Libres propos d’un frère dominicain sur l’homélie pendant la messe - v1.0

mercredi 15 mars 2023
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Alors que j’approche de la soixantaine, je juge utile de faire le point sur ma pratique de l’homélie. Mes convictions à propos de cet acte liturgique se sont formées au cours de mon ministère presbytéral qui a commencé le 20 octobre 2007, date de mon ordination par Monseigneur Michel Pollien, évêque auxiliaire de Paris (1937-2013) au couvent de Saint-Jacques à Paris.

J’exprime ici le point de vue personnel d’un prêtre catholique français, par ailleurs frère de l’Ordre des prêcheurs. Je ne prétends pas dire le vrai ni le tout ni le définitif de l’acte homilétique. Si cet article contribue à en baliser le champ, cela suffira.

Table des matières


1. L’homélie demande de l’humilité

Au cours d’une messe, alors que le moment de l’homélie s’approche, j’aime me rappeler que l’homélie constitue un élément important et attendu de la messe, mais non le seul. Cela m’aide à alléger le stress qui précède les prises de parole en public.

Je n’oublie pas que, malgré mes précisions, mes redites et mes reformulations, les fidèles entendent éventuellement autre chose, allant jusqu’au contresens parfois : sans doute, dans, à travers et sous mes paroles, l’Esprit saint a trouvé à communiquer la parole de vie qui était destinée à tel fidèle à ce moment-là, sans qu’elle ait de rapport avec mon propos.

Cela ne me chagrine pas, au contraire : pour moi, celui qui donne l’homélie cherche à orienter le regard du fidèle vers les réalités divines et non vers sa propre personne. Tel Jean le Baptiste au Jourdain, le prédicateur désigne aux fidèles l’Agneau de Dieu en train de passer, puis, son rôle terminé, il s’efface.

Frère dominicain, je me souviens que ma prédication est à la fois personnelle et communautaire : chaque frère prêcheur développe sa manière propre de prêcher mais en même temps celle-ci est informée par sa vie en communauté, par la confrontation de points de vue, de manières de prêcher différentes même si elles s’expriment à l’intérieur d’une vocation commune aux frères. Cela influe, consciemment ou non, sur le contenu et la forme de sa prédication.

Selon moi, le couvent dominicain doit être une école de la prédication où les frères progressent ensemble dans leur art, chacun développant son originalité propre mais sans jouer à la diva plus soucieuse de sa gloire que de celle de Dieu.


2. L’homélie demande la foi

Pendant que je prépare mon homélie, il m’arrive d’être transporté par ce que je découvre, mais j’entends parfois aussi une voix intérieure qui m’interroge : « ce que tu vas dire aux fidèles, est-ce que tu le crois ? ». Je dois alors creuser davantage ma foi jusqu’à pouvoir lui répondre tranquillement : « oui, je le crois ».
Pour moi, le prêcheur est le premier prêché : la parole qu’il délivre vient de plus loin que lui : portant le sceau brûlant de Dieu, elle doit le marquer lui en premier.

10§ La fascination pour cette parole anime ma vie. Je suis entré dans l’Ordre des prêcheurs à cause des initiales o.p. Pour moi, elles signifiaient : « Ordre de la Parole », cette Parole qui me brûlait depuis qu’elle avait frayé son chemin en moi pendant une messe un deuxième dimanche de l’Avent 1985 dans une église catholique à Puteaux [1]. C’est sur cette Parole que j’avais demandé le baptême à 25 ans ; c’est sur cette Parole qu’à l’approche de la quarantaine, alors que j’étais en quête d’un plus grand sens pour ma vie, j’avais frappé à la porte de l’Ordre des prêcheurs en me disant que je pourrais peut-être y vivre plus pleinement mon amour de la Parole [2].

