Histoire de la nature divine en christianisme
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Voir aussi Histoire de la nature créée en christianisme
Table des matières [1]
Les lignes de crête de la théologie chrétienne
1§. La foi chrétienne tient que Dieu « en ces temps qui sont les derniers », s’est révélé définitivement dans l’événement de Jésus Christ [2] : inutile de demander à voir le Père comme le fait Philippe dans l’évangile de Jean [3], qui voit le Verbe fait chair voit le Père.
Plus tard, Jean de la Croix (mort en 1591) écrira qu’en nous donnant Jésus, Dieu nous a tout donné, y compris ce qu’il est lui-même [i] : pour le dire en langage théologique, en Jésus Christ, Dieu s’auto-manifeste, le Verbe incarné est l’auto-donation du Père pour nous.
2§. En faisant de Jésus-Christ le médiateur unique entre Dieu et la création, en lui attribuant tout ce qu’on peut attribuer à Dieu tout en maintenant qu’il était vraiment homme, la foi chrétienne évolue sur une ligne de crête : elle affirme à la fois l’humanité du Christ et sa divinité, avec la difficulté d’articuler entre elles les deux natures : la nature humaine ne va-t-elle pas s’évaporer au contact de la nature divine, s’il est vrai que Dieu est « un feu dévorant » ? et réciproquement la nature divine ne va-t-elle pas s’altérer au contact de la chair souffrante – passible en latin - et mortelle ?
3§. La ligne de crête évolue entre :
- un Dieu faisant semblant d’être un homme, simulant la souffrance et la mort sur la croix (comme le soutient l’hétérodoxie docétiste) et
- un homme unique par sa fidélité à Dieu, qui fait l’expérience d’être adopté comme Fils (la position de l’hétérodoxie adoptianiste).
4§. La christologie s’efforce de rendre compte en raison – éclairée par la foi - de cette première ligne de crête centrée sur la figure du Christ.
5§. Une autre ligne de crête résulte de la tension dans la foi chrétienne entre l’affirmation forte de monothéisme et une affirmation tout aussi forte de trois figures différenciées du Père, du Fils et de l’Esprit saint à l’intérieur de la divinité.
La ligne de crête évolue ici entre :
- un Dieu unique prenant trois aspects différents pour nous (modalisme) et
- trois Dieux différents (trithéisme).
La théologie devient ici discours trinitaire (la « trinitologie »).
2. La formulation classique du paradoxe de la foi chrétienne
6§. La formulation conceptuelle de la nature divine résulte des conciles œcuméniques successifs convoqués par les empereurs romains d’Orient.
7§. Le manque de précision dans le jeu des concepts de nature et de personne, aggravé par les questions de traduction du grec au latin [4] explique l’instabilité des formulations dogmatiques.
8§. Des considérations politiques pouvaient entrer aussi en ligne de compte : le christianisme était passé du statut de religion interdite, de superstitio néfaste et condamnable, au statut de religion autorisée (avec l’édit de Milan en 313 sous l’empereur Constantin), puis de religion d’État (avec l’édit de Thessalonique en 380 sous Théodose).
Les controverses théologiques étant devenus affaires d’État, les Empereurs ont convoqué et financé les conciles, quitte à influer sur eux au nom de leurs intérêts politiques. Les rivalités entre les chefs religieux des cinq patriarcats (Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Rome et le nouveau venu Constantinople) ont aussi joué un facteur déstabilisant.
La nature divine du Christ et de l’Esprit Saint (trinitologie)
9§. En 325, le premier concile œcuménique convoqué à Nicée par l’empereur Constantin répond à Arius, un prêtre d’Alexandrie (mort en 336), pour qui Jésus est une créature remarquable certes, mais pas Dieu.
Contre Arius, le concile de Nicée affirme la nature divine du Christ en reprenant une profession de foi liturgique sous le nom de symbole de Nicée.
10§. Le symbole est complété en 381 au concile de Constantinople qui affirme la nature divine de l’Esprit Saint contre les « pneumatomaques », « ceux qui combattent l’Esprit Saint ».
Le concile fixe la formulation trinitaire dans le credot de Nicée-Constantinople : « Je crois en Dieu le Père… en Jésus-Christ son fils unique… et en l’Esprit Saint » [5]
Les deux natures du Christ (christologie)
11§. Le patriarche de Constantinople, Nestorius (mort en 451), tente d’articuler la nature humaine et la nature divine du Christ. Pour lui, Marie, ressortant de l’ordre du créé, ne peut pas avoir mis au monde Dieu qui est incréé, et on ne peut donc lui donner le titre de « celle qui a donné naissance à Dieu », de « Mère de Dieu » Theotokos. Le titre de Mère du Christ convient par contre, puisque pour Nestorius, Marie met au monde la part humaine du Verbe incarné.
