L’homme obtient-il la béatitude par l’action d’une créature supérieure ? d’après Thomas d’Aquin (1225-1274) - S.T. Ia IIae q.5 a.6
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Notre commentaire
Cet article de la Somme Théologique a attiré mon attention parce qu’il nuance la maxime populaire : « il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints » quand il s’agit de parvenir à la félicité suprême, qui est de voir Dieu tel qu’Il est en lui-même, et pas seulement dans ce qu’il est pour nous ses créatures.
- je ne puis attendre d’aucune créature le saut ontologique qui me fera entrer dans la nature incréée : seul Dieu peut donner la grâce d’avoir part à sa nature divine ;
- si donc seul Dieu peut initier et mener à son terme la dynamique qui me mènera vers lui, des créatures - et spécialement les anges et la Vierge Marie - , peuvent m’aider dans mon ascension transformante vers lui.
Voilà ce que j’entends quand je lis l’article 6 de la question 5 de la première partie de la seconde partie dans la Somme théologique
Fr. Franck Guyen o.p., septembre 2019
Les textes latin et français proviennent de :
- Thomas d’Aquin, La Béatitude ; Somme théologique, Ia IIae Q.1-5, traduction française, notes et appendices par S. Pinckaers, o.p., les éditions du Cerf, 2001, 384 p.
Ia IIae Question 5 : L’acquisition de la béatitude
p.193 ARTICULUS VI. |
p.193ARTICLE 6. [1] |
| Utrum homo consequatur beatitudinem per actionem alicujus superioris creaturœ. | L’homme obtient-il la béatitude par l’action d’une créature supérieure ? n.183 |
AD SEXTUMsic proceditur. Videtur quod homo possit fieri beat us per actionem alicujus superioris créa tu ræ, scilicet angeli. |
OBJECTIONS :Il semble que l’homme puisse être rendu heureux par l’action d’une créature supérieure, à savoir les anges. |
| Cum enim duplex ordo inveniatur in rebus, unus partium universi ad invicem, alius totius universi ad bonum quod est extra universum ; primus ordo ordinatur ad secundum sicut ad finem, ut dicitur 12 Metaphys. [lib. 11, cap. 10] ; sicut ordo partium exercitus ad invicem est propter ordinem p.194 totius exercitus ad ducem. Sed ordo partium universi ad invicem attenditur secundum quod superiores creaturæ agunt in inferiores, ut in Primo [qu. 19, art. 5, ad 2 dictam est : beatitudo autem consistit in ordine hominis ad bon uni quod est extra universum, quod est Deos. Ergo per actionem superioris creaturæ, scilicet angeli, in hominem, homo beatus efficitur. | 1.En effet, il existe deux ordres dans les choses : l’un dispose les parties de l’univers entre elles, et l’autre ordonne tout l’univers à un bien qui lui est extérieur. Le premier ordre est ordonné au second comme à sa fin, au dire du livre XII des Métaphysiques, comme l’ordonnance des parties d’une armée a pour fin le rapport de l’armée entière à son chef n.184. Or l’ordre des parties de l’univers entre elles p.194 s’établit par l’action des créatures supérieures sur les créatures inférieures, comme nous l’avons dit dans la Première Partie. Quant à béatitude de l’homme, elle consiste dans l’ordonnance de l’homme à un bien extérieur à l’univers, à savoir Dieu. C’est donc par l’action sur lui d’une créature supérieure, c’est-à-dire les anges, que l’homme est rendu heureux. |
PRÆTEREA, quod est in potentia tale, potest reduci in actam per id quod est actu tale : sicut quod est potentia calidum, fit actu calidom ab actu calido. Sed homo est potentia beatus. Ergo potest fieri actu beatus per angelum, qui est actu beatus. |
