Le rapport de l’homme avec la nature, entre confrontation et intégration

jeudi 29 décembre 2022
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Voir aussi : L’homme en sa nature, l’homme dans la nature - un point de vue post-moderne


Table des matières


Introduction
Nous utilisons le concept de nature comme s’il allait de soi, alors que les ethnologues nous avertissent : ce concept n’existe pas dans toutes les sociétés et quand il existe, il ne fonctionne pas de la même façon [1] [2].

Ainsi il me semble que l’articulation entre culture et nature fonctionne différemment entre l’Asie sinisée et l’Occident.

  • En Occident, la nature est conçue le plus souvent comme du donné brut en attente de son humanisation par l’agir humain – la culture -,
  • tandis que de l’autre l’agir humain joue à l’intérieur d’une sphère qui l’englobe (la triade Ciel – Terre – Homme) et qui le détermine.

La première posture souligne l’autonomie de l’être humain en surplomb par rapport à un cadre qui est à sa disposition, tandis que la seconde privilégie l’intégration, l’harmonisation de l’être humain à l’intérieur d’un cadre qui s’impose à lui : continuum entre l’humain et le reste du monde d’un côté, dichotomie entre l’humain et le non-humain (défini par rapport à l‘humain et sans existence ni valeur propre donc), de l’autre.

Ainsi des festivals de cerisiers en fleur (hanami 花見 en japonais) sont organisés aux États-Unis et au Japon ; pendant ces festivals, les participants admirent la floraison des sakura 桜. Si ce qui précède est juste, l’émotion esthétique qui étreint le participant japonais et celle que ressent le participant américain auront des couleurs dominantes différentes car elles s’expriment à partir d’arrière-plans culturels différents.

Le détour par la représentation plastique nous permettra de saisir la différence du regard porté sur la nature entre l’homme occidental moderne et l’homme asiatique traditionnel.

[Il est entendu que nous travaillons ici sur des représentations à une échelle macroscopique, sur les grandes tendances des cultures en sachant qu’elles évoluent : l’homme traditionnel devient moderne tandis que l’homme moderne change en homme post-moderne].


Représentations chinoise et moderne

À gauche de l’image ci-dessus se trouve une peinture chinoise du genre shanshui 山水 « Montagne Eau ». L’écoulement majestueux de la rivière, la stabilité grave de l’arrière-plan rocheux, l’attitude détendue des deux groupes de personnages confèrent une sérénité intemporelle au tableau.
La présence humaine est signifiée par deux maisons qu’on devine derrière des talus, une barque près du rivage en train d’accoster et sur la rive opposée un groupe d’hommes. Cette présence ne s’impose pas au regard, les personnages et les maisons sont comme fondus, intégrés dans le mouvement de la rivière qui part des montagnes et du ciel.

Si elle ne s’impose pas, la présence humaine socialise la nature : ici les maisons, la barque, disent un lieu habité qui n’est donc pas un lieu sauvage ; dans le groupe au premier plan avec les disciples autour du maître, ce dernier leur apprend à exprimer en poèmes l’émotion provoquée en eux par le paysage.
Le rapport de l’homme à la nature est un rapport non pas d’extériorité mais d’intégration, de résonance dans un flux (le flot de la rivière née de la montagne qui fait le lien entre la terre et le ciel) qui précède l’homme, qui le porte et dont il ne se détache pas.

Le tableau de droite a été réalisé par le peintre allemand Gaspar David Friedrich en 1818. Intitulé : Der Wanderer über dem Nebelmeer, « L voyageur au-dessus de la mer des nuages », il pose l’homme en premier plan, au centre du tableau, tandis que les éléments naturels, pitons rocheux, nuages et brume sont sous ses pieds, soumis à son regard de surplomb.
L’homme est debout, de dos, avec à la main une canne : la vue qui s’offre à lui, il l’a conquise en gravissant la montagne par son effort, maintenant récompensé par la vue panoramique du sommet.

10§ Le rapport entre l’homme et la nature est ici un rapport d’extériorité, avec l’homme en vis-à-vis d’une nature, sinon inhumaine et inhospitalière, du moins indifférente à l’homme. Si culture et socialisation il y a, c’est en bas, dans la plaine, dans la ville, dans la société urbaine et industrielle hors sol, dont on s’échappe le temps d’une escapade dans les Alpes.

11§ Dans le tableau de Gaspar David Friedrich, deux réalités hétérogènes se font face, sinon s’affrontent, la réalité humaine et la réalité non humaine radicalement autre, objet d’attirance et de répulsion mêlées.


Représentations hindoues
12§ Pour le monde hindou, sauf erreur de notre part, la représentation plastique s’intéresse peu au paysage, elle s’attache à montrer la présence des divinités à côté de leur dévot. L’accent porte sur l’omniprésence du divin dans un monde perçu comme émanation du divin où tout est divinisable, homme comme animal.

13§ Même si les représentations anthropomorphiques l’emportent, elles n’entraînent pas une dichotomie entre l’être humain d’un côté et le reste du vivant de l’autre : une vache pourra ainsi être représentée avec dans son corps les saints mythiques et les divinités.

Inversement, on trouvera une représentation de Krishna debout avec à l’intérieur de son corps, étagés, les trois niveaux cosmiques : terre, espace intermédiaire et ciel.