12§. En réaction, le concile d’Éphèse en 431 affirme que Marie est Theotokos : dès le début de sa conception, Jésus était Dieu et on ne doit pas séparer en lui la nature humaine et la nature divine.
Cyrille d’Alexandrie (mort en 444), contradicteur de Nestorius, écrira :
des deux [natures] il est résulté un seul Christ et un seul Fils, non que la différence des natures ait été supprimée par l’union, mais plutôt parce que la divinité et l’humanité ont formé pour nous l’unique Seigneur Christ et Fils par leur ineffable et indicible concours dans l’unité. [6]
13§. La réponse du concile d’Éphèse à Nestorius inquiète à son tour des théologiens qui craignent qu’en fuyant l’excès de la séparation des deux natures, on tombe dans l’excès inverse de leur confusion : l’union des deux natures ne va-t-elle pas altérer la nature divine au point qu’elle deviendrait capable de souffrir, qu’elle deviendrait « passible » ?
Contre la confusion des propriétés des deux natures [7], divine et humaine, Eutychès (mort vers 454) considèrera que seule la nature divine subsiste après l’Incarnation, la nature humaine étant absorbée dans la nature divine comme la goutte d’eau dans la mer.
14§. Eutychès entendait ainsi préserver la nature divine du Verbe incarné, mais ce faisant il tombait dans un autre excès, la dissolution de la nature humaine du Verbe incarné dans l’union.
Pour Eutychès, le Verbe incarné après l’Incarnation était d’une seule nature, d’où le nom de monophysisme donné à sa doctrine.
15§. Le quatrième concile œcuménique de Chalcédoine en 451 réfutera la position d’Eutychès, provoquant le schisme de l’Église des trois chapitres (Nicée, Constantinople et Éphèse) en maintenant les deux natures du Christ, ni l’une ni l’autre n’étant altérées par leur union dans la personne du Christ : le Fils n’est pas moins divin parce qu’il est humain, et pas moins humain parce qu’il est divin, il est bien 100% homme et 100 % Dieu, avec la difficulté que cela fait 200 % pour nous les créatures corporelles inscrites dans l’espace et le temps qui percevons le monde en termes de quantités et de volumes mutuellement exclusifs.
16§. La déclaration du concile œcuménique de Chalcédoine [8] affirme que le Fils, Jésus Christ, « le même vraiment homme et le même vraiment Dieu » :
| ἐν δύο φύσεσιν, ἀσυγχύτως, ἀτρέπτως, ἀδιαιρέτως, ἀχωρίστως γνωριζόμενον· | in duabus naturis inconfuse, immutabiliter, indivise, inseparabiliter agnoscendum, | reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation, |
| οὐδαμοῦ τῆς τῶν φύσεων διαφορᾶς ἀνῃρημένης διὰ τὴν ἕνωσιν, σωζομένης δὲ μᾶλλον τῆς ἰδιότητος ἑκατέρας φύσεως | nusquam sublata differentia naturarum propter unitionem magisque salva proprietate utriusque naturae | la différence des deux natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union, la propriété de l’une et l’autre nature étant bien plutôt sauvegardée |
| καὶ εἰς ἓν πρόσωπον καὶ μίαν ὑπὸστασιν συντρεχούσης, | et in unam personam atque subsistentiam concurrente, | et concourant à une seule personne et une seule hypostase, |
17§. Avec ses quatre exclusions, la définition évite deux extrêmes :
- celui de l’altération d’une ou des deux natures (d’où les deux exclusions : sans confusion et sans changement des propriétés de chacune des deux natures),
- la juxtaposition des deux natures indifférentes l’une à l’autre (d’où les deux exclusions : sans division et sans séparation au sens où il n’y a pas deux Jésus séparés, l’un humain et l’autre divin, ni division de Jésus en deux natures juxtaposées et indifférentes l’une à l’autre).
18§. La définition de Chalcédoine redit l’équilibre entre les deux extrêmes en termes positifs cette fois-ci :
- les deux natures conservent leur propriété (le pendant positif de « sans confusion et sans changement ») et en même temps
- la propriété de chaque nature concourt avec l’autre dans la personne du Verbe incarné (le pendant positif de « sans division et sans séparation »).
