Les Nouveaux mouvements religieux (NMR) au Japon - Généralités

mardi 17 mars 2020
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Table des matières


En France, nous avons tendance à sous-estimer les Nouveaux mouvements religieux (NMR) comme le montre notre réflexe de les cataloguer comme « secte » [1].

La situation au Japon est différente, où les NMR se multiplientdans le paysage religieux japonais.
L’affaire des attentats au gaz sarin à Tôkyô orchestrés par le NMR Aum shinrikyô オウム真理教 en mars 1995 n’a pas changé cet état de fait sur le long terme : le chercheur en sciences religieuses, Shimazono Susumu, estime qu’entre 10 et 20% de la population japonaise font partie d’un NMR.
Le phénomène est donc incontournable dans toute étude sur la religiosité des Japonais.


1. L’histoire standard d’un Nouveau mouvement religieux

Le Nouveau mouvement religieux (NMR) est fondé par un personnage charismatique. La survie de son mouvement dépendra de sa capacité à gérer la croissance du NMR et à assurer sa succession.

  • La gestion de la croissance du NMR suppose des compétences organisationnelles, juridiques et financières apportées par le fondateur ou son équipe dirigeante ;
  • La crise de la mort du fondateur est surmontée sous deux conditions : ses paroles et ses gestes ont été enregistrées pour leur valeur exemplaire, normative et régulatrice ; un principe institutionnel de succession et de transmission de l’autorité a été mis en place afin d’éviter l’éclatement du mouvement entre factions opposées à la mort du fondateur.

Le NMR aura aussi à gérer son ancrage dans la vie publique et sociale du pays.

  • S’il réussit à être accepté dans le paysage culturel, s’il apparaît comme un facteur positif de la vie sociale, il rejoindra à terme le rang des institutions religieuses reconnues par l’opinion publique et par l’État : le NMR sera devenu une religion ou une branche d’une religion reconnue et identifiée positivement.
  • Si, par contre, la réputation du NMR est entachée par des procès, si le NMR développe une mentalité de forteresse assiégée - "nous les bons " à l’intérieur, « eux les mauvais " à l’extérieur- et s’il cultive l’opposition agressive, le NMR sera classé comme "secte" dans son sens péjoratif (les Anglo-saxons parlent de "cult").

Voir la vidéo en anglais de Carey Burtt : Mind Control Made Easy or How to become a cult leader -

Dans les cas extrêmes, le NMR sectaire tentera de lever la confrontation entre lui et le monde en supprimant l’un des termes ou les deux :

  • supprimer le monde mauvais par des attentats (violence tournée vers l’extérieur) ou
  • se supprimer soi-même dans des suicides de masse (violence tournée vers l’intérieur).

Quelques exemples célèbres de « sectes tueuses » :

Date de finNom du mouvementNombre de mortsDirigeant(s) Lieu de la fin
1978 People’s Temple 923 morts Jim Jones Jonestown (Guyana)
1993 Davidiens 88 morts David Koresh Waco (Texas, U.S.A.)
1994 Ordre du Temple Solaire 53 morts Luc Jouret et Jo di Mambro Suisse et Canada
1995 Aum Shinrikyô 29 morts - 6 500 blessés Shôkô Asahara Tôkyô (Japon)
1997 Heaven’s Gate 39 morts Marshall Applewhite et Bonnie Nettles San Diego (Californie, U.S.A.)
2000 Movement for the Restoration of the Ten Commandments of God (MRTC) 778 morts Credonia Mwerinde et Joseph Kibwetere Kanungu (Ouganda)


2. Le croire en société post-moderne

- Nous nous appuyons ici sur les travaux de la sociologue Danièle Hervieu-Léger. Nous décrivons des tendances lourdes des sociétés (post)modernes contemporaines sachant qu’elles coexistent avec d’autres voix minoritaires moins audibles.

L’individu post-moderne vit dans une société où l’identité religieuse a cessé d’être transmise par la société et la famille. Chaque individu se compose sa croyance personnelle (Hervieu-Léger parle de « bricolage religieux ») dans un marché du religieux qui a cessé d’être monopolisé par une religion d’État.

10§ L’offre en biens symboliques dans ce marché ouvert à la concurrence est devenue mondiale, comme nous l’avons constater en entrant dans un magasin d’objets religieux en Californie (USA) : la croix chrétienne y côtoyait la main de Fatima, le chandelier juif ( menorah) et une statue du Bouddha.

