À propos du "sacrifice d’Abraham" - le couteau arrêté dans Gen 22

dimanche 2 février 2020
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1. Personnellement, je lis la Bible pour entrer dans l’expérience d’une communauté qui y dit sa rencontre émerveillée et reconnaissante avec celui qu’elle appelle son Dieu : communauté du peuple d’Israël, communauté de l’Église. Je lis la Bible pour creuser ma foi – confiance, mon espérance et mon amour envers Dieu. Cela signifie que je ne suis pas satisfait d’une lecture qui ne produit pas ces effets en moi.

2. Quel effet produit la lecture du chapitre 22 de la Genèse  ? Rappelons que ce chapitre est généralement intitulé : « le sacrifice d’Abraham » ; dans d’autres traditions, il est aussi intitulé : « la ligature d’Isaac ». Beaucoup d’interprétations en ont été faites, je me permets d’en ajouter une supplémentaire.


3. Préambule . Je crois que la Bible propose un chemin de conversion de la figure de Dieu.
Spontanément, les hommes se font une image d’une puissance supérieure terrifiante qu’il faut amadouer si l’on veut avoir la vie sauve ; pour amadouer cette figure qui les méduse, les hommes égorgent, brûlent, enterrent vifs, etc.. une part d’eux-mêmes : le spectre des victimes est large, qui va du premier-né au serviteur, à l’esclave, aux membres les plus faibles de la communauté.
Premier visage spontanément élaboré par les hommes sur tous les continents semble-t-il. D’où les sacrifices aux Molochs, les sacrifices d’êtres humains lors des fondations des villes pour se concilier les puissances du sol, etc…
Les sacrifices humains semblent avoir constitué une pratique commune à toutes les nations.

4. Et puis passer peu à peu à une figure qui fait sortir de la sidération. On peut y lire comme une pédagogie divine, qui aboutit pour nous chrétiens à la figure de Jésus Christ, Dieu qui se fait homme.
Je lis le chapitre 22 de la Genèse en ce sens : le passage d’une figure insoutenable à une autre, humanisante celle-là [1].
Le peuple de la Bible dit au travers du récit du sacrifice d’Abraham son passage à cette nouvelle figure de Dieu.
L’homme de la Bible, individuellement et communautairement, passe du don intéressé, calculé ( "je te donne pour que tu me donnes", "do ut des" en latin, avec une proportionnalité, une réciprocité attendue dans la transaction), au don comme réponse libre de reconnaissance et d’attachement : on passe d’une figure fascinante qu’il faut circonvenir à une figure aimable dans le regard de laquelle on désire se tenir.
L’attachement à cette nouvelle figure provoque la mise en suspens volontaire et libre de nos calculs intéressés, de nos stratégies et tactiques personnelles pour contrôler notre existence - il y a comme un dépouillement, une mise à nu, l’acceptation de s’exposer dans sa fragilité, l’acceptation de dépendre de quelqu’un d’autre là, comme on trouve aussi cela dans la relation entre amants. Confiance en l’autre, amour de l’autre, espérance en l’autre : on n’est plus dans la captation de puissance, mais dans le don de soi sans attente de retour, on n’est plus dans la possession pour soi (soi étant "moi", "ma" famille, "mon" clan, "ma" nation) mais dans la dépossession de soi. Tout cela étant provoqué par l’irruption d’une nouvelle figure, après un événement, lorsqu’un geste est arrêté, une logique désamorcée.


5. Passons au vif du sujet. Abraham a reçu un fils de manière inattendue, nous disent les chapitres précédents de la Genèse. Isaac est issu d’un couple, Abraham et Sarah, dont l’homme aussi bien que la femme n’étaient plus en âge de procréer. Cadeau de Dieu, don de Dieu, pour un projet : qu’Abraham devienne le père d’une multitude et que son histoire soit celle de la bénédiction de toutes les nations.
Un projet à portée universelle, projet auquel Abraham adhère, lui qui n’a pas de postérité et qui ne peut plus en avoir à vue humaine. Projet de Dieu qui repose sur Abraham.

6. Que se passerait-il si Abraham refusait d’offrir son fils en holocauste ? Que se passerait-il si Abraham avait dit : « non, désolé Dieu, mais tu m’as donné ce fils, et ce qui est donné est donné, reprendre, c’est voler » ?
Je crois qu’Abraham aurait sans doute eu une lignée, il aurait été le patriarche d’un clan, mais son clan aurait été un clan comme un autre, et le projet de Dieu – qui vise à bénir toutes les nations à travers Abraham – n’aurait pas été réalisé.