2.Ce qui est tel en puissance peut être actualisé par ce qui est tel en acte. Par exemple, ce qui est chaud en puissance devient chaud par l’action de ce qui est chaud en acte. Or l’homme est heureux en puissance. Il peut donc être rendu heureux par l’action de l’ange qui est heureux en acte. |
PRÆTEREA, béatitude consistit in operatione intellectus, ut supra [qu. 3. art. 4] dictum est. Sed angelus potest illuminare intellectum hominis, ut in Primo [qu. III, art. 1 habitum est. Ergo angelus potest facere hominem beatum. |
3.La béatitude consiste dans une opération de l’intelligence, comme on l’a dit plus haut. Or l’ange peut illuminer l’intelligence de l’homme, comme on l’a vu dans p.195 la Première Partie. L’ange peut donc rendre l’homme heureux. |
p.195SED CONTRA est quod dicitur in Psalmo 83 [2] : |
EN SENS CONTRAIRE, le Psaume 83 dit : « Le Seigneur donnera la grâce et la gloire » n.185. |
RESPONDEOdicendum quod, omnis creatura cum sit naturæ legibus subjecta, utpote habens limitatam virtutem et actionem ; illud quod excedit naturam creatam, non potest fieri virtute alicujus creaturæ. Et ideo si quid fieri oporteat quod sit supra naturam, hoc fit immediate a Deo ; sicut suscitatio mortui, illuminatio cæci, et cetera hujusmodi. Ostensum est autem [art. praeced.] quod beatitudo est quod dam bonum excedens naturam créatam. Unde impossibile est quod per actionem alicujus creaturæ confératur : sed homo beatus fit solo Deo agente, si loquamur de p.196 beatitudine perfecta. — Si autem loquamur de beatitudine imperfecta, sic eadem ratio est de ipsa et de virtute, in cujus actu consistit. |
RÉPONSE :Toute créature étant soumise aux lois de la nature à cause des limites de sa vertu et de son action, ce qui dépasse la nature créée ne peut être réalisé par la vertu d’une créature. Aussi Dieu fait-il sans intermédiaire toute l’œuvre qui dépasse la nature, comme la résurrection d’un mort, l’illumination d’un aveugle ou d’autres actions du même genre. Or nous avons vu que la béatitude réside dans un bien qui transcende la nature créée. Il est donc impossible qu’elle soit obtenue par l’action d’une créature quelconque. Aussi est-ce par l’œuvre de Dieu que l’homme est rendu heureux, s’il s’agit de la béatitude parfaite n.186. Quant à la béatitude imparfaite, il en va d’elle comme de la vertu, dont l’acte la constitue. |
| p.196 SOLUTIONS : | |
AD PRIMUMergo dicendum quod plerumque contingit in potentiis activis ordinatis, quod perducere ad ultimum finem pertinet ad supremam potentiam, inferiores vero potentiæ coadjuvant ad consecutionem illius ultimi finis disponendo : sicut ad artem gubernativam, quæ præest navifactivæ, pertinet usus navis, propter quem navis ipsa fit. Sic igitur ordine universi, homo quidem adjuvatur ab angelis ad consequendum ultimum finem, secundum aliqua præcedentia, quibus disponitur ad ejus consecutionem : sed ipsum ultimum finem consequitur per ipsum primum agentem, qui est Deus. |
1.Dans les puissances actives ordonnées entre elles, il arrive, la plupart du temps, qu’il appartient à la puissance la plus élevée de conduire à la fin ultime, tandis que les puissances inférieures y contribuent par certaines dispositions. Ainsi l’utilisation d’un navire selon sa destination dépend de l’art de la navigation, qui préside à l’art de la construction navale. De même, dans l’ordre universel, l’homme reçoit l’aide des anges quant à certaines dispositions préalables en vue de sa fin ultime ; mais il obtient cette fin par l’œuvre de l’agent premier qui est Dieu. |
