À propos du récit de Babel - de la mauvaise verticalité à la bonne horizontalité
popularité : 29%
Vous appréciez la présence de notre site sur le Web : vous pouvez faire un don à la communauté dans laquelle je vis (cliquer ici pour voir comment procéder)
1§ Comment lire le récit de Babel dans la Genèse ? Il nous semble que les parallèles avec les deux récits de la Création peuvent nous éclairer. Ici comme là, les auteurs bibliques s’emploient à dénoncer l’accès à l’état divin par la force et à travers un acte de défiance.
Un nouvel acte de défiance de l’homme envers Dieu
2§ « allons, bâtissons-nous une tour et atteignons le ciel ». « Allons, mangeons la pomme le fruit [1] et devenons des dieux ».
3§ De quel acte de défiance peut-il bien s’agir dans le projet d’une ville et d’une tour ?
Ce projet d’une concentration de l’humanité dans une ville - concentration en un point de la surface de la terre – combinée à un projet d’élévation verticale, tout cela réalisé par l’homme pour l’homme comme auto-réalisation et auto-célébration de soi, fait obstacle à un autre projet, celui de Dieu pour l’homme, énoncé sous deux formes.
4§ Dans le premier récit de la Création, Dieu demande aux hommes de se répandre sur la terre pour la dominer. « soyez féconds, remplissez la terre et dominez-la ».
Avec Babel, les hommes semblent se regrouper et se resserrer dans une ville pour échapper à la parole divine qui promeut la dispersion horizontale. Avec Babel, la recherche par l’homme de la verticalité l’emporte et elle contrecarre la bénédiction divine qui demande la dispersion horizontale.
5§ Dans le second récit, Dieu a demandé à l’homme de faire de cette terre trempée d’eau un jardin, c’est-à-dire une terre cultivée, une terre humanisée par la culture, au sens propre comme au sens figuré.
Or que font les hommes à Babel ? Ils assèchent la terre au feu, ils en font des briques qu’ils lient avec l’eau de roche noire, le bitume !
« Tu ne présenteras pas à moi les mains vides, à chaque moisson tu m’offriras une part du produit du sol » demandera plus tard Dieu aux Israélites [2]. Avec Babel, l’action de grâce consisterait à offrir à Dieu… des briques, éventuellement enrobées de bitume !
6§ La conjonction des deux récits de création aboutit à la figure de l’homme appelée à une dispersion à la surface de la terre, pour qu’elle soit cultivée, pour que tout ce qui se trouve sur la terre et sous le ciel fasse l’objet de récits, de contes, pour que tout soit dominé par l’homme afin que Dieu soit loué et que son œuvre créatrice soit continuée.
Et cette dispersion suppose que l’homme s’adapte aux lieux qu’il habite, qu’il fasse corps avec le lieu qu’il cultive : la créativité de l’homme, attendue par Dieu dans le second récit, s’exprimera dans la diversité des lieux et de leurs cultures : selon nous, Dieu attend encore et toujours de voir comment l’homme va appeler les animaux, et il se réjouit de la diversité des langues : Dieu, selon nous, aime que le Français dise : « chien », là où l’Anglais dira : « dog » et le Japonais : « inu » 犬.
A cela s’oppose Babel et sa concentration verticale, son gratte-ciel.
7§ [Oui, mais en brouillant les langues, Dieu fait que les hommes ne se comprennent plus et donc se font la guerre, pourrait-on objecter. Est-ce si simple ? Les guerres sont-elles vraiment le résultat de l’incompréhension ? Quoi de plus terrible qu’une guerre civile – qui oppose des hommes d’une même langue maternelle !
8§ Oui, mais en brouillant les langues, Dieu produit du chaos, de la confusion entre les hommes ? Mais peut-être s’agit-il d’amener les hommes à s’unir à travers et dans leur diversité culturelle, et non malgré elle : autrement dit, l’unité résulterait non pas de l’alignement sur un modèle unique mais de l’apprentissage réciproque de la langue de l’autre, de l’intégration des divers points de vue.]
Articulation entre horizontalité et verticalité
9§ Si le récit de Babel a été rédigé après l’Exil, les rédacteurs ont vu de leurs yeux la toute-puissance d’un empire, l’empire babylonien, capable de broyer aussi bien les individus que les peuples par sa puissance : puissance de son armée, de son administration, de sa science et de sa technique (cf. les jardins suspendus de Babylone et les ziggourats).
