Les Actes des Apôtres - considérations inspirées par les chapitres 3 à 7

lundi 22 juin 2020
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Considérations inspirées par les chapitres 1 à 2 les chapitres 3 à 7 les chapitres 8 à 12 les chapitres 13 à 20 les chapitres 21 à 27

Table des matières


Préambule

Notre découpage des ACTES DES APÔTRES suit le déploiement géographique de l’annonce de l’Évangile : la Bonne Nouvelle du salut en Jésus Christ – le « kérygme » - commence à être prêchée dans la ville sainte de Jérusalem ; suite à un évènement déclencheur que nous verrons, elle rayonne à partir d’Antioche avant d’atteindre Rome, la capitale de l’Empire païen romain.

Le résumé des chapitres 3, 4, 5, 6 et 7

Chap. 3 (26v.) Pierre guérit au nom de Jésus un infirme à la Belle Porte du Temple de Jérusalem et s’en explique au peuple devant le Portique de Salomon.
Chap. 4 (37 v.) 5 000 auditeurs croient. Pierre et Jean sont arrêtés par les Saducéens pour avoir prêcher la résurrection des morts. Le Sanhédrin les relâche après leur avoir interdit d’annoncer le nom de Jésus. L’assemblée des croyants prie le Dieu qui déjoue les plans des puissants, juifs comme païens, ligués contre son Christ. Survient une nouvelle Pentecôte sur l’assemblée.
Chacun met ses biens en commun, tel le lévite Joseph dit Barnabas de Chypre.
Chap. 5 (42 v.) Le couple Ananias et Saphira garde en secret une partie du produit de la vente de leur propriété : Pierre les ayant convaincu de mensonge envers l’Esprit du Seigneur, ils tombent morts à ses pieds.
Les apôtres unanimes multiplient les miracles devant le Portique de Salomon. Le parti des Saducéens les fait jeter en prison. Libérés par l’Ange du Seigneur, ils retournent prêcher au Temple où ils sont appréhendés à nouveau. Le pharisien Gamaliel leur évite la peine de mort. Le Sanhédrin les fait fouetter et renouvelle son interdiction de prononcer le nom de Jésus. Eux, joyeux d’avoir été jugés « dignes de subir des outrages pour le Nom », continuent d’annoncer la Bonne Nouvelle.
Chap. 6 (15 v.) Comme les veuves du groupe des chrétiens juifs hellénistes semblent lésées par rapport aux veuves du groupe des chrétiens juifs hébreux, la plénière des « disciples » institue sept diacres pour le service – le ministère, la diaconie - de la table, tous de nom grec, dont Etienne, tandis que les apôtres se consacrent à la diaconie de la Parole.
Étienne enrage « des gens de la synagogue dite des Affranchis, avec des Cyrénéens et des Alexandrins, des gens de Cilicie et d’Asie » qui le trainent devant le Sanhedrin en l’accusant de menacer la foi au Temple et à la Torah.
Chap. 7 (60 v.) Étienne retrace l’histoire du people juif depuis Abraham. Étienne développe la figure d’un Moïse rejeté par son peuple et pourtant choisi par Dieu comme son chef et libérateur, qui a reçu “les paroles de vie”. Après avoir rappelé l’indocilité du people juif, Étienne rappelle que Dieu n’habite pas une maison faite de main d’homme. Il conclut en condamnant ses accusateurs.
Étienne affirme voir Jésus debout à la droite de Dieu, ce qui lui vaut sa condamnation à mort.
Lapidé à mort hors de la ville, il meurt en demandant le pardon pour ses bourreaux. Un jeune homme Saul garde les vêtements des exécuteurs.


Une Église composée de Juifs de Terre sainte et de la Diaspora

Nous venons de terminer la première étape avec la mise en place de l’Église à Jérusalem. Le mot « Église » se rencontre pour la première fois dans les ACTES DES APÔTRES au chapitre 4.
Dans les évangiles, le mot « Église » n’apparaît que dans l’Évangile de Matthieu, à deux endroits :

  • lorsque Jésus annonce à Pierre qu’il bâtira son Église sur lui [1] et
  • lorsque Pierre demande sous quelles conditions quelqu’un peut être exclu de l’Église [2].

Le mot renvoie étymologiquement en grec à ek kaleo, littéralement ceux qui sont « appelés à l’extérieur » : le peuple hébreu a ainsi été désigné comme une Église [3] lorsque Dieu par l’intermédiaire de Moïse l’a appelé à sortir de l’Égypte : il s’agissait négativement d’échapper à l’esclavage de Pharaon et positivement d’aller rendre un culte à Dieu dans le lieu désert.

Le nouveau Moïse de la fin des temps, Jésus, libère pareillement les appelés de Dieu de la servitude du péché pour les faire entrer dans le Royaume de Dieu.