On trouve une illustration de ce concours des propriétés dans la lettre " Promisisse me memini " du pape Léon le Grand à l’empereur Léon 1er en date du 17 août 458 [9] :
| et sincera fidei contemplatione cernendum est, ad quae provehatur humilitas carnis, et ad quae inclinetur altitudo deitatis, quid sit, quod caro sine Verbo non agit, et quid sit, quod Verbum sine carne non efficit. | et l’on peut voir avec une foi sincère à quoi est élevée l’humilité de la chair et à quoi s’abaisse la sublimité de la divinité, ce que la chair ne fait pas sans le Verbe, et ce qu’est ce que le Verbe ne réalise pas sans la chair... |
19§. Les deux natures concourantes apportent leur concours à ce que le concile désigne par le prosopon en grec, - persona en latin -, et par l’upostasis - subsistentia en latin (et non pas substantia, ce mot, synonyme de nature, aurait été évité pour cette raison par les traducteurs latins de l’époque ?).
20§. Pour mémoire, le terme prosopon peut être traduit en français par « visage » et aussi par « masque » (de théâtre) - la référence au théâtre se trouve aussi en français dans « personnage » ou dans « caractère ».
L’autre terme upostasis pourrait se traduire en français par « ce qui se tient en dessous ».
Les théologiens conciliaires ont sans doute voulu désigner la personne dans ses deux aspects, ce qu’elle exprime socialement (la « face » en Asie) et ce qu’elle ressent intérieurement.
3. Une formulation moderne du paradoxe de la foi chrétienne
21§. La Grande Église constituée de chrétiens convertis a articulé conceptuellement la nature divine à partir des catégories philosophiques grecques de l’époque, ce qui n’a pas été sans difficulté puisqu’il fallait à la fois tenir la nature divine impassible (étanche à la passion, à la souffrance) et immortelle de la pensée grecque, et l’événement de la Passion de Jésus Christ, atteint dans sa chair par la souffrance et la mort.
22§. Il s’agissait fondamentalement de penser la conjonction paradoxale de deux figures :
- la figure a-historique d’un Dieu aussi immuable et éternel que les astres du ciel du monde supra-lunaire, figure prégnante dans la culture grecque antique et
- la figure biblique d’un Dieu qui intervient dans l’ordre du créé, au point même qu’à la fin des temps il s’engage lui-même entièrement sous, à travers et dans la figure de Jésus Christ, son Fils unique, qui « pour nous les hommes et pour notre salut, s’est fait homme, a souffert sous Ponce Pilate, est mort, a été enseveli, le troisième jour est ressuscité des morts » [10].
23§. En particulier, la synthèse chrétienne ancienne s’est employée à répondre à la question de savoir si le Père souffre dans l’éternité de ce que souffre son Fils dans le temps, ce qui supposerait que ce qui arrive dans l’ordre du créé pourrait se répercuter dans l’ordre de l’incrée ?
24§. La pensée théologique moderne a tendance à renverser la proposition en considérant que ce qui arrive dans l’incréé (la procession intra-divine des Trois personnes) se répercute dans l’histoire du créé (la geste de Jésus Christ dans le temps des hommes).
La nouvelle synthèse intègre l’accent porté sur le déterminisme historique, sur l’advenir des choses en histoire de la pensée philosophique moderne [11] en articulant ce qu’est la Trinité en elle-même dans l’ordre de l’incréé, ad intra en latin pour ainsi dire, et ce qu’elle est pour nous dans l’ordre du créé, ad extra [12].
25§. Selon ce nouvel accent, s’il est vrai que Dieu se révèle en se communiquant lui-même, alors ce qui se joue en histoire dans la geste de salut de Jésus Christ révèle ce qui se joue déjà (si l’on peut dire) au sein même de la Trinité.
26§. Pour le dire avec Karl Rahner (mort en 1984),
« La Trinité qui se manifeste dans l’économie du salut est la Trinité immanente, et réciproquement » [13].
Un autre théologien catholique allemand, Hans Ur von Balthasar (mort en 1988), écrira que la kénose du Fils sur la croix renvoie à la supra-kénose du Père au sein de la Trinité :
Dieu comme « gouffre » (Eckhart : Un-Grund) de l’Amour absolu contient d’avance, éternellement, toutes les modalités d’amour, de compassion, même de « séparation » motivée par l’amour et fondée dans la distinction infinie des hypostases ; modalités qui pourront se manifester au cours d’une histoire de salut avec l’humanité pécheresse.
