De la prudence - Quelques considérations
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Table des matières
- 1. Exercer la prudence face au monde extérieur
- 2. Exercer la prudence face à son monde intérieur
- 3. Exercer la prudence sous le regard de Dieu
1§. La prudence fait partie des quatre vertus cardinales avec la force, la justice et la tempérance [1]
2§. Les Anciens considéraient que la vérité résultait d’un équilibre entre l’excès et le défaut - in medio stat virtus en latin, soit, en français : « la vertu se tient au milieu [entre excès et défaut] ».
Dans le cas de la vertu de prudence,
- l’excès de prudence entrave la décision et par conséquent l’action ;
- le défaut de prudence fait prendre des décisions hâtives et mal fondées que l’on regrette par la suite.
3§. Tentons une définition : la prudence s’exerce dans le processus de décision qui précède l’action comme dans le cours de l’action elle-même ;
– activité réflexive de l’être humain pris dans une situation dont il anticipe des opportunités de gains et des risques de pertes,
– elle pondère les anticipations de gains par rapport aux anticipations de pertes aussi objectivement que possible
– dans le cadre de la finalité de l’action, le bonheur ou au moins l’évitement du malheur, déterminant ainsi une décision qu’un sage jugerait juste.
4§. Pendant l’action, les anticipations de perte et de gain doivent être réévaluées en fonction de l’évolution de la situation qui peut être imprévisible. La prudence s’exerce donc aussi bien en amont de l’action lors de la prise de décision que pendant l’action.
1. Exercer la prudence face au monde extérieur
There are more things in heaven and earth, Horatio, than are dreamt of in your philosophy
« Horace, il y a plus de choses sur terre et dans le ciel que n’en peut rêver ta philosophie » [2].
– 5§. En tant qu’êtres humains, nous sommes amenés à agir dans un monde complexe qui ne se réduit pas à nos idées théoriques ou à nos modèles mathématiques [3]
6§. Attention à l’orgueil intellectuel qui fait croire que la carte géographique est le terrain. Cet orgueil menace particulièrement ce qu’on appelait de mon temps les « forts en thème », les cerveaux brillants. Ceux-là devront apprendre la différence entre la théorie et la pratique, parfois douloureusement.
7§. La prudence consiste ici à se laisser enseigner par la réalité et à accepter qu’elle puisse être autre que ce que la théorie avait prévu.
« Toute vérité n’est pas bonne à dire »
8§. S’il est vrai en principe que la vérité doit être dite, elle ne peut pas être dit n’importe quand, n’importe où, à n’importe qui et de n’importe quelle manière.
9§. À travers cet exemple, nous voyons que la prudence est requise lors de l’application de principes généraux abstraits à des situations concrètes : une décision est juste quand elle est adaptée à la situation.
10§. Vouloir agir conformément à des principes sans tenir compte des circonstances, c’est se comporter en « idéologue » avec au final l’échec de l’action et le discrédit des principes qui la sous-tendent [4].
Give someone a hammer and every problem will look like a nail. « Donner un marteau à quelqu’un et tous les problèmes ressembleront à des clous pour lui » .
11§. C’est manquer de prudence que d’analyser une réalité uniquement à travers une approche purement économique ou administrative.
12§. Attention à l’expertise acquise dans un domaine, elle risque de déformer votre perception de la réalité en la réduisant à un seul aspect. La prudence vous fera délibérer avec des conseillers afin de bénéficier d’autres points de vue, étant entendu que la décision vous revient.
13§. [Encore faut-il que vous soyez entouré de personnes intègres et compétentes et que de votre côté vous acceptiez d’être contredit par elles. Malheur au décideur qui s’entoure de Yes men, de courtisans toujours prêts à acquiescer servilement à toutes ses décisions, y compris les mauvaises.]
2. Exercer la prudence face à son monde intérieur
14§. L’être humain n’effectue pas ses choix de manière entièrement rationnelle : les affects jouent un rôle non négligeable dans la prise de décision, en particulier dans la valorisation des anticipations de gains et de pertes.
15§. Le modèle tripartite du cerveau nous aidera dans notre réflexion. D’après ce modèle maintenant ancien, notre système nerveux central serait le fruit d’une évolution :
- le système reptilien est responsable de nos pulsions primaires : se nourrir, se reproduire, préserver sa vie, éviter la souffrance ;
- le système limbique a pris en charge nos émotions, notre affectivité – colère, amour, jalousie, tendresse, etc.. - , tandis que
- le néocortex nous a fait accéder au langage, à la rationalité et à la vie sociale [5].
