Le récit impossible : la chute dans Genèse
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Contenu
- Un récit impossible
- Rendre compte d’un ordre faussé
- Une bonté originelle
- Un projet maintenu
- Un nouvel ordre à venir
Un récit impossible
1§ Le chapitre 3 de la Genèse, souvent intitulé « la chute », veut dire ce qui ne peut pas l’être. Le chapitre 3 est un récit impossible, un récit qui ne peut pas être clos, un récit qui ne peut pas aller jusqu’au bout. Pourquoi ?
Parce que son projet est impossible : le récit biblique veut dire ce qui d’emblée est déjà dit comme hors de portée : celui de l’ordre de l’innocence, autrement de l’ordre où l’homme ne pouvait pas nuire – de l’ordre où l’homme ne pouvait pas vouloir le mal en sachant que c’est le mal.
Le récit ne peut pas le dire parce qu’il se situe dans notre ordre : celui où l’être humain fait le mal en connaissance de cause, celui où l’innocence – l’incapacité à nuire – ne fonctionne plus.
2§ Pour dire ces deux ordres, la Bible utilise le corps humain, et plus précisément sa nudité :
- corps nu de l’homme et de la femme, supporté sans honte mutuel dans l’état d’innocence
- et, après l’ingestion commune du fruit de l’arbre interdit, le même corps devenu honteux (parce qu’il a assimilé le fruit interdit ?), corps que l’on cache à l’autre par les dérisoires feuilles de vigne, avant que Dieu l’habille avec les manteaux faits avec les peaux d’animaux.
3§ Et, on le sait, la nudité absolue n’existe dans aucune communauté humaine - hormis sans doute dans les milieux naturistes - : il y a l’étui pénien, les décorations à même le corps (tatouages, peintures, perçages), qui habillent le corps. Les « gymnosophistes », les ascètes nus de l’Inde vont « vêtus d’air », me direz-vous ? Oui, mais ne sont-ils pas couverts de poussière et de cendre ?
Rendre compte d’un ordre faussé
4§ Nudité innocente impossible, et qui renvoie à un ordre impossible pour nous, celui du jardin d’Eden, alors pourquoi la Bible fait-elle jouer cet ordre ?
Sans doute parce qu’un peuple, le peuple de la Bible, s’essaie à donner du sens aux labeurs de la femme qui accouchait, labeurs dont elle mourait parfois, tragédie terrible qu’ont repoussé heureusement les progrès de la science médicale
5§ [noter ici que notre approche empêche le recours à la Bible pour refuser à la femme qui accouche le soulagement de ses douleurs : il s’agit de rendre compte de ce qui cherche à dire le présent du temps du narrateur biblique – celui d’il y a plus de deux mille ans - à travers un récit, et non de dire ce qui s’est passé réellement à un moment passé du temps – lequel d’ailleurs ?
Le récit essaie de donner du sens à quelque chose qui semble inévitable : des femmes qui accouchent péniblement, et qui même en meurent – quelque chose d’inévitable mais que les hommes du temps auraient voulu de toutes leurs forces que cela soit évité – alors pour ne pas désespérer, et pour maintenir leur confiance en celui qu’ils adoraient de tout leur cœur, de tout leur esprit et de toute leur force, ils ont produit ce récit, qui sert à donner du sens à ce qui n’en a pas – la femme qui meurt en couches – faute de mieux, faute de pouvoir mieux. Et nous le redisons, heureusement, maintenant, nous pouvons mieux grâce aux progrès de la médecine].
6§ Donner du sens aux labeurs de la femme qui accouche, et aussi donner du sens à un sol qui donnait irrégulièrement à manger à la communauté agricole : donner du sens à des famines terribles quand il fallait se résoudre à manger les semences de l’année – angoisse terrible de la « soudure »– et nous savons que la tâche de donner l’accès à la nourriture à tous n’est pas gagnée, malgré les progrès de l’agriculture ; donner sens aussi à une sexualité irrépressible qui pouvait amener, mal gérée, aux catastrophes du viol, du harcèlement.