Dieu n’a donc pas besoin de « changer » lorsqu’il réalise les merveilles de sa charité qui incluent l’incarnation et en particulier la passion du Christ, et avant lui l’histoire dramatique de Dieu avec Israël et sans doute avec l’humanité entière. Tous les « abaissements » contingents de Dieu dans l’économie du salut sont depuis toujours inclus et dépassés dans l’événement éternel de l’Amour.
Ainsi, ce qui dans l’économie temporelle apparaît comme la (très vraie) souffrance de la Croix n’est que manifestation de l’eucharistie (trinitaire) du Fils : il sera toujours l’Agneau égorgé, sur le trône de la gloire paternelle, et son eucharistie — corps partagé, sang versé — ne sera jamais abolie, puisque c’est elle qui doit rassembler toute la création dans son Corps.
Ce que le Père a donné, il ne le reprend jamais. [14]
Parler pour ne pas se taire
27§. La théologie classique comme moderne s’est employée à rendre compte en raison du paradoxe que constitue la foi chrétienne. Il est entendu que la raison s’exprime à partir du donné de la foi qui est son instance normative : « je crois pour comprendre » et je crois que je ne comprendrais pas si je ne croyais pas, et je crois aussi que celui que je nomme Dieu dépassera toujours tout ce que je pourrai en dire ou penser.
28§. Le projet même de penser la nature incréée en rapport avec la nature créée ne peut se fonder que sur une démarche analogique où le chercheur doit humblement se rappeler que toute ressemblance entre les deux ordres renvoie à une dissemblance encore plus grande [15].
29§. Augustin conclura son livre sur la Trinité par l’incapacité de l’intelligence humaine à épuiser le mystère trinitaire :
Quand nous cherchons ce qu’est chacun de ces trois, le langage humain est d’une grande pauvreté. On a dit trois personnes plutôt pour ne pas se taire que pour parler
Tres personae, non ut illud diceretur, sed ne taceretur »
30§. Il faut parler pour ne pas se taire, car l’homme doit faire sens de ce qui lui advient, en particulier en l’articulant en pensée et en parole.
Et quand la raison a épuisé ses ressources, quand le langage parvenu à ses limites engendre le paradoxe, il faut se taire pour que survienne autre chose, le silence qui naît non d’un manque mais d’un débordement de sens, le silence amoureux peut-être.
© fr. Franck Guyen op, juin 2019
© Fr. Franck Guyen op, novembre 2024
[1] Cet article s’inscrit dans le cadre du cycle Asie et Occident : L’homme et la nature, l’homme en sa nature à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris.
L’article reprend l’intervention de deux heures du 15mai 2019.
[2] Voir Heb 1,1-3 :
Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières, parlé autrefois aux pères dans les prophètes, Dieu, en la période finale où nous sommes, nous a parlé à nous en un Fils qu’il a établi héritier de tout, par qui aussi il a créé les mondes.
Ce Fils est resplendissement de sa gloire et expression de son être (TOB) / effigie de sa substance (TOB) et il porte l’univers par la puissance de sa parole.
Noter le grec pour « expression de son être » : Χαρακτηρ της ὑποστασεως αυτου. Le latin dit : figura substantiae. Le terme grec d’hypostase et ses traductions en latin seront déterminants dans la formulation de la nature divine par les conciles œcuméniques
[3] Voir Jn 14,5-9
Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin ? » Jésus lui dit : « Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l’avez vu. »
Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit. » Jésus lui dit : « Je suis avec vous depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m’as pas reconnu ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Pourquoi dis-tu : ‹Montre-nous le Père› ?
.
[i] La montée du Carmel, livre II, chapitre 22. Voir en français livre 2 chapitre 22 et en espagnol : libro 2 capitulo 22
Jean de la Croix cite dans ce passage célèbre le chapitre 1 de la lettre aux Colossiens attribuée à Paul :
je veux qu’ainsi leurs cœurs soient encouragés et qu’étroitement unis dans l’amour, ils accèdent, en toute sa richesse, à la plénitude de l’intelligence, à la connaissance du mystère de Dieu : Christ, en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance.
versets 2-3
et
Car en lui habite toute la plénitude de la divinité, corporellement,
verset 9
.