16§. Personnellement, je représente ces trois étages à partir du corps :
- le bas-ventre correspond aux pulsions,
- le cœur aux émotions et
- la tête à l’intelligence rationnelle [6].
17§. La prudence ici consistera à prendre conscience des zones d’obscurité en nous : on devine ces zones d’ombre à des réactions de violence ou de fuite disproportionnées par rapport aux circonstances correspondantes.
La prudence voudra accueillir ces zones d’ombre, elle y reconnaîtra les forces souterraines de vie qu’elles recèlent avant de chercher ce qui en elles demande à être redressé, corrigé, éduqué [7].
18§. L’intellect gagnera à se faire humble, car le corps et les émotions sont capables d’une intelligence, d’une sagesse propres : il vous est peut-être arrivé de prendre une décision rationnelle après avoir soigneusement pesé le pour et le contre, mais au moment de la mettre en œuvre, un sentiment de malaise jusqu’alors diffus vous envahit : vos entrailles ont su discerner que la décision motivée en raison ne convenait pas à ce que vous êtes en profondeur – et qui a échappé à votre conscience réflexive.
3. Exercer la prudence sous le regard de Dieu
19§. Que cherchons-nous fondamentalement ? Le bonheur, être heureux. Se sentir bien dans sa peau, dans un monde que l’on trouve beau et bon, avec autour de soi d’autres êtres eux aussi heureux à leur place. Comme un chœur chantant harmonieusement parce que chacun donne le meilleur de lui-même avec les autres, et où tous sont heureux de chanter ensemble une belle pièce.
20§. Mais quelle est cette pièce, et qui est le chef de chœur ? Et d’abord, y-a-t-il une pièce où chacun trouve son plus grand bonheur à chanter à sa place en étant accordé aux autres ? et y-a-t-il un chef de chœur ?
21§. Les croyants de la Bible répondent par l’affirmative : pour eux, chacun est appelé de manière unique et personnelle par Dieu à continuer son œuvre créatrice comme fils et fille de Dieu.
22§. La prudence demandera au croyant d’intégrer la volonté de Dieu dans la délibération. Les gains et les pertes porteront sur des biens physiques et psychologiques de ce monde mais aussi sur des biens spirituels relevant du monde céleste. Et l’action devra apparaître juste selon la sagesse divine, même si elle apparaît folle aux yeux d’une sagesse purement humaine.
23§. La prudence du croyant fera qu’après avoir mûri sa décision, il la soumettra à Dieu. Alors que pour lui, l’aiguille de la balance penche d’un côté ou de l’autre, il mettra les plateaux à l’équilibre avec l’aiguille à la verticale, et il laissera son Dieu décider [8] – parce qu’il croit que Dieu veut qu’il soit heureux et qu’il croit qu’il sera véritablement heureux en faisant la volonté de Dieu.
24§. Entendons-nous bien, il s’agit de rechercher intensément la meilleure décision et non de démissionner lâchement de sa responsabilité en s’en déchargeant sur Dieu. Seulement, une fois arrivé au bout du processus, il s’agira de présenter à Dieu ce qu’on aura estimé être la meilleure décision, en acceptant qu’il la valide ou qu’il l’infirme.
« Non pas ma volonté, Seigneur, mais la tienne ».
25§. Ignace de Loyola disait qu’il acceptait de paraître fou aux yeux des hommes si telle était la volonté de Dieu. Et c’est vrai que son maître le premier, en faisant la volonté de Dieu, apparaissait comme un fou, un « possédé ».
26§. Paul sera accusé de folie lorsqu’il prêchera la Bonne Nouvelle au romain Festus [9]. Mais comme le dit Paul, « la folie de Dieu est plus sage que les hommes » [10].
Paul était imprudent aux yeux des hommes, comme son maître Jésus. Mais qui est le vrai imprudent ?
Et il leur dit une parabole : « Il y avait un homme riche dont la terre avait bien rapporté. Et il se demandait : ‹ Que vais-je faire ? car je n’ai pas où rassembler ma récolte.›
Puis il se dit : ‹ Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en bâtirai de plus grands et j’y rassemblerai tout mon blé et mes biens. ›
Et je me dirai à moi-même : ‹ Te voilà avec quantité de biens en réserve pour de longues années ; repose-toi, mange, bois, fais bombance.› Mais Dieu lui dit : ‹ Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie, et ce que tu as préparé, qui donc l’aura ? › Voilà ce qui arrive à celui qui amasse un trésor pour lui-même au lieu de s’enrichir auprès de Dieu. » [11]
27§. Le vrai imprudent : celui qui exerce sa prudence pour agir en fonction d’un bonheur superficiel et éphémère, au lieu d’agir en fonction du vrai bonheur.