11§ Oui, je crois que la Parole de Dieu est vivante [3] et agissante, oui, je crois qu’elle peut transformer la vie d’un être humain, oui, je crois qu’elle a une vie propre qui me dépasse parce qu’elle vient d’ailleurs et qu’elle renvoie à un ailleurs.
Aussi, quand je prépare mon homélie, tel Moïse attiré par le buisson ardent qui brûlait sans se consumer, je me déchausse devant la réalité divine qui brille dans, à travers et sous les mots humains de la Bible.


3. La visée de l’homélie

12§ Pour moi, les mots de la Bible pointent vers une réalité qui les dépasse tout en les inspirant : la troisième personne de la Trinité, l’Esprit saint, inspire l’écrivain sacré dans sa mise en mots d’une expérience de Dieu vécue en communauté, afin que le destinataire entre lui aussi dans cette expérience de communion au divin, dans, à travers et sous l’écorce des mots humains. Ceux-ci servent de barque pour traverser la rivière, mais on les abandonne une fois passé de l’autre côté.

13§ Pour prendre une autre image, le texte sacré fonctionne comme la coque qui protège l’amande mais c’est l’amande que l’on mange et non la coque : que la coque n’oublie pas qu’elle est au service de l’amande. La représentation n’est pas la chose, la carte n’est pas le terrain, gare au discours humain qui se voudrait clos sur lui-même, auto-suffisant, « auto-référentiel » et qui prétendait parler à la place de Dieu.

14§ Voilà pourquoi je marque un temps de silence au début de la lecture : « Évangile de Jésus Christ … [silence].. selon saint NN  ».
15§ Je distingue ainsi les évangiles matthéen, marcien, lucanien et johannique, de l’Évangile de Jésus Christ : les évangiles sont certes inspirés par Dieu, mais ce sont aussi des productions humaines avec ce que cela entraîne de conditionnements historiques, culturels, sociologiques et psychologiques ; la Parole, elle, s’est certes engagée un jour du temps dans l’histoire humaine en cet homme appelé Jésus, rendant ainsi possible les discours sur elle et en particulier les évangiles, mais elle conjoint à cette dimension historique une dimension transhistorique - elle court tout au long de l’histoire – et métahistorique - elle dépasse l’histoire.

16§ La préposition « selon » l’indique clairement, qui distingue la Parole divine et les paroles humaines des évangiles. Il s’agit de distinguer ces deux ordres de réalité pour les unir et non les séparer, de même que la foi chrétienne ne sépare pas la nature humaine de la nature divine dans le Verbe fait chair. Mais il ne s’agit pas non plus de confondre ces deux ordres, de même que la foi chrétienne ne confond pas les deux natures en Jésus Christ.

17§ Adressant l’être humain dans toutes ses dimensions, mon homélie joue sur ses différents registres : le cerveau – l’intelligence conceptuelle -, le cœur – la volonté, le désir – et les tripes – les émotions, les pulsions -. Elle se refuse à recourir à un seul registre [4] :

  • l’homélie n’est pas un cours d’exégèse, d’histoire ou de philosophie, même si elle recourt ponctuellement à telle ou telle de ces disciplines académiques ;
  • elle n’est pas non plus le discours martial du chef qui cherche à mobiliser ses troupes, même si ponctuellement elle propose des mots d’ordre volontaristes ;
  • elle n’est pas davantage un méli-mélo coloré de sentiments, même si elle ne s’interdit pas d’épicer son propos par telle ou telle émotion [5], avec modération cependant afin de ne pas tomber dans la manipulation.

18§ Pour moi, mon homélie doit ressembler à une flèche qui vole directement vers sa cible avec le plus d’énergie possible : il s’agit de transpercer le cœur du croyant avec la pointe cruciforme, afin d’ouvrir la voie à la vie divine trinitaire. Pour ce faire, je cherche une homélie courte avec une idée directrice unique, élaguée de toute surcharge inutile : pas de fioritures, pas de coquetteries, pas de précautions oratoires.


4. La préparation de l’homélie

19§ «  Prêcheur, premier prêché  ». Cette conviction fondamentale anime la préparation de mon homélie.