[4] Les Actes des conciles étaient rédigés en grec, langue de l’Empire romain d’Orient. L’Empire romain d’Occident de son côté pensait et parlait en latin, le grec étant de plus en plus oublié par les élites latines – ainsi Augustin d’Hippone (mort en 430) maîtrisait mal le grec
[5] Traduction liturgique en grec, latin et français du Symbole de Nicée-Constantinople postérieur aux deux conciles
– noter le filioque ajouté dans la version latine quelques siècles après le concile de Constantinople, avec le soutien de l’empereur Charlemagne du néo-Empire romain d’Occident
| « Πιστεύω εἰς ἕνα Θεόν, Πατέρα, Παντοκράτορα, ποιητὴν οὐρανοῦ καὶ γῆς, ὁρατῶν τε πάντων καὶ ἀοράτων. | Credo in unum Deum, Patrem omnipoténtem, factόrem cæli et terræ, visibílium όmnium, et invisibílium. | Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible. |
| Καὶ εἰς ἕνα Κύριον Ἰησοῦν Χριστόν, τὸν Υἱὸν τοῦ Θεοῦ τὸν μονογενῆ, τὸν ἐκ τοῦ Πατρὸς γεννηθέντα πρὸ πάντων τῶν αἰώνων· φῶς ἐκ φωτός, Θεὸν ἀληθινὸν ἐκ Θεοῦ ἀληθινοῦ, γεννηθέντα οὐ ποιηθέντα, ὁμοούσιον τῷ Πατρί, δι’ οὗ τὰ πάντα ἐγένετο. | Et in unum Dόminum Iesum Christum, Fílium Dei unigénitum. Et ex Patre natum ante όmnia sæcula. Deum de Deo, lumen de lúmine, Deum verum de Deo vero. Génitum, non factum, consubstantiálem Patri : per quem όmnia facta sunt. | Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles ; il est Dieu, né de Dieu, lumière, née de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu. Engendré, non pas créé, de même nature que le Père, et par lui tout a été fait. |
| Τὸν δι’ ἡμᾶς τοὺς ἀνθρώπους καὶ διὰ τὴν ἡμετέραν σωτηρίαν κατελθόντα ἐκ τῶν οὐρανῶν καὶ σαρκωθέντα ἐκ Πνεύματος Ἁγίου καὶ Μαρίας τῆς Παρθένου καὶ ἐνανθρωπήσαντα. Σταυρωθέντα τε ὑπὲρ ἡμῶν ἐπὶ Ποντίου Πιλάτου, καὶ παθόντα καὶ ταφέντα. | Qui propter nos hόmines, et propter nostram salútem descéndit de cælis. Et incarnátus est de Spíritu Sancto ex María Vírgine : et homo factus est. Crucifíxus étiam pro nobis : sub Pόntio Piláto passus, et sepúltus est. | Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel ; par l’Esprit-Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme. Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il souffrit sa passion et fut mis au tombeau. |
| Καὶ ἀναστάντα τῇ τρίτῃ ἡμέρα κατὰ τὰς Γραφάς. Καὶ ἀνελθόντα εἰς τοὺς οὐρανοὺς καὶ καθεζόμενον ἐκ δεξιῶν τοῦ Πατρός. | Et resurréxit tértia die, secúndum Scriptúras. Et ascéndit in cælum : sedet ad déxteram Patris. | Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Écritures, et il monta au ciel ; il est assis à la droite du Père. |
| Καὶ πάλιν ἐρχόμενον μετὰ δόξης κρῖναι ζῶντας καὶ νεκρούς, οὗ τῆς βασιλείας οὐκ ἔσται τέλος. | Et íterum ventúrus est cum glόria iudicáre vivos, et mόrtuos : cuius regni non erit finis. | Il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts ; et son règne n’aura pas de fin. |
| Καὶ εἰς τὸ Πνεῦμα τὸ Ἅγιον, τὸ κύριον, τὸ ζωοποιόν, τὸ ἐκ τοῦ Πατρὸς ἐκπορευόμενον, τὸ σὺν Πατρὶ καὶ Υἱῷ συμπροσκυνούμενον καὶ συνδοξαζόμενον, τὸ λαλῆσαν διὰ τῶν προφητῶν | Et in Spíritum Sanctum, Dόminum, et vivificántem : qui ex Patre Filiόque procédit. Qui cum Patre, et Filio simul adorátur, et conglorificátur : qui locútus est per Prophétas. | Je crois en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie ; il procède du Père et du Fils. Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire ; il a parlé par les prophètes. |
| . Εἰς μίαν, Ἁγίαν, Καθολικὴν καὶ Ἀποστολικὴν Ἐκκλησίαν. Ὁμολογῶ ἓν βάπτισμα εἰς ἄφεσιν ἁμαρτιῶν. | Et unam, sanctam, cathόlicam et apostόlicam Ecclésiam. Confíteor unum baptísma in remissiόnem peccatόrum. | Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés. |
| Προσδοκῶ ἀνάστασιν νεκρῶν. Καὶ ζωὴν τοῦ μέλλοντος αἰῶνος. | Et expécto resurrectiόnem mortuόrum. Et vitam ventúri sǽculi. | J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir |
| Ἀμήν. » | Amen. | Amen |
Noter le « consubstantiel » rendant en latin le grec , ὁμοούσιον.