7. Lorsque l’ange de Dieu arrête le bras d’Abraham sur le point d’égorger son fils, Abraham reçoit à nouveau son fils, mais cette fois-ci quelque chose d’autre s’est passé, qui fait que maintenant le projet de Dieu pour toutes les nations peut réellement commencer : Isaac devient à nouveau le fils de la promesse, mais celui qui reçoit cette promesse, Abraham, est allé jusqu’au bout de la remise de soi confiante à Dieu.
Le projet est d’abord celui de Dieu avant d’être le sien, et cela, Abraham l’a manifestement accepté en en tirant toutes les conséquences par rapport à ses propres désirs, ses propres attentes, ses propres calculs.

8. Alors si l’on veut, en reprenant une image développée par Catherine de Sienne, une sainte italienne du XIVe siècle, on peut dire qu’Abraham a bien coupé quelque chose avec le couteau, mais c’est son centrage sur soi, sur ses intérêts propres, sur son « petit moi », son « moi-opposé-aux-autres », « moi-au-dessus-des-autres ». Pour qu’advienne le « moi-pour-les-autres », « moi-avec-les-autres ».
Le geste du couteau est plus celui de l’émondage de la vigne que celui de l’égorgement d’un être vivant.

9. C’est en passant par là, par cette longue route vers Moriah, avec son fils, son unique, par cet autel qu’il a dressé, ce couteau qu’il a brandi – et cette intervention à la dernière minute de l’ange, qui a tout arrêté et tout relancé, c’est en passant par là qu’Abraham peut devenir le père d’une multitude aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel, et qu’à travers lui Dieu peut bénir toutes les nations qui vivent sur la terre et sous le ciel.

Le sacrifice n’est cependant pas aboli : Abraham égorgera le bélier. A la place d’Isaac, dirait-on ? Oui, sous réserve que, dans notre interprétation, Abraham opère ce sacrifice pour une nouvelle figure de son Dieu : ce qui a changé, c’est bien plus que la victime, c’est la logique même du sacrifice qui est changée. Telle est du moins l’interprétation que je fais du chapitre 22 de la Genèse.


10. Essayons d’appliquer cela dans nos vies croyantes, espérantes et aimantes.
Je crois que certains et certaines d’entre nous auront à passer à travers quelque chose de similaire à cela. Pour qu’advienne une autre figure de Dieu, plus vraie, plus vibrante, plus vivifiante, certains et certaines d’entre nous auront à aller vers la montagne de Moriah, pour recevoir à nouveau la vie et la fécondité, autrement, selon le projet de Dieu dont on aura éprouvé à frais nouveau le caractère gratuit et gracieux.

11. Ce qui rend tragique, mais aussi grand et finalement intéressant cette histoire, c’est que l’homme, la femme, peut se tromper, ou être trompé(e), et croire que l’impulsion qui met en route vient de Dieu, alors qu’elle vient en réalité de son imagination ou, si l’on accepte cette personnification du mal, du diable. Alors l’histoire peut mal finir, parce que le couteau n’est pas arrêté. Nous voici sur une ligne de crête, où entre en jeu le discernement et la responsabilité : ce discernement ne se fait pas normalement pas seul en régime chrétien [2].

12. Vous me permettrez d’appliquer cela aux femmes et aux hommes qui font le choix de ce que l’on appelle la « vie religieuse ». Ils s’engagent alors à la continence sexuelle : Jésus en parle à propos des trois types d’eunuques, dont les deux premiers (l’eunuque du fait de la nature et l’eunuque du fait de la société) subissent cet état tandis que le troisième le choisit « pour le Royaume ».
Je crois que pour certains religieux et religieuses, il leur faudra marcher sur cette route vers Moriah : ils et elles imagineront ce renoncement à la sexualité et à sa fécondité sous la forme d’un couteau à brandir – et il leur faudra l’intervention de l’ange pour qu’ils ou elles entrent dans une autre compréhension, où leur sexualité ne sera pas retranchée mais transformée pour servir autrement et selon les voies de Dieu, à l’avènement du Royaume céleste.

Si l’impulsion ne vient pas de Dieu, l’histoire peut mal finir, avec un frère ou une sœur qui aura au cœur une image de Dieu non convertie qui risque de le ou la rendre peu épanoui(e).

