L’Annonciation dans la vocation d’un frère dominicain
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Table des matières
- Introduction. L’espérance de la création
- 1. L’Annonciation est à l’origine de mon entrée dans l’Ordre des prêcheurs
- 2. L’Annonciation est le mystère de ma vie
- Conclusion. La figure du buisson ardent
- Articles connexes
1§ Le présent article montre comment un frère dominicain rend compte de sa vocation à travers le mystère de l’Annonciation.
Introduction. L’espérance de la création
2§ « La nature n’espère pas en vain »
La nature attend la visite de son créateur et de son sauveur, et ce n’est pas en vain.
Pourquoi n’attend-t-elle pas en vain ? Parce qu’elle porte en son point central le sceau de Dieu, dont elle tire sa vie, son animation. Cette espérance n’est pas produite par l’imagination ou la fantaisie, elle fait partie constitutivement de son être.
3§ Paul écrira dans sa lettre aux Romains [1] :
J’estime en effet que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. Car la création attend [2] avec impatience la révélation des fils de Dieu : livrée au pouvoir du néant - non de son propre gré, mais par l’autorité de celui qui l’a livrée - , elle garde l’espérance [3], car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu.
Retable du Prado |
4§ L’Annonciation répond à cette attente, comme Fra Angelico le donne à voir avec le retable de l’Annonciation au Prado à Madrid (Espagne) : alors qu’Adam et Ève expriment leur douleur d’être expulsés du jardin d’Eden, Ève me semble regarder Marie sa lointaine descendante – l’espérance d’Ève lui fait voir dans le futur comment Dieu restaurera la communion avec Sa création grâce à la nouvelle Ève.
1. L’Annonciation est à l’origine de mon entrée dans l’Ordre des prêcheurs
5§ Un frère dominicain m’a demandé quels frères j’avais rencontrés qui m’avaient donné envie d’entrer dans l’Ordre. « Thomas d’Aquin (v.1225-1274) et Fra Angelico (v. 1395-1455) » lui ai-je répondu.
6§ J’avais apprécié en eux une intelligence de la foi limpide, lumineuse. Je trouvais chez ces deux frères dominicains une capacité de rayonner la grâce, la lumière divine, qui m’avait attiré dans leur Ordre.
7§ Quel rapport avec l’Annonciation ? Ma dévotion envers la Vierge Marie m’avait amené à lire le « Le Maître de l’Annonciation » de Michel Feuillet [4]. Dans ce livre, l’auteur éclaire les représentations picturales de l’Annonciation de Fra Angelico par le Commentaire sur la salutation angélique de Thomas d’Aquin, et c’est à travers ce livre que j’ai découvert les deux frères.
8§ J’avais aussi aimé chez ces deux frères dominicains leur liberté.
9§ L’Église catholique a gravé dans le marbre la pensée de Thomas d’Aquin, mais sa doctrine, qui allait devenir la doctrine de l’Église, a rencontré des oppositions à ses débuts : Thomas d’Aquin faisait figure de novateur à son époque en christianisant la pensée du philosophe païen antique Aristote. Le franciscain Bonaventure (v.1220-1274) lui aurait ainsi reproché de diluer le vin de la Parole divine avec l’eau de la sagesse humaine. Au contraire, lui aurait rétorqué Thomas, je transforme l’eau de la sagesse humaine en vin de la sagesse divine.
10§ Fra Angelico a lui aussi innové : plutôt que de reprendre les formules traditionnelles de l’art gothique, il a intégré les nouvelles techniques du monde artistique renaissant dans son art de la peinture religieuse.
11§ Ces deux frères allaient vers le monde pour l’écouter, pour discerner en lui ce qui s’y exprimait de bon et de sain, et en faire leur miel. Leur attitude manifestait leur confiance dans la bonté au fondement de la création – une confiance dénuée de toute naïveté et de tout angélisme.
12§ La confiance de Thomas d’Aquin et de Fra Angelico, et plus globalement celle de l’Ordre des prêcheurs et de son fondateur Dominique (1170-1221), repose sur la conviction que le monde a été créé par un Dieu bon et que cette bonté fondamentale insufflée par Dieu, même abimée, même entamée, résiste à tous les assauts – pour le coup désespérés – des créatures qui ont fait le choix du mal.
13§ Pour finir, moi qui crois au monde invisible et aux anges, j’ai aimé que Thomas d’Aquin soit appelé le docteur angélique comme Fra Angelico a été surnommé le peintre angélique. Tous deux jettent des ponts, Fra Angelico entre le visible et l’invisible, Thomas d’Aquin entre le dicible et l’indicible, nous donnant un furtif aperçu de la réalité que voient et entendent les anges.
14§ Voilà en quoi l’Annonciation est à l’origine de mon entrée dans l’Ordre des prêcheurs.
2. L’Annonciation est le mystère de ma vie
À chacun son mystère
15§ Je crois qu’un mystère spécial correspond à chacun d’entre nous : en lui, nous recevons une lumière qui éclaire notre vie, qui l’oriente, qui lui donne son sens plénier.
Le Rosaire nous propose vingt mystères depuis le pape Jean Paul II (1920-2005), 264e pape de l’Église catholique qui a ajouté les cinq mystères lumineux à la quinzaine officialisée par le 225e pape, le dominicain Pie V (1504-1572).