L’homme riche de la parabole aurait pu tirer parti de son surplus pour le donner aux pauvres et louer Dieu qui l’avait fait prospérer ; il aurait alors connu le vrai bonheur.
Il a préféré thésauriser, il a préféré tout garder pour lui. Alors le gain qu’il avait anticipé s’est avéré une perte.
28§. La prudence ici, c’est de se rappeler le commandement de l’amour de Dieu et du prochain.
© fr. Franck Guyen op, novembre 2020
[1] Le Moyen-âge occidental distinguait les vertus cardinales des vertus théologales, foi, espérance et charité : ces dernières étaient données par Dieu tandis que les premières provenaient de la nature humaine.
Les philosophes antiques définissaient la vertu comme une efficacité : la vertu du couteau est de couper. Avant d’être une qualité morale (« subjectif »), la vertu relevait de l’ordre naturel (« objectif ») : le couteau ne choisit pas de couper, il est fait pour cela du fait de sa finalité.
[2] Hamlet, Shakespeare
[3] Les philosophes antiques distinguaient entre notre monde sublunaire, soumis au devenir, au changement, à la corruption, et le monde supra-lunaire, immuable, éternel, incorruptible.
- L’intelligence humaine en tant qu’elle se tournait vers le monde supra-lunaire, contemplait le ciel des idées universelles, intemporelles, par la « théoria » en grec, la « théorie » en français ;
- quand elle se tournait vers le monde sublunaire, elle entrait dans le domaine de la praxis, la « pratique » qui a affaire avec des choses et des circonstances particulières et non d’idées générales universelles
La prudence est de mise dans le monde sublunaire où se rencontrent le particulier, le divers, qui ne rentrent pas dans les catégories universelles.
[Pour aller plus loin : voir l’article L’universel et le singulier de Françoise Dastur, publié dans la Revue des sciences philosophiques et théologiques 2011/3 (Tome 95), pages 581 à 599]
[4] Le croyant chrétien se rappellera que Jésus a attendu d’avoir formé une communauté capable de transmettre sa parole avant d’aller à la mort en affirmant explicitement son identité de Messie et de Fils de Dieu devant ses accusateurs.
Il avait prévenu auparavant ses disciples :
« Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles aux porcs, de peur qu’ils ne les piétinent et que, se retournant, ils ne vous déchirent.
On peut comprendre ce propos comme une mise en garde : on n’annonce pas le Royaume de Dieu n’importe comment et dans n’importe quelle circonstance.
[5] Ce modèle tripartite présente des analogies avec l’anthropologie antique qui comparait l’être humain à un carrosse (le corps) conduit par un cocher (l’intellect, la raison – le néocortex) et tiré par deux chevaux : l’epithumia, le « concupiscible » - les pulsions du système reptilien -, et le thumos, l’ « irascible » - les affects du système limbique.
[6] Depuis l’Antiquité, l’Occident a valorisé l’intellect au motif qu’il est capable de contempler les idées universelles et éternelles, à la différence des autres étages tournés vers le sensible, vers le multiple, vers le périssable. Dans cette conception, comme le cocher qui maîtrise ses chevaux, de même l’intellect doit commander aux étages inférieurs incapables par eux-mêmes d’accéder à la raison – la logique – des choses.
[7] Je ne crois pas qu’il faille opposer l’intellect rationnel à l’affectivité et à la pulsion « irrationnelles ».
Lorsque Dieu a créé le monde, il a trouvé bon l’alternance des jours et des nuits, autrement dit ce qui est sombre et ténébreux n’est pas forcément mauvais : c’est dans l’humus sombre et humide que la graine peut germer et lancer sa tige jusqu’à atteindre le jour. De même, que serait un être humain entièrement rationnel, imperméable à l’émotion ?
Dans la foi chrétienne, le salut qu’apporte le Christ s’adresse à l’homme en son entier : il assainit, anoblit et divinise le tout de l’homme, de son terreau pulsionnel à son intelligence.
Rappelons-nous que la Parole de Dieu commence par descendre avant de monter : descendre sur terre pour prendre chair d’homme, descendre sous terre pour relever les morts. , descendre dans les profondeurs de notre terreau pulsionnel pour y germer et remonter vers la lumière en nous entraînant avec tout ce que nous sommes.
[8] Nous pensons ici à ce qu’on appelle « l’indifférence ignatienne », en faisant attention à bien entendre ce qu’Ignace de Loyola entendait par « indifférence » dans ses Exercices spirituels.
[9] Actes des apôtres 26,24
[10] 1 Cor 1,25
[11] Luc 12,16-21