[6] Voir le passage entier dans le Enchiridion symbolorum, definitionum et declarationum de rebus fidei et morum dit le Denziger :
250 Nous ne disons pas en effet que la nature du Verbe par suite d’une transformation est devenue chair, ni non plus qu’elle a été changée en un homme complet, composé d’une âme et d’un corps, mais plutôt ceci : le Verbe, s’étant uni selon l’hypostase une chair animée d’une âme raisonnable, est devenu homme d’une manière indicible et incompréhensible et a reçu le titre de Fils d’homme, non par simple vouloir ou bon plaisir, ni non plus parce qu’il en aurait pris seulement le personnage ; et nous disons que différentes sont les natures rassemblées en une véritable unité, et que des deux il est résulté un seul Christ et un seul Fils, non que la différence des natures ait été supprimée par l’union, mais plutôt parce que la divinité et l’humanité ont formé pour nous l’unique Seigneur Christ et Fils par leur ineffable et indicible concours dans l’unité.
Ainsi, bien qu’il subsiste avant les siècles et qu’il ait été engendré par le Père, il est dit aussi avoir été engendré selon la chair par une femme, non point que sa nature divine ait commencé à être en la sainte Vierge, ni qu’elle ait eu nécessairement besoin d’une seconde naissance par elle après celle qu’il avait reçue du Père, car c’est légèreté et ignorance de dire que celui qui existe avant les siècles et est coéternel au Père a besoin d’une seconde génération pour exister,- mais puisque c’est pour nous et pour notre salut qu’il s’est uni selon l’hypostase l’humanité, et qu’il est né de la femme, on dit qu’il a été engendré d’elle selon la chair.
.
[7] Le concile de Chalcédoine la mentionne pour la dénoncer (Denzinger 300) :
les autres introduisent une confusion et un mélange et imaginent de façon insensée que la chair et la divinité ne font qu’une seule nature et disent de façon monstrueuse que, du fait de la confusion, la nature divine du Fils est passible pour cette raison…
.
[8] Définition complète en grec, latin et français du concile de Chalcédoine de 451
| « Ἑπόμενοι τοίνυν τοῖς ἁγίοις πατράσιν ἕνα καὶ τὸν αὐτὸν ὁμολογεῖν υἱὸν τὸν κύριον ἡμῶν Ἰησοῦν Χριστὸν συμφώνως ἅπαντες ἐκδιδάσκομεν, τέλειον τὸν αὐτὸν ἐν θεότητι καὶ τέλειον τὸν αὐτὸν ἐν ἀνθρωπότητι, θεὸν ἀληθῶς καὶ ἄνθρωπον ἀληθῶς τὸν αὐτὸν, | Sequentes igitur sanctos patres unum eundemque confiteri Filum dominum nostrum Iesum Christum consonanter omnes docemus eundem perfectum in deitate, eundem perfectum in humanitate, Deum vere et hominem vere, | « Suivant donc les saints Pères, nous enseignons tous unanimement que nous confessons un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, le même parfait en divinité, et le même parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme |
| ἐκ ψυχῆς λογικῆς καὶ σώματος, ὁμοούσιον τῷ πατρὶ κατὰ τὴν θεότητα, καὶ ὁμοούσιον τὸν αὐτὸν ἡμῖν κατὰ τὴν ἀνθρωπότητα, | et hominem vere eundem ex anima rationali et corpore, consubstantialem Patri secundum deitatem et consubstantialem nobis eundem secundum humanitatem, | (composé) d’une âme raisonnable et d’un corps, consubstantiel au Père selon la divinité et le même consubstantiel à nous selon l’humanité, |
| κατὰ πάντα ὅμοιον ἡμῖν χωρὶς ἁμαρτίας· | per omnia nobis similem absque peccato, | en tout semblable à nous sauf le péché, |
