Du grand récit moderne des Lumières à la mutation post-moderne

dimanche 18 août 2019
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Table des matières


Pour moi, l’homme post-moderne s’entend comme cet homme d’après la rupture provoquée historiquement par l’échec du projet des Lumières et idéologiquement par la disqualification du dernier grand récit du progrès scientifique [1] : évoluant parmi les décombres de la modernité, l’homme post-moderne fait le deuil des grands récits et se « bricole » comme il peut une représentation du monde à partir de récits partiels de sens [2].

2§. [La position post-moderne est inconfortable dans la mesure où elle ne peut pas ne pas produire de grand récit elle aussi, à la manière de Platon qui, pour dire la fin du récit mythologique, produit un récit de facture mythologique.
Ces grands récits post-modernes se caractérisent par leur évanescence, minés qu’ils sont par la négativité du métarécit post-moderne.]


1. Le projet progressiste des Lumières

3§. Le philosophe Emmanuel Kant (mort en 1804) illustre le grand récit de l’émancipation par rapport aux discours spéculatifs quand il écrivait en 1784 que :

« Les Lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute.
La minorité est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d’un manque d’entendement, mais d’un manque de résolution et de courage pour s’en servir sans être dirigé par un autre.
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières » [3]

4§. Si nous comprenons bien Kant, il s’agit pour l’homme ayant atteint la maturité, l’âge de raison pourrait-on dire, de s’émanciper par rapport aux discours spéculatifs, qu’ils soient métaphysiques ou religieux. Ils ont joué un rôle louable de tuteur pendant l’enfance de l’humanité, en lui permettant de prétendre comprendre le monde dans lequel elle vivait, mais maintenant ils doivent s’effacer sous peine d’empêcher le passage à l’étape suivante dans l’histoire de l’humanité, à savoir le règne de la raison autonome [4]

5§. Les discours spéculatifs en effet traitent de sujets indécidables en raison, comme de savoir si l’être humain est doté ou non d’une âme, si le monde est éternel, ou si Dieu existe. Comme le dirait Platon, on ne peut rester que dans le domaine de l’opinion, de la doxa en grec, avec impossibilité de déterminer le vrai du faux.

6§. Et pourquoi s’entretuer pour des affirmations indécidables, demandent les hommes éclairés par les Lumières. Que règne la raison, et ne seront débattues que les questions qui en relèvent et sur lesquelles un accord universel est possible, diront-ils.

7§. Les hommes peuvent être en désaccord à l’infini sur l’existence de Dieu et sur ce qu’il faut faire pour Lui plaire s’il existe, et ce jusqu’à s’entretuer ; par contre lorsqu’il s’agit de construire un pont, qu’on soit un ingénieur africain, européen, américain ou asiatique, on rend compte de la réalité avec le même langage scientifique, le même formalisme mathématique, les mêmes lois de la physique, et les ingénieurs de tous les pays du monde s’accordent pour dire quels calculs sont justes et quels calculs sont faux.


2. La remise en question du projet des Lumières

8§. La modernité portait le projet universaliste d’un règne de la raison qui s’étendrait à l’ensemble de l’humanité grâce au progrès du savoir scientifique, évacuant la doxa pour la raison logique, le logos et supprimant ainsi les disputes spéculatives et les guerres.

Ce projet moderne a été battu en brèche sur le plan historique et sur le plan idéologique.

9§. Sur le plan historique, le XXe siècle a vu un déchaînement de violences démultiplié par l’alliance de la technique et de la science, tandis qu’apparaissaient sur le plan intellectuel des idéologies rationnelles et aberrantes [5], je pense au national-socialisme allemand et aux divers rejetons du matérialisme historique (Russie, Chine, Cambodge, entre autres) : les beaux et nobles mots d’ordre masquaient la crudité vulgaire d’appétits de pouvoir qui ont anéanti des millions, voire des dizaines de millions de vies humaines.
Ces pouvoirs totalitaires ont utilisé la propagande de masse pour brouiller les frontières entre le bien et le mal dans des populations entières [6]. En tordant les mots, la propagande a réussi petit à petit à tordre la réalité et les esprits [7]

10§. Plus fondamentalement, l’affirmation kantienne d’un être humain gouverné par une raison autonome, a été mise en cause par les « maîtres du soupçon » : Karl Marx (mort en 1883), Friedrich Nietzsche (mort en 1900) et Freud (mort en 1939).

  • Pour Freud, l’apparente clarté de la conscience est illusoire, dans la mesure où celle-ci est manipulée par les pulsions (l’Inconscient) en deçà de la conscience (le Moi) et par l’instance morale supra-individuelle (le Surmoi) au-delà d’elle. Ce qui est premier, c’est la pulsion souterraine ou l’injonction sociale intériorisée, vient ensuite sa légitimation rationnelle : la raison n’est donc pas autonome, elle ne règne pas, au contraire elle fait le jeu sans le savoir de forces qui la dépassent et dont elle n’a pas conscience.
  • Les trois penseurs voient dans les discours moraux sur la nature humaine des constructions arbitraires servant à justifier des ordres sociaux injustes pour Marx, à empêcher la volonté de puissance des forts de s’exercer contre les faibles pour Nietzsche ou à réguler les pulsions de mort chez Freud. Pour eux, les discours logiques servent à recouvrir et masquer l’obscurité des mécanismes sous-jacents.