Tout un savoir-faire, toute une technicité déployés dans tous les domaines, et mis au service d’une volonté de domination de quelques uns sur tous.
10§ Cette volonté de domination, appuyée par un savoir-faire et une puissance supérieurs, permettait à Babylone d’écraser des peuples entiers, comme l’a constaté à ses dépens Israël en 587 avant Jésus Christ.
Après d’autres peuples, Israël a connu la déportation à Babylone : beaucoup de nations devaient donc se côtoyer à Babylone, et, pour certaines, cela résultait de la violence qu’elles avaient subie de la part de Babylone, en représailles à leur refus d’allégeance : la concentration des nations à Babylone ne résulte alors pas d’un libre choix mais d’un arrachement à leur lieu de vie [3]. Et si une seule langue était parlée, c’est parce que les déportés avaient été obligés de l’apprendre pour pouvoir survivre [4]
11§ Et les rédacteurs ont vu cette même puissance jetée à terre par les Perses en un rien de temps, elle qui paraissait inébranlable et éternelle. Alors les célébrations sur les ziggourats ont cessé, et ces dernières sont devenues le repère des corbeaux – pour le dire poétiquement.
12§ Si l’on accepte cette perspective historique [5], le projet de verticalité de Babel peut s’entendre politiquement comme un projet mené aux dépens de la justice entre les hommes, puisque chaque étage ajouté à la tour provient de l’extorsion injuste des campagnes et des peuples pressurés par l’impôt de Babel.
Non seulement la verticalité babylonienne offense le désir de Dieu en se refusant à la dispersion horizontale, mais elle offense aussi – et cela est sans doute plus grave aux yeux de Dieu – la justice entre les hommes, autrement dit les relations horizontales entre les hommes.
13§ Refus de l’horizontalité pour une mauvaise verticalité, qui échouera – le récit biblique voit dans cet échec politique la main de Dieu, la sociologie ou l’histoire y verront l’effondrement des empires sous le poids de leur propre masse conjugué aux attaques d’un ennemi inattendu.
14§ Dieu, en brouillant les langues, relance l’homme sur la bonne route, celle de l’horizontalité, qui permet de recevoir en cadeau la bonne verticalité. C’est en habitant de manière juste la terre – dans un rapport ajusté à la terre et aux hommes – que l’homme, communautairement et personnellement – peut tourner les yeux vers le ciel et être agréé par Dieu. En venant vers lui avec les bons fruits du sol, dans l’action de grâce.
© esperer-isshoni.fr, janvier 2009
© esperer-isshoni.fr, janvier 2009 v1.1
© fr. Franck Guyen op, février 2020
[1] Genèse ne précise pas la variété du fruit interdit.
[2] Deutéronome 16,15-17 (dans la Traduction Œcuménique Biblique)
15 Sept jours durant, tu feras un pèlerinage pour le SEIGNEUR ton Dieu au lieu que le SEIGNEUR aura choisi, car le SEIGNEUR ton Dieu t’aura béni dans tous les produits de ton sol et dans toutes tes actions ; et tu ne seras que joie. 16 Trois fois par an, tous tes hommes iront voir la face du SEIGNEUR ton Dieu au lieu qu’il aura choisi : pour le pèlerinage des pains sans levain, celui des Semaines et celui des Tentes. On n’ira pas voir la face du SEIGNEUR les mains vides : 17 chacun fera une offrande de ses mains suivant la bénédiction que t’a donnée le SEIGNEUR ton Dieu.
[3] au lieu qui a été assigné à chacune par Dieu, dirait l’homme de la Bible : la politique de la déportation menée par Babylone pouvait donc être entendue comme une offense au désir de Dieu pour les peuples
[4] Nous n’ignorons pas que les fils et filles de ces nations finiront pour certains, par s’établir à Babylone et y prospérer : il ne s’agit pas de présenter un réquisitoire unilatéral et arbitraire contre la politique de l’empire babylonien ; par ailleurs, nous reconstruisons le point de vue des auteurs bibliques d’après l’Exil.
[5] le mot "dispersion" dans la version grecque de la Septante utilise le mot "diaspora", qui désigne la dispersion des Juifs hors d’Israël.
Voir Genèse 9,19 ; 10,32 ; 11,8
Voir aussi : Judith 5,19 : "Et maintenant, après être revenus vers leur Dieu, ils sont remontés de la dispersion où ils avaient été dispersés, ils ont occupé Jérusalem où est leur sanctuaire et ils se sont établis dans la région montagneuse, car elle était déserte."