| πρὸ αἰώνων μὲν ἐκ τοῦ πατρὸς γεννηθέντα κατὰ τὴν θεότητα, ἐπ᾽ ἐσχάτων δὲ τῶν ἡμερῶν τὸν αὐτὸν δἰ ἡμᾶς καὶ διὰ τὴν ἡμετέραν σωτηρίαν ἐκ Μαρίας τῆς παρθένου τῆς θεοτόκου κατὰ τὴν ἀνθρωπότητα, | ante saecula quidem de Patre genitum secundum deitatem, in novissimis autem diebus eundem propter nos et propter salutem nostram ex Maria virgine Dei genetrice secundum humanitatem, | avant les siècles engendré du Père selon la divinité, et aux derniers jours le même (engendré) pour nous et pour notre salut de la Vierge Marie, Mère de Dieu selon l’humanité, |
| ἕνα καὶ τὸν αὐτὸν Χριστόν, υἱόν, κύριον, μονογενῆ, | unum eundemque Christum Filium dominum unigenitum, | un seul même Christ, Fils du Seigneur, l’unique engendré, |
| ἐν δύο φύσεσιν, ἀσυγχύτως, ἀτρέπτως, ἀδιαιρέτως, ἀχωρίστως γνωριζόμενον· | in duabus naturis inconfuse, immutabiliter, indivise, inseparabiliter agnoscendum, | reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation, |
| οὐδαμοῦ τῆς τῶν φύσεων διαφορᾶς ἀνῃρημένης διὰ τὴν ἕνωσιν, σωζομένης δὲ μᾶλλον τῆς ἰδιότητος ἑκατέρας φύσεως καὶ εἰς ἓν πρόσωπον καὶ μίαν ὑπὸστασιν συντρεχούσης, | nusquam sublata differentia naturarum propter unitionem magisque salva proprietate utriusque naturae et in unam personam atque subsistentiam concurrente, | la différence des deux natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union, la propriété de l’une et l’autre nature étant bien plutôt sauvegardée et concourant à une seule personne et une seule hypostase, |
| οὐκ εἰς δύο πρόσωπα μεριζόμενον ἢ διαιρούμενον, ἀλλ᾽ ἕνα καὶ τὸν αὐτὸν υἱὸν καὶ μονογενῆ, θεὸν λόγον, κύριον Ἰησοῦν Χριστόν· | non in duas personas partitum sive divisum, sed unum et eundem Filium unigenitum Deum Verbum dominum Iesum Christum, sicut ante prophetae de eo et ipse nos Iesus Christus erudivit et patrum nobis symbolum tradidit. | un Christ ne se fractionnant ni se divisant en deux personnes, mais en un seul et même Fils, unique engendré, Dieu Verbe, Seigneur Jésus-Christ. » |
Quelques remarques :
- « âme raisonnable et d’un corps » : anthropologie grecque, psyche logikon ou noûs. Les pères du concile disent la foi de la Grande Église, celle des convertis grecs qui disent leur foi en passant par leur anthropologie grecque.
L’homme comme constitué d’un corps et d’une âme rationnelle capable d’accéder à la logique des choses : cette anthropologie, préexistante à la révélation chrétienne, définissait l’homme par cette capacité d’intelliger les choses, d’accéder aux lois universelles et éternelles régissant le monde sub-lunaire. aux vérités éternelles du cosmos. Les chrétiens ajouteront qu’avec l’impulsion de l’Esprit saint, le noûs peut accéder aux vérités divines. - « En tout semblable à nous sauf le péché », il est comme nous, mais à un détail près qui a son importance : il n’est pas touché par la tache originelle, la rupture originelle qui s’est répandue sur toute l’humanité et partant toute la création, sa nature humaine n’est pas déchue. Il est l’homme dans l’état originel.
- « Avant les siècles » : la venue du messie de la fin des temps s’est réalisée, les chrétiens considèrent donc que nous sommes dans les derniers temps, tandis que le Messie déploie les effets de sa résurrection sur l’ensemble du cosmos.