13. Risque de la vie. Risque de la responsabilité. Mais la vie s’apprend, le risque se prend, la responsabilité s’exerce, non ? Et en lisant ainsi le chapitre 22 de la Genèse, j’éprouve quant à moi plus de reconnaissance et d’attirance pour celui que j’appelle mon Dieu, à la suite de mon Église.


© esperer-isshoni.fr, décembre 2009
© fr. Franck Guyen op, février 2020


chapitre 22 de la Genèse

en français (traduction de la TOB), en anglais (King James Bible) et en japonais.

これらのことの後で、神はアブラハムを試された。神が、「アブラハムよ」と呼びかけ、彼が、「はい」と答えると、 1 Or, après ces événements, Dieu mit Abraham à l’épreuve et lui dit : « Abraham » ; il répondit : « Me voici. » 1 And it came to pass after these things, that God did tempt Abraham, and said unto him, Abraham : and he said, Behold, here I am.
神は命じられた。「あなたの息子、あなたの愛する独り子イサクを連れて、モリヤの地に行きなさい。わたしが命じる山の一つに登り、彼を焼き尽くす献げ物としてささげなさい。」 2 Il reprit : « Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l’offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t’indiquerai. » 2 And he said, Take now thy son, thine only son Isaac, whom thou lovest, and get thee into the land of Moriah ; and offer him there for a burnt offering upon one of the mountains which I will tell thee of.
次の朝早く、アブラハムはろばに鞍を置き、献げ物に用いる薪を割り、二人の若者と息子イサクを連れ、神の命じられた所に向かって行った。 3 Abraham se leva de bon matin, sangla son âne, prit avec lui deux de ses jeunes gens et son fils Isaac. Il fendit les bûches pour l’holocauste. Il partit pour le lieu que Dieu lui avait indiqué. 3 And Abraham rose up early in the morning, and saddled his ass, and took two of his young men with him, and Isaac his son, and clave the wood for the burnt offering, and rose up, and went unto the place of which God had told him.
三日目になって、アブラハムが目を凝らすと、遠くにその場所が見えたので、 4 Le troisième jour, il leva les yeux et vit de loin ce lieu. 4 Then on the third day Abraham lifted up his eyes, and saw the place afar off.
アブラハムは若者に言った。「お前たちは、ろばと一緒にここで待っていなさい。わたしと息子はあそこへ行って、礼拝をして、また戻ってくる。」 5 Abraham dit aux jeunes gens : « Demeurez ici, vous, avec l’âne ; moi et le jeune homme, nous irons là-bas pour nous prosterner ; puis nous reviendrons vers vous. » 5 And Abraham said unto his young men, Abide ye here with the ass ; and I and the lad will go yonder and worship, and come again to you. to Beersheba ; and Abraham dwelt at Beersheba.
アブラハムは、焼き尽くす献げ物に用いる薪を取って、息子イサクに背負わせ、自分は火と刃物を手に持った。二人は一緒に歩いて行った。 6 Abraham prit les bûches pour l’holocauste et en chargea son fils Isaac ; il prit en main la pierre à feu et le couteau, et tous deux s’en allèrent ensemble. 6 And Abraham took the wood of the burnt offering, and laid it upon Isaac his son ; and he took the fire in his hand, and a knife ; and they went both of them together.
イサクは父アブラハムに、「わたしのお父さん」と呼びかけた。彼が、「ここにいる。わたしの子よ」と答えると、イサクは言った。「火と薪はここにありますが、焼き尽くす献げ物にする小羊はどこにいるのですか。」 7 Isaac parla à son père Abraham : « Mon père », dit-il, et Abraham répondit : « Me voici, mon fils. » Il reprit : « Voici le feu et les bûches ; où est l’agneau pour l’holocauste ? » 7 And Isaac spake unto Abraham his father, and said, My father : and he said, Here am I, my son. And he said, Behold the fire and the wood : but where is the lamb for a burnt offering ?
アブラハムは答えた。「わたしの子よ、焼き尽くす献げ物の小羊はきっと神が備えてくださる。」二人は一緒に歩いて行った。 8 Abraham répondit : « Dieu saura voir l’agneau pour l’holocauste, mon fils. » Tous deux continuèrent à aller ensemble. 8 And Abraham said, My son, God will provide himself a lamb for a burnt offering : so they went both of them together.