7§ Alors la Bible nous propose un récit dit « étiologique », autrement dit un récit des origines qui sert à expliquer, par un événement dans le passé (non pas le passé de la science historique mais le passé du récit raconté au coin du feu), ce qui se passe maintenant.
8§ Il s’agit de donner un sens au fait que le monde finalement ne tourne pas comme il devrait, qu’il y a quelque chose de vicié dans sa marche, quelque chose de tordu.
Alors la Bible dit un récit – non pas pour dire ce qui s’est passé on ne sait trop quand – mais afin de dire ce qui se passe maintenant à l’intérieur d’un cadre qui lui fait prendre du sens, dans un cadre qui oriente le temps du passé au présent, de telle sorte qu’il y ait un avenir.
Une bonté originelle
En effet, en disant à l’origine un monde créé bon, et un homme parachevant la bonté du monde, la Bible diffère des systèmes conceptuels dualistes en ce que les choses qui vont mal (femmes qui meurent en couches, sol qui ne donne pas son fruit, relations entre homme et femme pouvant tourner au cauchemar) sont venues après – et donc qu’elles pourront un jour se résoudre.
9§ La Bible va montrer un Dieu qui instaure un premier ordre, celui du jardin d’Eden, celui de la nudité innocente. Mais déjà, nous savons que cet ordre appartient au passé du récit – nous le savons dès que le narrateur nous rapporte l’interdit de Dieu : « du fruit de l’arbre de la connaissance, tu ne mangeras pas ».
Le narrateur sait que nous savons dès qu’il a prononcé cette phrase ce qui va se passer après : d’une manière ou d’une autre, l’homme mangera du fruit malgré l’interdit de Dieu, la seule question étant de savoir comment cela arrivera.
Et la Bible nous le raconte avec le serpent qui trompe la femme et l’homme. Avons-nous besoin de revenir là-dessus ?
10§ Ce qui importe, c’est que le premier ordre est désormais rendu impossible, et la Bible exprime cette impossibilité par la nudité mutuelle devenue intenable. L’homme ne peut plus tenir nu devant la femme, la femme ne peut plus tenir nue devant l’homme – et tous deux ne peuvent plus tenir nus devant Dieu : ils se cachent le sexe et ils se cachent devant Dieu qui vient.
11§ A mon sens, l’expulsion du jardin d’Eden trouve là son sens : l’innocence (au sens de ne pouvoir faire le mal en connaissance de cause, rappelons-le) devenue impossible rend intenable, la vie de l’homme dans ce jardin où Dieu se donne à rencontrer – lieu d’intimité de Dieu, où le mal ne peut pas tenir, où ce qui entre dans le jeu du mal ne peut tenir. Alors l’homme et la femme doivent quitter ce lieu gardé désormais par un ange au glaive flamboyant.
Non parce que l’homme aurait perdu la faveur de Dieu, mais parce qu’il n’est plus en état de l’accueillir avec l’intensité précédente, et aussi parce que celui qui s’y promène à la brise du jour lui est devenu objet de terreur.
Un projet maintenu
12§ Que Dieu maintienne sa faveur à l’homme, nous en voulons pour preuve le nouvel ordre qu’il instaure : car il s’agit bien de cela, comme nous allons tenter de le montrer.
13§ Il mène l’enquête, interroge l’homme qui renvoie à la femme, alors il interroge la femme qui renvoie au serpent. Et là Dieu arrête : il n’interroge pas le serpent, la remontée des causes s’arrête là – et le discours étiologique reste donc non bouclé, non clos. Au final, nous ne savons pas pourquoi il y a le mal voulu comme tel par le serpent– mais pouvait-il en être autrement ?
14§ Dieu instaure l’ordre : il condamne le serpent à ramper, il condamne la femme à désirer l’homme et à être dominée par lui (ne pas oublier quelle est la culture qui produit ce récit), il la condamne aux labeurs de l’enfantement, il condamne l’homme aux labeurs de la terre et à la mort.
