- l’événement réparateur de la geste christique, qui rachète la nature déchue, d’où la nature rachetée, « rédimée », libérée du mal. La nature rachetée continue de souffrir du mal et de la mort, mais elle participe déjà pour une part à la vie éternelle en Dieu. L’événement révélateur – apocalyptique – du Christ inaugure la fin des temps, mais sans la réaliser pleinement : le mal et la mort continuent leurs effets, et l’homme peut encore choisir la vie en croyant en la puissance de justification du Christ ressuscité
- l’événement apocalyptique final, où la gloire divine se manifeste totalement, faisant passer la nature rachetée en elle – la nature devient une nature glorifiée : immortelle, en communion plénière avec Dieu, libérée de la mort et du mal. Le temps du salut étant désormais clos, la nature déchue non rachetée devient la nature condamnée : la nature exécrée, celle qui ne peut pas soutenir la présence divine, celle de ceux dont le Christ dira : « Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal [2] ».
| Événement | création | déchéance | rédemption | avènement final |
|---|---|---|---|---|
| Impact sur la nature du créé | nature originée | nature déchue | nature rachetée | nature glorifiée |
7§. Quand Dieu dit « Sois ! », il faudrait entendre : « Existe ! ». Son injonction fait advenir, elle inscrit l’être dans une existence, dans une dimension temporelle aussi bien pour le monde invisible que le monde visible, avec pour les créatures du monde visible une inscription spatiale en plus, par le corps.
8§. L’injonction va donc se déployer dans une histoire dramatique : les ressorts de l’action sont en place avec les deux catégories d’êtres créés capables de fausser le jeu de la création par leur désobéissance : les anges et les êtres humains.
L’événement de la création
9§. La nature incréée est sans origine tandis que la nature créée n’a pas toujours été, elle a un commencement, elle est constitutivement en dépendance ontologique d’une réalité qui est non originée, qui ne dépend de rien que d’elle-même.
Nous ne pouvons exister que parce que nous sommes suscités, portés, animés par la parole, par le souffle divin : que Dieu reprenne son souffle et nous retournons à la poussière, dit le psalmiste.
10§. Cela signifie que les êtres capables de s’adresser à Dieu devront lui obéir. Ce devoir d’obéir est inscrit physiquement dans la nature créée, originée ; il devient un devoir moral pour les créatures dotées de la possibilité d’obéir ou de désobéir – l’homme et l’ange.
11§. La relation hiérarchique du créé vers l’incréé s’inscrit dans l’ordre de la nécessité physique :
Tous comptent sur toi pour leur donner en temps voulu la nourriture : tu donnes, ils ramassent ; tu ouvres ta main, ils se rassasient.
Tu caches ta face, ils sont épouvantés ; tu leur reprends le souffle, ils expirent et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle, ils sont créés, et tu renouvelles la surface du sol.
Ps. 104,27-30
Dans l’autre sens, l’incréé – Dieu - entretient une relation avec le créé non pas de nécessité mais de gratuité : la Bible soutient que Dieu crée gratuitement, il n’a pas besoin des sacrifices ni des louanges des hommes : sans la création, il ne mourrait pas de faim et il n’a pas besoin du regard du créé pour se sentir exister.
12§. Dieu crée gratuitement, ajoutons qu’il crée à travers une médiation. La création n’émane pas immédiatement de Dieu, ce qui existe n’est pas une parcelle de la divinité mais advient porté par la parole prononcée : « Sois ! ». La divinité créatrice est en situation d’extériorité avec la chose créée [3]
L’événement de la déchéance
Pour la nature humaine
13§. Du côté des humains, la nature humaine avait reçu par grâce la justice originelle [4] : Adam et Eve étaient accordés spontanément à la volonté divine, heureux de cultiver le jardin, heureux de rendre compte de leur gestion et heureux de lui remettre le fruit du jardin : ils étaient heureux d’être les serviteurs d’un tel maître, sa joie faisait leur joie.
14§. En recevant le mensonge du serpent qui fait de Dieu un menteur jaloux, Adam et Eve ont altéré leur nature originée et perdent la justice originelle.
Comme ils sont la clé de voute de la création, leur déchéance se répercute sur l’ensemble du créé visible : animaux, plantes et la terre entrent dans des rapports conflictuels, l’harmonie et la concorde des origines fait place au régime carnivore où l’on tue pour manger, où la terre ne donne plus spontanément son fruit, où elle subit la violence des hommes, en particulier la pollution – la première pollution dans la Bible, rappelons-le, est celle du sang d’Abel assassiné que la terre boit à son corps défendant [5].