AD SECUNDUMdicendum quod, quando aliqua forma actu existit in aliquo secundum esse perfectum et naturale, potest esse principium actionis in alterum p.197 sicut calidum per calorem calefacit. Sed si forma existit in aliquo imperfecte, et non secundum esse naturale, non potest esse principium communicationis sui ad alterum : sicut intentio coloris quæ est in pupilla, non potest facere album ; neque etiam omnia quæ sunt illuminata aut calefacta, possunt alia calefacere et illuminare ; sic enim illuminatio et calefactio essent usque ad infinitum. Lumen autem gloriæ, per quod Deus videtur, in Deo quidem est perfecte secundum esse naturale : in qualibet autem creatura est imperfecte, et secundum esse similitudinarium vel participatum. Unde nulla creatura beata potest communicare suam beatitudinem alteri. |
2.Quand une forme existe en acte dans un sujet selon son être parfait et naturel, elle peut être un principe d’action à l’égard d’un autre être ; ainsi un corps chaud réchauffe-t-il grâce à sa chaleur. Mais si la forme est imparfaite et p.197 n’est pas naturelle au sujet, elle ne peut être un principe de communication pour un autre sujet. C’est ainsi que la couleur dans la pupille de l’œil n’a pas le pouvoir de blanchir, ni tout ce qui reçoit la lumière ou la chaleur n’a le pouvoir de réchauffer ou d’illuminer, sans quoi ces opérations s’étendraient à l’infini. Quant à la lumière de gloire par laquelle on voit Dieu, elle est parfaite en Dieu selon son être naturel, mais elle est imparfaite en toute créature, existant seulement en elle par ressemblance ou participation. Aussi aucune créature bienheureuse ne peut-elle communiquer sa béatitude à une autre. |
AD TERTIUMdicendum quod angelus beatus illuminat intellectum hominis, vel etiam inférions angeli, quantum ad aliquas rationes divinorum operum : on autem quantum ad visionem divinæ essentiæ, ut in Primo [qu. 106, art. i] dictum est. Ad eam p.198 enim videndam, omnes immédiate illuminantur a Deo. |
3.Un ange bienheureux illumine l’intelligence d’un homme ou d’un ange qui est inférieur concernant certaines idées sur les œuvres de Dieu, mais non concernant la vision de p.198 l’essence divine, comme nous l’avons dans la Première Partie. Pour cette vision, tous sont immédiatement illuminés par Dieu. |
Les notes suivantes sont de S. Pinckaers, o.p
[n.183] p.308 Qu. 5, art. 6, titre. - Cet article complète le précédent. Dans la vision hiérarchique de l’univers héritée de Denys l’Aréopagite, on peut se demander avec S. Thomas si les anges ne sont pas un intermédiaire entre Dieu et l’homme nécessaire pour obtenir la béatitude.
« C’est pourquoi (les saints ordres des essences célestes) méritent plus que tous les autres et de façon éminente l’épithète d’angéliques, puisqu’ils reçoivent les premiers l’illumination théarchique et que c’est par leur entremise que se transmettent jusqu’à nous ces révélations qui nous dépassent. Comme l’enseigne la théologie, la p. 309 Loi nous fut transmise par les anges (La Hiérarchie c.4,2 cité dans I a, q.111, a.1 sed c.). Voir l’étude de l’action des anges sur les hommes dans la Prima Pars, qu. 111-113.
[n.184] Ibid., obj. 1. - « Il nous faut examiner aussi de laquelle des deux manières que voici la nature du Tout possède le Bien et le Souverain Bien : est-ce comme quelque chose de séparé, existant en soi et par soi ? est-ce comme l’ordre même du Tout ? Ne serait-ce pas plutôt des deux manières à la fois, comme dans une armée ? En effet, le bien de l’armée est dans son ordre, et le général qui la commande est aussi son bien, et même à un plus haut degré, car ce n’est pas le général qui existe en raison de l’ordre, mais c’est l’ordre qui existe grâce au général » (XII Metaph., 10,1075 a, 11). Ce qu’il importe d’établir fermement, c’est la relation directe de l’homme à Dieu dans son ordonnance à la béatitude et, par suite, dans toutes ses actions en vue de la fin ultime.