神が命じられた場所に着くと、アブラハムはそこに祭壇を築き、薪を並べ、息子イサクを縛って祭壇の薪の上に載せた。 9 Lorsqu’ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva un autel et disposa les bûches. Il lia son fils Isaac et le mit sur l’autel au-dessus des bûches. 9 And they came to the place which God had told him of ; and Abraham built an altar there, and laid the wood in order, and bound Isaac his son, and laid him on the altar upon the wood.
そしてアブラハムは、手を伸ばして刃物を取り、息子を屠ろうとした。 10 Abraham tendit la main pour prendre le couteau et immoler son fils. 10 And Abraham stretched forth his hand, and took the knife to slay his son.
そのとき、天から主の御使いが、「アブラハム、アブラハム」と呼びかけた。彼が、「はい」と答えると、 11 Alors l’ange du SEIGNEUR l’appela du ciel et cria : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici. » 11 And the angel of the LORD called unto him out of heaven, and said, Abraham, Abraham : and he said, Here am I.
御使いは言った。「その子に手を下すな。何もしてはならない。あなたが神を畏れる者であることが、今、分かったからだ。あなたは、自分の独り子である息子すら、わたしにささげることを惜しまなかった。」 12 Il reprit : « N’étends pas la main sur le jeune homme. Ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Dieu, toi qui n’as pas épargné ton fils unique pour moi. » 12 And he said, Lay not thine hand upon the lad, neither do thou any thing unto him : for now I know that thou fearest God, seeing thou hast not withheld thy son, thine only son from me.
アブラハムは目を凝らして見回した。すると、後ろの木の茂みに一匹の雄羊が角をとられていた。アブラハムは行ってその雄羊を捕まえ、息子の代わりに焼き尽くす献げ物としてささげた。 13 Abraham leva les yeux, il regarda, et voici qu’un bélier était pris par les cornes dans un fourré. Il alla le prendre pour l’offrir en holocauste à la place de son fils. 13 And Abraham lifted up his eyes, and looked, and behold behind him a ram caught in a thicket by his horns : and Abraham went and took the ram, and offered him up for a burnt offering in the stead of his son.
アブラハムはその場所をヤーウェ・イルエ(主は備えてくださる)と名付けた。そこで、人々は今日でも「主の山に、備えあり(イエラエ)」と言っている。 14 Abraham nomma ce lieu « le SEIGNEUR voit » ; aussi dit-on aujourd’hui : « C’est sur la montagne que le SEIGNEUR est vu. » 14 And Abraham called the name of that place Jehovahjireh : as it is said to this day, In the mount of the LORD it shall be seen.
主の御使いは、再び天からアブラハムに呼びかけた。 15 L’ange du SEIGNEUR appela Abraham du ciel une seconde fois 15 And the angel of the LORD called unto Abraham out of heaven the second time,
御使いは言った。「わたしは自らにかけて誓う、と主は言われる。あなたがこの事を行い、自分の独り子である息子すら惜しまなかったので、 16 et dit : « Je le jure par moi-même, oracle du SEIGNEUR. Parce que tu as fait cela et n’as pas épargné ton fils unique, 16 And said, By myself have I sworn, saith the LORD, for because thou hast done this thing, and hast not withheld thy son, thine only son :
あなたを豊かに祝福し、あなたの子孫を天の星のように、海辺の砂のように増やそう。あなたの子孫は敵の城門を勝ち取る。 17 je m’engage à te bénir, et à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer. Ta descendance occupera la Porte de ses ennemis ; 17 That in blessing I will bless thee, and in multiplying I will multiply thy seed as the stars of the heaven, and as the sand which is upon the sea shore ; and thy seed shall possess the gate of his enemies ;
地上の諸国民はすべて、あなたの子孫によって祝福を得る。あなたがわたしの声に聞き従ったからである。」 18 c’est en elle que se béniront toutes les nations de la terre parce que tu as écouté ma voix. » 18 And in thy seed shall all the nations of the earth be blessed ; because thou hast obeyed my voice
アブラハムは若者のいるところへ戻り、共にベエル・シェバへ向かった。アブラハムはベエル・シェバに住んだ。 19 Abraham revint vers les jeunes gens ; ils se levèrent et partirent ensemble pour Béer-Shéva. Abraham habita à Béer-Shéva. 19 So Abraham returned unto his young men, and they rose up and went together

[1voir D. BARTHELEMY – Dieu et son image – ébauche d’une théologie biblique - Cerf - 1963

[2Un élément de discernement, le climat psychologique : brouillard ou temps dégagé ? force entraînante ou torpeur ? surexcitation, dépression ou sérénité ?


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