[9] Voir " Promisisse me memini dans le Denzinger
| 317 (c. 6) Licet ergo in uno Domino Iesu Christo, vero Dei atque hominis Filio, Verbi et carnis una persona sit, quae inseparabiliter atque indivise communes habeat actiones, intellegendae tamen sunt ipsorum operum qualitates, | 317(Chap.6) Même s’il y a donc dans l’unique Seigneur Jésus Christ, vrai Fils de Dieu et vrai Fils d’homme, une seule personne du Verbe et de la chair qui, sans séparation ni division, accomplit des actions communes, il faut cependant que les qualités des opérations elles-mêmes soient bien comprises, |
| et sincera fidei contemplatione cernendum est, ad quae provehatur humilitas carnis, et ad quae inclinetur altitudo deitatis, quid sit, quod caro sine Verbo non agit, et quid sit, quod Verbum sine carne non efficit. | et l’on peut voir avec une foi sincère à quoi est élevée l’humilité de la chair et à quoi s’abaisse la sublimité de la divinité, ce que la chair ne fait pas sans le Verbe, et ce qu’est ce que le Verbe ne réalise pas sans la chair... |
| ... Quamvis itaque ab illo initio, quo in utero Virginis Verbum caro factum est, nihil unquam inter utramque formam divisionis exstiterit, et per omnia incrementa corporea unius personae fuerint totius temporis actiones, | Bien que depuis ce commencement où le Verbe s’est fait chair dans le sein de la Vierge il n’ait donc jamais existé aucune division entre les deux formes, et que tout au long de la croissance du corps à tout moment les actions fussent celles d’une unique personne, |
| ea ipsa tamen, quae inseparabiliter facta sunt, nulla permixtione confundimus, sed quid cuius formae sit, ex operum qualitate sentimus. ... | ce qui a été fait sans séparation nous ne le confondons pas pour autant par un mélange, mais nous percevons de par la qualité des œuvres ce qui appartient à chaque forme... |
| 318 (c. 8) Cum ergo unus sit Dominus Iesus Christus et verae deitatis veraeque humanitatis in ipso una prorsus eademque persona sit, exaltationem tamen, qua illum, sicut Doctor gentium dicit, exaltavit Deus et donavit illi nomen, quod super omne nomen excellit (cf. Phil 2, 9s), ad eandem intellegimus pertinere formam, quae ditanda erat tantae glorificationis augmento. | 318(Chap.8) Bien que donc le Seigneur Jésus Christ soit un, et qu’en lui une seule et même personne soit celle de la vraie divinité et de la vraie humanité, nous reconnaissons néanmoins que l’exaltation par laquelle, comme le dit le Docteur des nations, Dieu l’a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom (voir Ph 2,9 s), se rapporte à cette forme qui devait être enrichie par le surcroît d’une glorification si grande. |
| In forma quippe Dei aequalis erat Filius Patri, et inter Genitorem atque Unigenitum nulla erat in essentia discretio, nulla in maiestate diversitas ; nec per incarnationis mysterium aliquid decesserat Verbo, quod ei Patris munere redderetur. | Dans la forme de Dieu en effet le Fils était égal au Père, et entre celui qui a engendré et l’unique engendré il n’y avait pas de distinction dans l’essence, ni aucune différence de majesté ; et par le mystère de l’Incarnation le Verbe n’avait rien perdu qui aurait dû lui être rendu par ce don du Père. |
| Forma autem servi, per quam impassibilis deitas sacramentum magnae pietatis implevit, humana humilitas est, quae in gloriam divinae potestatis evecta est, in tantam unitatem ab ipso conceptu Virginis deitate et humanitate conserta, ut nec sine homine divina, nec sine Deo agerentur humana. | Mais la forme du serviteur, par laquelle la divinité impassible a accompli le sacrement de sa grande miséricorde, est l’abaissement humain qui fut élevé dans la gloire de la puissance divine, alors que dès la conception même de la Vierge la divinité et l’humanité avaient été liées en une telle unité que les choses divines n’ont pas été faites sans l’homme, ni les choses humaines sans Dieu. |
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[10] symbole des apôtres
[11] Pour un Dieu advenant en histoire, voir notre article à propos du livre d’Eberhard JÛNGEL Dieu, Mystère du monde - Fondement de la théologie du Crucifié dans le débat entre théisme et athéisme
[12] L’articulation peut être pensée sur le mode de l’identité stricte, sans doute excessive, soit sur le mode de l’analogie.
[13] Pour une analyse critique de la formulation par Karl Rahner, voir article d’Emmanuel Durand : « ‘TRINITÉ IMMANENTE’ ET ‘TRINITÉ ÉCONOMIQUE’ SELON KARL BARTH - Les déclinaisons de la distinction et son dépassement (Aufhebung) » dans Revue des sciences philosophiques et théologiques 2006/3 Tome 90, pages 453 à 478
Voir aussi du même auteur dans la Revue thomiste 103, 2003, p. 75-92, l’article : « L’identité rahnérienne entre la Trinité économique et la Trinité immanente à l’épreuve de ses applications »
[14] Hans Urs von Balthasar, Pâques, le mystère traduit de l’allemand par Robert Givord, éditions du Cerf, 1981, p.10-11
[15] Voir la déclaration du concile de Latran IV (1212-1215) :
inter Creatorem et creaturam non potest tanta similitudo notare, qui inter eos maior sit dissimilitudo notanda
« Car si grande que soit la ressemblance entre le Créateur et la créature, on doit encore noter une plus grande dissemblance entre eux »
Voir Denzinger n° 432