[n.185] Ibid., contr . - Chaque mot de cette courte citation porte. Elle signifie que Dieu seul donne la grâce et la gloire. Ce verset est également cité en sed contra pour montrer que Dieu seul est la cause de la grâce (Ia IIae, qu. 112, a. 1). Dans la Secunda Secundae, se demandant s’il ne faut prier que Dieu seul, Thomas répond : « (S’il s’agit de l’exaucement de la prière), nous l’adressons à Dieu seul, parce que toutes nos prières doivent être ordonnées à l’obtention de la grâce et de la gloire que Dieu seul donne, selon le psaume : ‘Le Seigneur donne la grâce et la gloire’. Mais (s’il s’agit d’intercession), nous adressons nos prières aux anges et aux hommes, non pour que Dieu les connaisse par leur entremise, mais pour que nos demandes obtiennent de l’effet par leurs prières et leurs mérites » (IIa IIae, qu. 83, a. 4). Voir aussi dans le Compendium theologiae (1. II, c. 9, n. 581-582) trois raisons d’un rapport direct de l’homme à Dieu dans la béatitude.
[ n.186 ] Ibid., rép. - Le miracle proprement dit ne peut être accompli que par Dieu parce qu’il dépasse l’ordre et le pouvoir de toute la nature, alors que le pouvoir de l’ange est soumis à l’ordre de la nature créée p. 310 (Ia, qu. 111, a.4). Pareillement, les miracles du Christ, comme la guérison de l’aveugle-né, transcendent tout puissance créée ; ils ne pouvaient être accomplis que par sa divinité qu’ils manifestaient (IIIa, qu. 43, a. 4). Il en va de même du don de la béatitude céleste qui transcende toute la nature créée. Dans la question sur la grâce, Thomas cite et explique la parole d’Augustin que la justification de l’impie est une œuvre plus grande que la création du ciel et de la terre (Ia IIae, qu. 113, a. 9 sed c.). De fait, les miracles faits par Dieu sont ordonnés au don de la grâce et de la béatitude ; ils confirment la vérité de l’enseignement du Christ, notamment dans les béatitudes ; ils manifestent la présence de Dieu dans l’homme par la grâce de l’Esprit Saint qui conduit à la vision de Dieu (IIIa, qu. 43, a. 1).
Il faut cependant éviter d’assimiler le don de la béatitude par Dieu à un pur miracle souvent conçu, dans une perspective nominaliste, comme contraire à l’ordre de la nature. Dans tout ce traité, S. Thomas s’efforce bien plutôt de démontrer que la vision de Dieu convient suprêmement à la nature spirituelle de l’homme. Elle ne contrarie, ni ne change l’ordre universel, mais l’accomplit d’une façon qui dépasse toute espérance humaine et tout pouvoir créé. Le pouvoir de connaître l’ordre universel et de l’aimer selon la vérité et le bien procure précisément à l’homme une capacité passive à la vision qu’actualisera le don de la grâce. C’est ce que S. Thomas précise en comparant la justification et les miracles : « La justification de l’impie n’est pas miraculeuse parce que l’âme est naturellement capable (de recevoir) la grâce. ‘Étant faite à l’image de Dieu, elle est capacité de Dieu par la grâce’, comme dit Augustin ») (Ia IIae, qu. 113, a. 10).
[1] Rappelons que les questions dans la Somme Théologique de Thomas d’Aquin sont détaillées en articles ; les articles sont eux-mêmes énoncés selon la structure suivante :
- Le titre de la question, sous forme d’interrogation, de question soumise à débat
- Les objections du « contradicteur impénitent » (Praeterea en latin)
- La position qui fait autorité dans l’Église (Sed Contra)
- La réponse personnelle de Thomas d’Aquin, qui constitue le corps principal de la « question » (Respondeo)
- Les réponses apportées aux objections du « contradicteur impénitent »
[2] In ms. om LXXXIII