Pour la nature angélique
15§. Selon la théologie scolastique, les anges sont créés avec une nature immatérielle, invisible, éternelle, mais d’une éternité qui a un commencement à la différence de l’éternité divine sans commencement ni fin - il y a eu un moment où il n’y avait pas d’anges, il n’y a pas eu de moment où il n’y avait pas Dieu.
16§. Une partie des anges déchoient en refusant d’obéir à Dieu. À la différence du refus humain, le refus angélique est définitif, excluant toute possibilité de réconciliation avec Dieu au jugement dernier.
En effet, d’après Thomas d’Aquin, extrapolant selon nous dans sa théorie angéologique l’anthropologie grecque, les anges connaissent directement les vérités éternelles sans passer par les sens corporels, à la différence des êtres humains dont l’âme raisonnable – psyche logikoi – connaît médiatement par les sens corporels.
L’être humain atteint à l’intelligence des vérités éternelles mais toujours à travers le voile des sens [6] alors que les anges, incorporels, accèdent à la vérité directement. Aussi se décident-ils en connaissance de cause et leur volonté est fixée pour toujours : quoi qu’il arrive, les anges rebelles s’opposeront toujours à la volonté de Dieu, de même qu’inversement les anges fidèles le resteront éternellement sans varier.
17§. Pas de rédemption possible pour les anges déchus qui altèrent définitivement et radicalement leur nature, à la différence de l’homme racheté par Dieu, dans un entre-deux où se mêlent le désir d’obéir et celui de désobéir. Cet entredeux rend possible la rédemption, le salut tandis que les portes du paradis sont définitivement fermées pour les anges déchus d’après la scolastique, contre Origène (mort vers 253) qui avait soutenu le contraire avec sa théorie de l’apocatastase.
Pour la nature animale
18§. L’anthropologie classique grecque dit ce que c’est qu’un homme et ce que c’est de ne pas être un homme, par exemple quand on est un animal. Selon cette anthropologie projetée sur l’animal, ce dernier est incapable de s’abstraire de son environnement sensible immédiat, il ne dispose pas ce que les Grecs appelaient le noûs en grec, l’âme rationnelle, psyche logikon, cette partie supérieure de l’âme qui a accès aux réalités invisibles. L’animal n’est qu’appétit - epitumia en grec, l’âme concupiscible - appétit de base : être au chaud, boire, manger, se reproduire, éviter la douleur et la mort.
19§. De son côté, la Bible dira que l’animal est béni de Dieu qui lui a donné la fécondité avec la mission de remplir la terre, les eaux et le ciel, mais il n’a pas reçu le pouvoir de dominer dira le premier récit dans Genèse, il est subordonné par l’homme et cela est voulu par Dieu : l’homme qui fait la jonction entre le Dieu créateur et le monde créé (visible ?), il est la créature qui peut recevoir l’ordre divin : « mets en valeur la terre, cultive la ». Cultiver, c’est mettre en ordre, c’est continuer la création, l’homme est cocréateur avec Dieu.
20§. On peut résumer la chaîne de commandement en disant que l’animal obéit à l’homme qui obéit à Dieu, du moins lorsque régnait la justice originelle.
21§. Quand l’homme déchoit, il entraine dans sa chute les animaux qui désormais meurent et s’entretuent pour se manger entre eux [7].
L’image est celle d’un tissu auquel on fait un accroc : la déchirure se propage sur l’ensemble du tissu : le vivre-ensemble harmonieux sous le regard de Dieu se défait avec des ruptures sur l’ensemble des relations interhumaines et inter-espèces [8]
L’événement de la rédemption
22§. Si l’homme entraîne dans sa chute tout le créé visible, on peut penser que son relèvement entraîne aussi le reste du créé visible. La foi chrétienne soutient que la résurrection de l’homme Jésus, son relèvement d’entre les morts, transforme radicalement l’ordre du créé : la résurrection du Christ entraîne la restauration de la nature humaine rendue à nouveau juste, autrement dit capable d’obéir à Dieu, de faire ce qui plaît à Dieu, par le sang versé par le Christ sur la croix.
23§. S’agit-il d’ailleurs d’une simple restauration qui ramène la création à l’état d’avant la chute, ou le mouvement va-t-il encore plus loin, dans un état encore meilleur que celui d’Adam et Eve d’avant la chute Adam et Eve connaissaient-ils l’état de filiation divine qui est proposé maintenant, « en ces temps qui sont les derniers », à ceux qui croient en Jésus Christ ?
24§. A l’événement de la déchéance du début de l’histoire répond l’événement inverse d’un homme qui, tenté dans sa relation intime au Dieu qu’il appelle son Père, ne cède pas. Ce qui se joue dans les évangiles au début du ministère public de Jésus se joue aussi à la fin lors de la Passion, mais plus largement encore, ce qui se joue dans la Bible à l’orée de l’histoire du monde se rejoue aussi à sa fin.