20§ Je m’approche de la page d’évangile en cherchant à être disponible aux motions internes de l’Esprit saint sans me fixer sur mon savoir ou mon projet. « Seigneur, non pas ce que je veux dire, mais ce que Tu veux dire, car Toi seul tu parles bien de Toi ».
21§ Cela posé, je rumine patiemment la parole sainte en imitant Ignace de Loyola (1491-1556) [6], dans la confiance que l’Esprit saint travaille visiblement et invisiblement en moi.

22§ Comme le texte en français coule trop facilement dans mon oreille française, je me sers des versions latine et grecque afin de rendre au texte sa nouveauté. J’utilise aussi des traductions dans d’autres langues, anglais et japonais. Je repère les aspérités du « texte » [7], les passages difficiles à comprendre mais aussi inversement ceux qui sont trop évidents. Je recours aussi à des concordances pour voir comment les mots-clés du texte jouent ailleurs dans la Bible.

23§ Pendant ce travail de rumination, plusieurs fils conducteurs émergent petit à petit. Après les avoir soupesés, je n’en garde qu’un : sacrifice coûteux au début mais qui devient joyeux quand le fil conducteur retenu s’avère capable de rendre compte selon sa logique propre de la beauté du Christ.

24§ Le travail de rumination commence sur la table de travail et se prolonge dans la nuit qui précède la messe. Il se poursuit le lendemain : alors que la communauté célèbre les laudes, telle lecture peut enrichir ou même déplacer ce que j’avais prévu de dire – et cela peut arriver aussi pendant la messe.
25§ Là encore, il y faut une sensibilité aux motions de l’Esprit saint qui s’acquiert au fil du temps et de la pratique, cela demande un dessaisissement par rapport à ses propres attentes, pour laisser place à l’inattendu. Cela suppose de savoir s’arrêter de parler pour que, dans le silence qui s’installe, Dieu puisse se donner à entendre.

 [les fidèles] : « Montre nous ce que tu as vu, que nous voyions nous aussi ».
 [le prédicateur] :« Voici ce que j’ai vu du Verbe de Vie ».
 Silence.
 [les fidèles] :« Nous voyons nous aussi. »


© fr. Franck Guyen op, mai 2021, v.1.0

© Fr. Franck Guyen op, novembre 2024


[1Le dimanche 8 décembre 1985. Voir La joie de la brebis retrouvée - The Joy of the Found Sheep

[2je devais y faire profession simple un an plus tard, le 15 septembre 2001 au couvent de Strasbourg

[3J’ai vraiment compris que la parole de Dieu était une réalité vivante lors d’une retraite ignatienne au centre jésuite de Manrèse près de Clamart : j’avais posé la Bible sur ma table de travail et je commençais mon heure de lectio divina, de rumination de l’écriture sacrée, confiant dans le bon moment que j’allais passer : n’avais-je pas goûté et apprécié tous mes moments passés à lire la Bible ?
Sûr de moi, je me comportais devant la page sacrée comme en terrain conquis. Je fus alors pris pour être appris, selon l’expression française : l’Écriture se refusa à moi et il me fut impossible d’y entrer. Les mots défilaient devant moi en me restant extérieurs, sans m’offrir la moindre prise, tel un mur lisse sans porte.

[5Personnellement, je crois contreproductif de recourir aux énergies négatives de la peur, de la colère ou de l’indignation dans une homélie : c’est une voie facile à emprunter, mais à mon sens elle ne concourt pas à convertir l’auditoire en profondeur. Je crois plus bénéfique et plus conforme à la volonté divine de construire une homélie qui donne à espérer, à aimer et à faire confiance et s’il faut parler du mal, c’est pour rappeler qu’il perd toujours à la fin. Donnons la parole à la forêt qui pousse plutôt que de contribuer à amplifier le fracas de l’arbre qui tombe - d’autres s’en chargent

[7j’évite d’utiliser le mot « texte » en homélie à cause de sa connotation scolaire et profane déplacée dans un contexte liturgique


Voir aussi la chaîne YouTube associée "The Big Picture - La grande image"