L’importance croissante des juifs chrétiens hellènes

L’Église confesse que Jésus est ressuscité d’entre les morts et qu’il est l’Oint de Dieu (synonymes : le Messie en hébreu, le Christ en grec), envoyé par Dieu pour établir définitivement son Règne de justice et de paix.

Elle a fait l’expérience de la descente sur elle de l’Esprit saint qui l’arme pour l’évangélisation : les apôtres prêchent avec assurance et des prodiges viennent appuyer leur prédication.

Dans les chapitres 1 à 7, l’Église est concentrée à Jérusalem. Elle est constituée de juifs habitant la Terre sainte et de juifs venant de la Diaspora. Ces derniers ont grandi dans un milieu helléniste et ils comprennent sans doute mieux le grec que l’hébreu pour la plupart, aussi les Actes les désigne sur le plan culturel comme des « hellénistes ».

Les Actes des Apôtres montrent la montée en puissance des juifs chrétiens héllénisés.

Déjà à la Pentecôte de Jérusalem, un certain nombre de juifs de la diaspora venus en pèlerinage à Jérusalem se convertissent à la prédication de Pierre. Ce sont eux qui présideront à la « diaconie » (au ministère) des tables afin que leurs veuves ne soient pas négligées par rapport aux veuves de Judée : les sept diacres juifs portent un prénom grecs, dont Στέφανος Stéphane en grec.

De fait, nous le verrons à partir du chapitre 8, ce sont eux qui feront sortir le message chrétien du milieu strictement juif pour le porter au monde païen.


Le monde païen à la porte de l’Église

Nous avons distingué deux types de juifs, nous allons distinguer deux types de païens :

  • la plupart des « païens » sont polythéistes et croient en l’existence de divinités auxquelles ils rendent un culte en leur demandant de protéger la cité ou la nation.
  • Cependant, certains païens, attirés par le monothéisme juif, gravitent autour des synagogues de la Diaspora : ce sont les prosélytes dont certains appelés les « craignant-Dieu » vont jusqu’à suivre les commandements de la Torah.

[On notera la présence parmi les sept diacres d’un prosélyte, Nicolas, venant d’une ville appelée à prendre une grande importance dans les ACTES DES APÔTRES, à savoir Antioche [4].
L’Église accueillait déjà en son sein des sympathisants païens du monothéisme juif, les Actes montrent comment elle va bientôt s’adresser directement aux païens sans passer par le sas d’entrée de la religion juive]].


L’enjeu politique des Actes des Apôtres

Pour nous qui venons deux mille ans plus tard, alors que l’Église qui a survécu est celle des pagano-chrétiens, il nous faut comprendre la diversité d’origine de l’Église des débuts si nous voulons comprendre l’enjeu politique des ACTES DES APÔTRES : comment le mouvement marginal du juif Jésus de Nazareth est sorti du cadre strictement juif sous l’impulsion de l’Esprit saint, l’acteur majeur des Actes.

10§ L’universalisation du message chrétien a passé par l’affranchissement des marqueurs identitaires juifs, et cela ne s’est pas fait sans déchirements ni affrontements dont on entend les échos dans les ACTES DES APÔTRES. L’enjeu, politique, ne peut pas se comprendre sans le schéma vu plus haut.


La violence du rejet par les juifs de la Diaspora du message chrétien

11§ Ce sont les juifs hélléno-chrétiens qui ont jeté un pont entre le paganisme et le message chrétien – non sans se heurter aux juifs à l’extérieur de l’Église et singulièrement à ceux issus comme eux de la Diaspora.

12§ Ainsi Étienne, le diacre juif helléno-chrétien, a été condamné sur dénonciation en particulier de juifs issus de la Diaspora : « Cyrénéens [actuelle Lybie] et des Alexandrins [Égypte], des gens de Cilicie et d’Asie [actuelle Turquie] » [5].

Nous verrons de même que l’arrestation de Paul dans le Temple de Jérusalem a été provoquée par des juifs d’Asie [6], autrement dit là encore des juifs de la Diaspora.

13§ Ces juifs de la Diaspora constituaient une minorité dans un monde païen qui pouvait se montrer agressif : comme c’est malheureusement souvent le cas dans l’histoire des minorités, les juifs de la diaspora ont fait l’expérience d’éclats sporadiques de violence contre eux, violences attisées par l’incompatibilité de leurs valeurs monothéistes avec les mœurs ambiants.

14§ Les juifs de la Diaspora ont réussi à préserver leur identité grâce aux marqueurs identitaires de la religion juive :

  1. le Dieu unique créateur du ciel et de la terre qui a fait alliance avec le peuple juif ;
  2. la Torah, autrement dit les commandements donnés par Dieu à Moïse ;
  3. la Terre sainte avec en son centre Jérusalem et le Temple ;
  4. la langue et les Écrits sacrés.