14§ Ces deux représentations disent l’interpénétration du monde phénoménal et du monde divin. L’être humain est représenté comme du « phénoménal » divinisable (ou du divin « phénoménisé »), certes unique en ce qu’il opère les rites qui soutiennent l’ordre cosmique, mais intégré dans la chaîne des êtres dont il n’est qu’une variante - dans le cadre hindou du cycle de la réincarnation samsara, l’homme d’aujourd’hui peut être l’animal ou la divinité de demain, comme il a pu être l’animal d’hier -.


Représentation bouddhiste [3]

15§ Le monde bouddhiste représente le cycle du samsara sous forme d’une roue à quadrants, chaque quadrant représentant un type d’existence : êtres célestes, esprits affamés, esprits belliqueux, êtres humains, animaux, êtres dans les enfers.
L’axe central autour duquel la roue tourne est constitué par le triple poison qui colore nos actes karma et leur donne la capacité à fructifier en conditions d’existence bonnes ou mauvaises.

16§ Représenté à l’extérieur de la roue sous forme humaine, l’Éveillé Bouddha enseigne comment échapper à l’esclavage universel qui enchaîne tous les êtres, humains compris.

17§ L’image dit une solidarité universelle des êtres qui circulent sans fin dans les différents quadrants, la condition humaine étant une des conditions possibles, occupée provisoirement le temps d’écluser les fruits karmiques correspondants.
L’image dit aussi l’aspiration universelle à la libération, la condition humaine ayant ceci de particulier qu’elle constitue le meilleur tremplin pour réaliser la libération.

18§ Si l’on récapitule notre parcours, les représentations chinoises, hindoues et bouddhistes situent l’homme dans un rapport continu non problématique avec le reste d’un monde dont il fait partie, à la différence de la représentation occidentale qui renvoie à un rapport d’extériorité, d’altérité potentiellement porteur de violence – qu’il s’agisse pour l’homme de se protéger d’une nature sauvage indomptable ou au contraire de la maîtriser.
[Nous avons signalé plus haut que l’anthropocentrisme se retrouve dans toutes ces représentations, faible en Asie, fort en Occident].


Représentations bibliques
19§ Nous terminerons sur des représentations tirées de l’Ancien et du Nouveau Testament.

20§ L’épisode de Babel est représenté ci-dessus. Du point de vue biblique, Babel représente l’effort de l’humanité d’atteindre les cieux – de devenir Dieu – par ses propres forces : la nature divine est perçue comme une réalité qui se conquiert à la manière du sommet d’une montagne.
À Babel, l’humanité répéte collectivement le geste du premier couple humain d’Adam et Ève qui a voulu devenir Dieu sans Dieu et même contre lui.

21§ Le paysage est sombre, la nature désolée, à cause de l’industrie humaine. Exploitation du sol, exploitation des hommes pour satisfaire une ambition dévoyée qui s’oppose à la volonté divine : l’humanité avait reçu l’ordre de se répandre sur toute la terre, et au lieu de cela elle se rassemble en un seul point pour édifier sa tour infernale, préférant une fausse ascension verticale à l’expansion horizontale commandée par Dieu.

22§ L’humanité exploite désormais la terre pour satisfaire ses ambitions au lieu de servir les intérêts de Dieu, l’intendant usurpe les droits du véritable propriétaire et le résultat ne se fait pas attendre : les sols sont recouverts de bitume, les forêts sont brûlées tandis que leur fumée noircit le ciel, les sols éventrés montrent des plaies béantes, les hommes ploient sous le fardeau, tandis qu’une construction monstrueuse s’élève, balafrant le paysage et barrant l’horizon.

23§ L’image représente la Transfiguration du Christ. Un corps d’homme manifeste la gloire divine sans en être consumé, la divinité se tient corporellement devant les disciples et cette manifestation sature leurs sens mais l’instant d’après ils retrouvent le Jésus qu’ils connaissent – qu’ils croient connaître.

24§ L’homme de Babel cherchait à devenir Dieu par ses propres forces, il découvre qu’effectivement il était fait pour devenir Dieu, mais cette condition divine ne s’arrache pas, elle ne se conquiert pas : elle est donnée en le Fils unique de Dieu qui s’est fait homme pour nous, elle se reçoit gracieusement.

25§ Inutile donc d’essayer de gravir les cieux comme le faisait l’homme de Babel, inutile de chercher à sortir de sa condition humaine, puisque c’est en elle, à travers elle et par elle que la grâce venue d’en haut nous divinise.


© fr. Franck Guyen op, juillet 2019


[1Ainsi Philippe Descola a élaboré un modèle en quatre « types d’identification », quatre « schèmes d’intégration de l’expérience humaine » : animisme, naturalisme, totémisme et analogisme, selon qu’ils posent une continuité ou une discontinuité entre l’homme et le reste de l’univers par rapport à la « physicalité » et l’ « intériorité ». Nous renvoyons à son livre :

  • Descola, Philippe, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005, 623 p.

Notre analyse sera plus sommaire.

[2Cet article s’inscrit dans le cadre du cycle Asie et Occident : L’homme et la nature, l’homme en sa nature à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris.
L’article reprend l’intervention introductive de vingt minutes du mercredi 23 janvier 2019.

[3comme nous l’avons dit ailleurs, nous ne pratiquons pas l’adjectif « bouddhique » dont la faible valeur ajoutée ne suffit pas à compenser son caractère barbare


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