11§ Les acteurs traditionnels du marché, les Églises historiques des pays occidentaux comme les branches bouddhistes traditionnelles du Japon, doivent composer avec les nouveaux venus que sont les NMR, mieux adaptés au marché que leurs aînées au moins dans un premier temps.


3. L’adaptation de l’offre à la demande religieuse au Japon

12§ Nous distinguerons trois types de besoins correspondant à trois périodes de l’histoire du Japon :

  1. époque pré-moderne : au début du 19e siècle, le Japon est préoccupé par la maladie, la misère et les dissensions (病貧争 hin byô sô en japonais). Le fort maillage social assure par ailleurs l’intégration de l’individu dans la communauté, majoritairement agraire. Dans ce contexte, les NMR comme Tenri kyô proposent la guérison des maladies, la prospérité matérielle et l’harmonie - dans le couple, dans la famille, dans le village -.
  1. époque moderne : avec l’ère Meiji qui commence en 1868, le Japon s’industrialise et s’urbanise, le villageois se trouve immigré dans une ville où il n’a plus ses repères communautaires tandis que les anciennes certitudes sont remises en question par les idées modernes. Les NMR tels Sôka Gakkai répondent au besoin d’identité des personnes déracinées : ils produisent des réseaux dans lesquels les individus trouvent entraide, soutien moral et chaleur humaine et ils élaborent en parallèle des synthèses idéologiques alliant tradition et modernité.
  1. époque post-moderne : à partir des années 1970, le Japon entre dans une ère de prospérité où les besoins de base (santé, niveau matériel) sont globalement pris en charge. Les besoins de repères, d’identité se sont par contre amplifiés : en 1980, l’individu ressent un vide intérieur, il se sent isolé (vide 空、solitude 孤独 kodoku). Les NMR - la Science du Bonheur ou Shin nyo en par exemple - sont sollicités pour produire du sens global, "holiste", le "sens de la vie".


4. Palmarès des NMR au Japon

13§ Les NMR ont su se tailler une part respectable dans le marché du religieux :

  • comme indiqué plus haut, on estime qu’entre 10 et 20% de la population japonaise font partie d’un NMR ;
  • la NMR la plus importante en nombre, La Science du Bonheur, fondée en 1986, compte plus de 11 millions d’adhérents et se classe en deuxième dans le palmarès des 20 premières organisations religieuses du Japon ;
  • 9 NMR figurent parmi les 20 premières organisations religieuses.

14§ Le tableau ci-dessous [2] liste les vingt premières organisations religieuses au Japon par ordre décroissant. Nous étudierons celles qui sont listées en gras, soit La Science du Bonheur, Sôka Gakkai, Tenri Kyô et Shin nyo en.

Rang Date de fondation Inspiration Nom Nombre d’adhérents
2 1986 Bouddhisme La Science du Bonheur Kôfuku no kagaku 幸福の科学 11 000 000
3 1930 Bouddhisme Sôka gakkai 創価学会 8 270 000
9 1938 Bouddhisme Risshô kôseikai 立正佼成会 3 232 411
12 1942 Bouddhisme Kenshôkai 顕正会 1 507 136
13 1930 Bouddhisme Reiyûkai 霊友会 1 412 975
14 1950 Bouddhisme Bussho gonen kai kyôdan佛所護念会教団 1 277 424
17 1838 Divers Tenri kyô 天理教 1 199 652
18 1916 Divers Perfect Liberty kyôdan パーフェクト リバティー教団 942 967
19 1936 Bouddhisme Shin nyo en 真如苑 902 254


5. Carte d’identité de cinq NMR au Japon


© fr. Franck Guyen op - mars 2020


[1toutes les « sectes » - entendu au sens négatif d’associations qui, sous couvert de religion, asservissent leurs adhérents à la volonté d’une élite profiteuse et exploiteuse – ne sont pas des NMR (on trouve des tendances sectaires dans des mouvements à l’intérieur de religions établies) et tous les NMR ne sont pas d’office des sectes.

[2source : revue 一個人- Ichi ko jin「日本の新宗教入門」 "Introduction aux nouvelles religions du Japon" - 9 sep 2013 n°160
Voir aussi N.M.R (Nouveaux mouvements religieux) - Leur classement dans les 20 premières organisations religieuses au Japon


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