15§ Toute atteinte à ces marqueurs identitaires représentait pour eux une menace mortelle et cela explique sans doute leur réaction passionnelle face à la prédication d’Étienne :

L’homme que voici, disaient-ils, tient sans arrêt des propos hostiles au Lieu saint et à la Loi ; de fait, nous lui avons entendu dire que ce Jésus le Nazôréen détruirait ce Lieu et changerait les règles que Moïse nous a transmises. » [7]

16§ De fait, Étienne répond à ses détracteurs par une accusation qu’on peut prolonger ainsi :

  • vous qui m’accusez de remettre en cause la Torah, vous ne la respectez pas et comme vos pères avaient rejeté l’autorité de Moïse, vous avez rejeté Jésus de Nazareth que la Torah avait pourtant annoncé pour la fin des temps ;
  • quant au Temple de Jérusalem, Dieu lui-même a dit dans la Bible qu’il n’habitait pas un lieu fait de main d’homme, alors que signifie votre absolutisation de ce lieu ? Le vrai Temple n’est pas de fait de pierres et de tuiles ; il est l’Église, le temple spirituel de la communauté des disciples de Jésus Christ.


La question décisive à laquelle l’Église naissante devra se confronter
17§ D’après notre lecture, Étienne subordonne les deux marqueurs identitaires de la Torah et du Temple de Jérusalem à la figure de Jésus Christ.
La venue de ce dernier remet en question le fonctionnement de ces marqueurs, et plus fondamentalement le régime même de la Loi juive : Jésus de Nazareth est le nouveau Moïse :

  • lui aussi est rejeté par le peuple qui le crucifie,
  • lui aussi est chargé de transmettre au peuple la Loi de Dieu, une Loi cette fois-ci scellée dans les cœurs par l’Esprit saint, et
  • lui aussi conduit le peuple élu vers la Terre promise, devenue le Royaume de Dieu.

18§ La primitive Église aura à articuler cette nouvelle Loi par rapport à l’ancienne : en quoi la prolonge-t-elle, en quoi la remet-elle en question ? se situe-t-elle à l’intérieur de l’alliance au mont Sinaï ou bien la déborde-t-elle ? Vient-elle compléter la Torah ou bien la refond-elle entièrement ? S’agit-il d’une évolution à la marge ou d’une révolution en profondeur ?

19§ Pour le formuler autrement, en avançant dans l’histoire , l’Église primitive va se trouver devant une question fondamentale : faut-il devenir juif pour devenir chrétien, la foi chrétienne doit-elle s’inscrire à l’intérieur des marqueurs identitaires juifs ? Auquel cas le christianisme devient un courant parmi d’autres à l’intérieur du judaïsme.

20§ Cette question travaillera l’Église et la divisera comme on le verra dans la suite de la lecture des ACTES DES APÔTRES, menaçant ainsi l’unanimité des débuts sur laquelle les insistaient tant dans les premiers chapitres.

21§ Étienne, tel que nous le comprenons, considère que les anciens repères, les anciennes valeurs, provisoires, s’effacent maintenant devant le nouveau régime de foi instauré par Jésus. Ce faisant, il provoque la fureur de ses adversaires. Étienne achève de les convaincre qu’il mérite la peine de mort lorsqu’il déclare voir Jésus debout dans la gloire de Dieu,


Les acteurs et le décor sont plantés

22§ Les Actes mentionnent un certain Saul qui garde les vêtements de ceux qui lapident Étienne.
Ce personnage porte un prénom juif, lui-même fait partie des juifs de la diaspora puisqu’il vient de Tarse, une ville près d’Antioche. Comme il le dira lui-même plus tard, il a approuvé la condamnation à mort d’Étienne.

23§ Comme tous les juifs de la diaspora, il participe des deux cultures, juive et païenne comme l’indique son prénom romain Paul.
Une fois converti à la foi en Jésus Christ, Saul le juif pourra s’adresser aux juifs, tandis que Paul le romain s’adressera aux païens.

D’un point de vue providentialiste, il était l’instrument dont le Christ avait besoin : du fait de sa double appartenance, Paul a pu mettre dans les mots de la culture grecque la foi au Christ Jésus, ce qui n’était pas à la portée des apôtres comme Simon-Pierre, d’autant plus qu’ils ne disposaient apparemment pas du bagage intellectuel de Saul-Paul, y compris du point de vue des autorités religieuses juives qui voyaient en eux des illettrés [8].


24§
Les sept premiers chapitres des Actes des Apôtres ont posé les acteurs et planté le décor. L’expansion de la Bonne Nouvelle au-delà de Jérusalem et du monde culturel juif peut commencer.


© fr. Franck Guyen op, juin 2020


[1Mt 16 18

[2Mt 18 17

[3Ac 7,38

[4Cf. ACTES DES APÔTRES 6 5

[5Ac 69

[6Ac 2127

[7ACTES DES APÔTRES 6 :13-14

[8Actes 4 13


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