11§. Le projet d’harmonie et de concorde universelles des Lumières a été suivi par des périodes de ténèbres et de haine tandis que le métarécit de la nature rationnelle de l’homme, hérité de l’Antiquité grecque et recyclé dans le christianisme, était lui-même disqualifié.


Voilà où nous en sommes. Et maintenant ?


© août 2019, fr. Franck Guyen o.p. [8]


[1Lire sur ce sujet : Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, Rapport sur le savoir, Les Éditions de Minuit, 2016 [première édition 1979], 109 p.
D’autres auteurs préfèrent parler d’ultra-modernité plutôt que de post-modernité, dans la mesure où, selon eux, le mouvement critique mis en branle par les Lumières n’a fait qu’aller au bout de sa logique en remettant le grand récit de la science : l’ultra modernité critique l’impensé de la modernité, à savoir la prétention totalisante et en fait totalitaire de la raison.
Si l’accent est déplacé de la rupture vers la continuité en passant de la post-modernité à l’ultra-modernité, dans tous les cas il s’agit bien de dire un dépassement de la modernité née des Lumières.
Le lecteur pourra aussi lire dans une autre optique : Steven Pinker, Le triomphe des Lumières - Pourquoi il faut défendre la raison, la science et l’humanisme, traduit de l’anglais (États-Unis) par David Mirsky, [Enlightenment Now : The Case for Reason, Science, Humanism and Progress, Viking Penguin, 2018] éditions des arènes, 2018, 637 p.

[2cf. la notion de « bricolage des croyances » de la sociologue Danièle Hervieu-Léger

[3En allemand :

« Aufklärung ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbst verschuldeten Unmündigkeit. Unmündigkeit ist das Unvermögen, sich seines Verstandes ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Selbstverschuldet ist diese Unmündigkeit, wenn die Ursache derselben nicht am Mangel des Verstandes, sondern der Entschließung und des Muthes liegt, sich seiner ohne Leitung eines andern zu bedienen. Sapere aude ! Habe Muth dich deines eigenen Verstandes zu bedienen ! ist also der Wahlspruch der Aufklärung ».

Emmanuel Kant écrivait cela dans Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung ? soit en français : « Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? »

[4Pour un homme moderne, la métaphysique comme la religion relèvent des étapes préparatoires avant l’accès à la pleine raison scientifique qui, avec ses seules ressources, est capable de rendre compte de la totalité du monde phénoménal.
Voici une parabole humoristique pour illustrer la distinction entre savoir scientifique et discours spéculatifs – en incluant ici la philosophie, à son corps défendant :

  • la philosophie : c’est chercher un chat noir dans une pièce noire ;
  • la métaphysique : c’est chercher un chat noir dans une pièce noire alors qu’il n’y en a pas ;
  • enfin, la religion : c’est chercher un chat noir dans une pièce noire alors qu’il n’y en a pas et dire au bout de cinq minutes : « je l’ai trouvé ».

Et la science ? la science, c’est ouvrir les rideaux pour faire la lumière dans la pièce et constater la présence ou l’absence de chat noir dans la pièce.

[5selon le mot de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), le fou n’est pas celui qui a perdu la raison, mais celui qui a tout perdu sauf la raison.
En anglais : “The madman is not the man who has lost his reason. The madman is the man who has lost everything except his reason.

[6On peut craindre l’avènement de sociétés totalitaires où des élites au sommet du pouvoir politique et financier, animées de passions non régulées par une autorité supérieure, assiéraient leur domination par des moyens de contrôle des masses encore plus perfectionnés : techniques de conditionnement dès la naissance, suivi et contrôle en temps réel de chaque individu grâce au traitement quasi-instantané des informations collectées en grand nombre (big data) par un réseau de capteurs de haute définition omniprésents.
Aldous Huxley (mort en 1963) a décrit en 1931 une dystopie de ce type dans son roman « A brave new world traduit en français par « Le meilleur des mondes » : dans cette société, la science est utilisée pour conditionner les êtres humains en fonction des besoins de la société – besoins définis bien entendu par une élite omnisciente et omnipotente qui sait mieux que tout le monde ce qui est bon pour chacun et pour la société

[7Sur la perversion de la langue dans le régime totalitaire nazi, voir : Klemperer, Victor, LTI, la langue du IIIe Reich - Carnets d’un philologue, traduit de l’allemand et annoté par Élisabeth Guillot, présenté par Sonia Combe et Alain Brossat, [LTI - Notizbuch eines Philologen, Reclam Verlag, Leipzig, 1975] Albin Michel, dépot légal 2002, suite du premier tirage 2015, 372 p.
On se référera aussi à la fiction dystopique 1984 de George Orwell (mort en 1950) avec le newspeak traduit par « novlangue » ou aussi « néoparler ».


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