25§. Rappelons que Jésus, intronisé comme Fils bien aimé après avoir reçu le baptême de Jean, est tenté au désert par Satan : la scène initiale de la tentation au jardin d’Eden se rejoue, avec Satan qui essaie de faire douter Jésus de sa filiation divine, comme le serpent a voulu saper le rapport de confiance entre le couple humain et Dieu.
26§. Ici, Satan échoue et doit s’en aller, dépité, en attendant de revenir [9]. Il reviendra à la fin du ministère public de Jésus pour tenter Jésus une nouvelle et dernière fois, quand les passants et les chefs diront : « Si tu es le Fils de Dieu, descend de la croix », en écho aux tentations du début : « Si tu es le Fils de Dieu, dis à ces pierres de se changer en pain ».
27§. Jésus triomphe de la tentation en endurant patiemment la mort de la croix, en refusant tout appel à la haine mais au contraire en demandant le pardon pour ses bourreaux, par amour pour Dieu (dimension verticale) et par amour pour les hommes (dimension horizontale).
28§. La victoire du Christ a des répercussions cosmiques tout comme la défaite d’Adam et Eve en avait eu, dans le sens inverse : les portes de l’immortalité sont rouvertes, les portes de la communion joyeuse avec Dieu, où l’on est content que Dieu vienne nous visiter, contre Adam et Eve qui se cachent quand survient Dieu.
29§. Plus encore la vie divine peut s’écouler en l’homme qui devient par la foi fils de Dieu. Un événement unique a provoqué la chute, un événement unique provoque le relèvement, la résurrection de la création.
Et c’est une vie trinitaire, car l’événement de Jésus Christ nous révèle qui est Dieu, Dieu nous dit, mieux, nous communique ce qu’il est : non seulement le Dieu un et unique, créateur, mais il est Dieu en trois personnes. C’est ce que nous verrons dans l’article sur la nature divine.
La manifestation plénière de la gloire divine (reste à traiter)
30§. Le quatrième événement de rupture, à savoir la manifestation en plénitude de la gloire divine, sera traité ultérieurement.
Nous récapitulons le parcours par le tableau ci-dessous, qui détaille le tableau simplifié précédent
| Événement / Nature | création | déchéance | rédemption | avènement final |
|---|---|---|---|---|
| nature angélique | nature originée | - nature originée
– nature déchue |
- nature originée
– nature déchue |
- nature originée
– nature condamnée |
| nature humaine | nature originée | nature déchue | - nature rachetée
– nature déchue |
- nature glorifiée
– nature condamnée |
| nature animale et végétale | nature originée | nature déchue | (*) | (*) |
| nature inanimée | nature originée | nature déchue | (*) | (*) |
(*) : reste à traiter
© fr. Franck Guyen op, juin 2019
© Fr. Franck Guyen op, novembre 2024
[1] Cet article s’inscrit dans le cadre du cycle Asie et Occident : L’homme et la nature, l’homme en sa nature à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris.
L’article reprend l’intervention de deux heures du 15 mai 2019.
[2] Lc 10,26
[3] Le second récit de Genèse montre Dieu insufflant la vie dans la glaise inanimée, le souffle assure la médiation entre la créature et son créateur.
[4] La théologie classique considère que l’immortalité et la justice qui ajuste à la volonté divine sont des « grâces » qui s’ajoutent à la nature humaine.
[5] Voir dans Genèse :
« Qu’as-tu fait ? reprit-il. La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi. Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force. Tu seras errant et vagabond sur la terre. »
Gen 4,10-12
.
[6] cf. Paul qui parle d’un miroir et non d’un voile :
À présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors, ce sera face à face. À présent, ma connaissance est limitée, alors, je connaîtrai comme je suis connu.
1 Cor 13,12
[7] Rappelons que dans l’état d’origine décrit dans la Bible, les hommes ne nuisaient pas aux animaux et réciproquement, tous étaient végétariens, aucun être ne mangeait de viande.
[8] Dans une nature restaurée, rachetée, on aura un François d’Assise parlant au loup de Gubbio, un animal sauvage qui saccage les troupeaux de brebis quand il ne s’attaque pas au voyageur : François convertit par sa douceur le loup qui devient un ami des villageois.
On trouve dans d’autres religions cette aspiration – ou nostalgie – d’une concorde non seulement entre les hommes, mais aussi entre les hommes et le reste du vivant. Comme une constante anthropologique d’aspiration à un régime où l’on ne tue plus pour manger, où les animaux n’ont plus peur des hommes, ni inversement les hommes.
[9] Voir Lc 4,13