Puis il habille l’homme et la femme – autrement dit il prend acte de ce que la nudité innocente (qui ne nuit pas) est devenue impossible et il donne comme remède l’habit avant de chasser le couple qui, de toutes façons, ne pouvait plus se tenir dans cet endroit où Dieu allait et venait, ce Dieu devenu désormais objet de terreur pour eux deux (nous nous répétons).
15§ Nous proposerons ici une lecture anthropologique de l’habit : l’homme est habité par les pulsions et celles-ci, non canalisées par la culture, s’expriment dans la violence ; contre cette violence, l’habit couvre la nudité, il qui fait obstacle au regard possesseur – à la "pulsion scopique".
Grâce à lui, les amants peuvent choisir à qui offrir leur corps nu, en ôtant pour l’être aimé et lui seul le vêtement. Alors la pulsion peut s’exprimer, mais dans le cadre de l’échange des désirs et non dans celui de la captation violente.
15b§ S’agit-il d’une punition décidée arbitrairement par un Dieu vexé par la désobéissance humaine qui a brisé l’ordre initial ? Ou bien s’agit-il pour Dieu de sauver ce qui peut l’être ?
Nous suivrons la deuxième piste, en la justifiant de la manière suivante : puisque désormais l’homme a fait le mal en connaissance de cause, puisque désormais l’image qu’il a de Dieu est celle d’un Dieu jaloux de ses prérogatives, l’ancien ordre est devenu impraticable, aussi Dieu instaure un ordre qui se substitue à l’ancien : dans cet ordre de substitution, la spontanéité de l’homme, désormais viciée, fera l’objet d’une éducation – par le travail persévérant de la culture.
15b§ Notons que l’homme pratiquait déjà la culture dans le jardin d’Eden : il travaillait le sol (culture du sol pour produire le pain) et il nommait les êtres vivants (culture du symbole pour produire la parole), mais alors le sol donnait sans retenue son fruit, et la parole se donnait sans duplicité ni calcul ; désormais, la pratique de la culture comporte une tâche supplémentaire, celle de surmonter la méfiance, méfiance du sol, méfiance de la femme, méfiance de l’homme.
15c§ Cette culture devient laborieuse, mais non pas stérile : le labeur peut aboutir à retrouver la figure bonne de Dieu (le regard se porte vers le haut), la confiance des débuts (dans le regard à hauteur d’homme) - à nouveau, l’homme pourra s’écrier devant sa femme : « voici la chair de ma chair », dans la reconnaissance gracieuse, confiante et libre – et la production du sol (le regard se porte vers le bas)
Un nouvel ordre à venir
16§ Ce nouvel ordre de la création est le nôtre. Il est moins désirable que le précédent mais, rappelons-le, il s’agit d’un ordre, donc de quelque chose qui préserve du chaos, du tohu-bohu, afin que puisse naître la réjouissance devant ce qui est, la jubilation : « Et Dieu vit que cela était très bon » et encore « voici la chair de ma chair ».
Ordre moins désirable, mais ordre orienté : ce qui se tenait à l’origine impulse l’espérance vers un autre ordre à venir. Pour nous chrétiens, c’est celui où l’univers sera passé de la terre au ciel, celui où Dieu sera tout en tous quand le Christ aura finalement vaincu la mort définitivement – non plus seulement en sa personne, mais dans l’univers tout entier.
Et, nous le croyons, cela sera encore mieux que dans le jardin d’Eden. Peut-être parce qu’à la naïveté première aura succédé une naïveté seconde, celle qui a traversé pour la dépasser la désillusion – non pas la désillusion sur la bonté de Dieu, Dieu est bon contrairement à ce que le serpent veut faire croire – mais la désillusion sur la bonté de l’homme.
17§ Telle est une des interprétations possibles d’un récit impossible à clore. Il y en a d’autres. A vous de voir.
© esperer-isshoni.fr, novembre 2008
© fr. Franck Guyen op, février 2020