Personnellement, je me sens en affinité avec le mystère joyeux de l’Annonciation.
16§ Le mystère de l’Annonciation amène la foi chrétienne à soutenir quelque chose d’énorme : la création est capable d’accueillir le Créateur. Il faut se rendre compte de l’énormité d’une telle proposition dans le cadre monothéiste où le créateur est d’un autre ordre que celui de la création, la différence entre ces deux ordres n’étant ni quantitative ni même qualitative : Dieu est ailleurs, Dieu est autre, et en disant cela nous n’avons rien dit.
L’irruption de Dieu dans une vie
17§ Merveille que celui qui est invisible, impalpable, éternel, entrant dans le temps et l’espace, se fasse chair, et merveille qu’une créature appelée Marie rende cela possible. Cet échange entre Dieu et sa création accomplit le désir mutuel de l’un pour l’autre. Et à la pointe du désir de la création pour son Créateur, se tient sa fine fleur, sa plus belle fleur, Marie, capable de dire « oui » au projet de Dieu, et quel projet !
18§ Je suis émerveillé par cette possibilité de l’irruption du divin sur terre comme on la trouve de la plus belle façon dans l’Annonciation. Pourquoi cela ? Parce qu’un jour, alors que je professais une douce indifférence envers le fait religieux, Dieu est arrivé dans ma vie, en une minute, en une seconde, en une fraction de seconde. Depuis je passe ma vie à faire du sens à partir de cet événement, à comprendre – au sens d’intégrer, de faire sien – cette chose énorme qu’est l’irruption de Dieu dans une vie.
19§ Et c’est compliqué : l’expérience de Dieu, mal intégrée, produit ce qu’on surnomme péjorativement les « illuminés » : des mystiques égarés par les fausses lumières de leur intelligence en roue libre, enflés d’orgueil, bloqués sur leur expérience de Dieu passée, rendus insupportables aux autres par leur besoin de reconnaissance et leur prétention.
20§ Marie, elle, a vécu humblement son Annonciation, elle ne s’est pas regardée au miroir telle la coquette qui jouit égoïstement de son pouvoir de séduction, elle n’a pas joué à la sauveuse du monde.
Son être se tenait tout entier dans son « Oui » et dans l’acceptation de tout ce que cela pouvait entraîner de gloires et d’humiliations, de joies et de peines.
21§ Dans son « Oui », Marie a accepté par avance d’assister à la mort de son fils sur une croix – Jésus ne fait pas semblant de mourir, il meurt vraiment sur la croix. Marie assiste à cette mort et elle reste debout : la force de cette femme, ce que l’humanité a pu produire de meilleur, ce que le peuple juif a pu produire de meilleur, ce que la création a pu produire de meilleur.
Conclusion. La figure du buisson ardent
22§ Je conclus sur l’importance de l’Annonciation dans ma vocation de chrétien religieux dominicain en revenant sur la cohabitation du divin dans le créé.
23§ Comment une chair de sang et d’eau qui ressort de l’ordre de la création peut-elle supporter la présence divine, dont on a du mal à imaginer la puissance - du milliard de volts, du soleil à la puissance 1000 ?
Et ce Dieu se tient à l’intérieur de la création, dans une femme, sans la volatiliser. Quel infini respect de Dieu pour sa création - et quelle infinie capacité de la création dans cette réception du divin en elle.
24§ Ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament propose une figure analogue avec l’épisode du Buisson ardent relaté dans le Livre de l’Exode : l’ange de Dieu se tient dans le buisson, et le buisson rayonne comme s’il était pris dans un feu mais sans en être consumé. De manière analogue, Marie porte l’enfant Dieu sans en être consumée.
25§ Et le mystère se redouble : Marie, c’est la chair qui participe à la la divinité, qui porte le divin en elle mais dans un rapport d’extériorité, comme le buisson qui, complètement habité par la présence de l’Ange, n’est cependant pas de nature angélique ; la chair de Jésus, elle, est divine : Jésus n’est pas participant de la divinité, il est divin –, son corps est divin : « en lui habite toute la divinité, corporellement » a écrit Paul dans sa lettre aux Colossiens [5]
26§ Tout Dieu se tient dans ce corps. Voilà le mystère de l’Annonciation qui se redouble : le fils de Marie est co-extensivement le Fils de Dieu, mais alors comment sa chair peut-elle être divine, - et plus tard comment cette même chair, ressuscitée, pourra-t-elle diviniser les chairs de ceux qui croient en lui ? [6]
@ fr. Franck Guyen op, avril 2021 [7]
Articles connexes
Les Annonciations du fr. Fra Angelico op (1395-1455) - du texte à l’image
Thomas d’Aquin (1225-1274) : l’équilibre entre une foi et une raison magnifiques.
[1] Rom chap.8 v. 18-212
[2] « attendre » se dit « esperare » en espagnol
[3] nous soulignons
[4]
FEUILLET, Michel, Fra Angelico le Maître de l’Annonciation, collection Un autre regard, éditions Mame, 1995, 119 p.
[5] Col 2,9.
[6] Voir un éclairage dans l’office du jour du mercredi 28 avril 2021
[7] d’après une conférence pendant la retraite annuelle des Fraternités laïques dominicaines de la région Nord le samedi 13 mars 2021 au couvent de Saint-Thomas d’Aquin à Lille (France)
