À propos du livre Soif d’Amélie Nothomb paru en 2019

mardi 24 décembre 2024
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1§. Le livre « Soif » d’Amélie Nothomb paru en 2019 aux éditions Albin Michel a suscité l’intérêt de nombreux chrétiens catholiques, dont le mien. Je me réjouis qu’une écrivaine connue comme Amélie Nothomb ait écrit sur le personnage de Jésus avec de l’estime pour lui.

2§. Si le roman dit peu du Jésus de la foi chrétienne traditionnelle me semble-t-il, il dit beaucoup sur son auteur et son époque qui est la nôtre.

Je fais part ici, à titre personnel, de ce qui m’a semblé un ressort important du roman : la figure problématique (pour la foi chrétienne) du Père entendu comme l’une des trois personnes divines de la Trinité.


3§. Notre propos se veut théologique et non pas psychanalytique ou littéraire. Le point de vue est celui d’un croyant chrétien qui cherche à expliciter en quoi sa vision du Christ diffère de celle du personnage de fiction créé par Amélie Nothomb.


4§. Je rapprocherais volontiers Soif du livre Le Royaume d’Emmanuel Carrère [1], ainsi que du film de Wim Wenders sorti en 1987 intitulé Les ailes du désir - Der Himmel über Berlin en allemand, littéralement « Le ciel au-dessus de Berlin ».
Ces trois œuvres proposent une figure du Père peu aimable.


5§. C., le narrateur du Royaume, avait manqué ce qui me semble caractériser fondamentalement la personne de Jésus de Nazareth, à savoir son rapport à celui qu’il appelle son Père. Je l’avais indiqué en son temps :
C. a manqué nous semble-t-il quelque chose qui est constitutif de la conscience de Jésus, à savoir sa conviction qu’il entretient une relation unique, d’une intensité extraordinaire telle que personne ne l’a jamais eu avant lui et personne ne l’aura après lui – avec le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, avec le Dieu d’Israël qu’il appelle son père. Cette relation d’amour filial unique fait qu’il est celui qui vient définitivement inaugurer le Royaume de Dieu sur terre.

6§. De même que dans le Royaume, le Jésus dans Soif ne semble pas habité par cet amour du Père pour le Fils et du Fils pour le Père.
Il n’est pas celui qui, dans l’Évangile de Jésus Christ selon saint Luc, tressaille de jubilation en entrant dans la pleine perception du plan de salut – d’amour – du Père pour sa création [2].
Il n’est pas celui qui dit que tout ce qui est à son Père est à lui parce que son Père lui a tout remis.
Il n’est pas celui dont l’intensité de la prière au Père est si impressionnante que ses disciples lui demanderont son secret.

7§. Il n’est pas celui qui, manifestant suprêmement sa confiance envers son Père, prononce cette dernière parole dans l’Évangile de Jésus Christ selon saint Luc : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » [i]


8§. Dans les Ailes du désir, un ange évolue dans un monde gris au sens propre - les images sont tournées en noir et blanc -. Le ciel au-dessus de Berlin est bouché, métaphore d’un monde dont Dieu le Père est absent.
Sa rencontre avec une femme amènera l’ange à renoncer à son immortalité pour prendre un corps et la rejoindre – le cinéaste tourne en couleur à partir de ce moment.

9§. De même que l’ange passe du noir et blanc à la couleur dans le film de Wim Wenders en prenant un corps, de même dans Soif le Fils en s’incarnant découvre une réalité beaucoup plus intense que celle qu’il menait comme pur esprit et il en fera le reproche à son Père : tu n’as pas de corps, alors tu ne peux comprendre ce que c’est que d’être un être humain qui a soif – qui désire l’eau, qui désire une femme.

10§. L’idée est la même pour les deux artistes : les êtres spirituels désincarnés, anges comme Dieu, ne connaissent pas le vrai désir, celui qui naît du corps et qui renvoie à lui, ils ignorent sa force de communion à l’eau, à l’autre. Certes ils sont immortels, mais leur immortalité même les empêche de connaître la richesse et la profondeur du désir humain.

11§. Il me semble que dans son roman, Amélie Nothomb considère que vivre au ciel, c’est vivre sans désir parce que l’esprit n’a pas de corps et ne peut donc connaître la soif, autrement dit le désir.
Or dans son livre, la soif est ce qui caractérise la vie – je suis vivant parce que j’ai soif. Dieu n’éprouverait donc pas de désir, il passerait donc à côté de ce qui fait le prix de la vie humaine.


12§. Je tiens au contraire que le Dieu de la Bible n’est pas un Dieu apathique, un moteur immobile, sans désir : la Bible utilise les ressources du langage humain de l’amour pour rendre compte de l’attrait de Dieu pour une création qu’il a suscitée non par intérêt ou parce qu’il s’ennuie mais parce que - soutiendront les chrétiens - la pure circulation d’amour entre les trois personnes divines demande à déborder.

13§. Dieu a soif du bonheur de sa création qui passe par une réconciliation avec elle-même et avec Lui, et quand Jésus dit sur la croix : « J’ai soif », la mystique Catherine de Sienne y entendra d’abord la soif des âmes, pour employer ses termes.
Dans le même sens, les mystiques entendront dans le chant nuptial du Cantique des cantiques l’attirance mutuelle du Créateur et de ses créatures.

14§. Et je ne crois pas que la résurrection consistera à être habillé en blanc et à rester assis pendant l’éternité à écouter les anges chanter la gloire d’un triangle lumineux sur un autel.
Non, l’éternité n’est pas très longue, surtout vers la fin, pour reprendre une plaisanterie attribuée au cinéaste Woody Allen : au contraire, pour moi elle est chargée d’une telle intensité qu’ « on ne sent plus le temps passer » comme le dit justement une expression populaire. L’éternité consiste en une intensité plus qu’en une durée, et je crois que nous en avons un avant-goût à certains moments de communion particulièrement intenses qui nous font entrapercevoir ce que peut être un monde entièrement réconcilié avec lui-même.

15§. Le père de l’Église Grégoire de Nysse, mort vers la fin du quatrième siècle après Jésus Christ, a soutenu que l’âme bienheureuse ira sans cesse de joie en joie, plongeant toujours plus profondément dans l’amour divin sans jamais en atteindre le fond – car il n’y en a pas.


16§. Merci à l’auteur de la fiction Soif, Amélie Nothomb : en réinterprétant les évangiles selon sa sensibilité personnelle, elle m’a amené à mieux préciser ce que je crois.
Et merci à vous de votre attention.


© fr. Franck Guyen op, novembre 2019
© Fr. Franck Guyen op, décembre 2024


[1publié en 2014 aux éditions P.O.L

[2

À l’instant même, il exulta sous l’action de l’Esprit Saint et dit : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits. Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.
Tout m’a été remis par mon Père, et nul ne connaît qui est le Fils, si ce n’est le Père, ni qui est le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler. »
Luc 1021-22

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[iLuc 2346.
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Pour mémoire, Jésus dit « J’ai soif » sur la croix dans l’Évangile de Jésus Christ selon saint Jean :

Après quoi, sachant que dès lors tout était achevé, pour que l’Écriture soit accomplie jusqu’au bout, Jésus dit : « J’ai soif » ; il y avait là une cruche remplie de vinaigre, on fixa une éponge imbibée de ce vinaigre au bout d’une branche d’hysope et on l’approcha de sa bouche. Dès qu’il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est achevé » et, inclinant la tête, il remit l’esprit.
Jean 1928-30

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