La spiritualité du moine solitaire Antoine (251-356) : une spiritualité de combat

dimanche 13 octobre 2024
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Antoine du désert (251-356) est un ermite du quatrième siècle dont on connaît la vie grâce à la «  Vie d’Antoine  ». L’évêque Athanase d’Alexandrie (Égypte) a écrit la « Vie » en grec quelques mois après la mort d’Antoine. Athanase aurait rédigé la biographie à partir du témoignage de compagnons d’Antoine, en y incorporant certaines de ses considérations théologiques propres.

Antoine est réputé avoir initié la vie monastique dans sa forme érémitique, la forme communautaire ("cénobitique") étant attribuée à saint Pacôme. Dans la «  vie d’Antoine », le mot grec « moine, littéralement le « solitaire », doit donc être compris au sens d’ermite ; le mot grec « monastère » s’entend de même comme « ermitage ».

[Remarque : nous allons parcourir des extraits représentatifs de la Vie d’Antoine en les commentant brièvement. Nous laissons au lecteur attentif le soin d’en faire la synthèse.]


Le plan

Nous divisons le livre en trois parties précédées par une préface adressée à des moines étrangers désireux de connaître Antoine et sa pratique de l’ascèse.

  • La première partie décrit les années de formation de l’ « athlète » ( chap.1 à 14) : sa vocation à 18 ans, le combat qu’il mène contre le diable près de son village, puis dans un tombeau vide et enfin dans un fortin abandonné où il a vécu reclus pendant vingt ans. Âgé de 55 ans, il est forcé de sortir de sa « montagne extérieur » et c’est un homme nouveau qui apparaît.
  • Dans la seconde partie, qui occupe un tiers de l’ouvrage (chap. 15 à 45), Antoine fait part de son expérience à des jeunes moines, tel un père ( abba en araméen, qui donnera « abbé ») instruisant ses enfants. Il les exhorte à entretenir le zèle pour l’ascèse et les prévient contre les démons.
  • la troisième et dernière partie relate les activités d’Antoine jusqu’à sa mort (chap. 46 à 94) : il assiste les martyrs à Alexandrie, s’installe définitivement dans sa « montagne intérieure », loin de ses admirateurs. Il accomplit des miracles et bénéficie de visions célestes. Athanase le montre réfutant les hérétiques et les païens. Alors que sa renommée parvient jusqu’à l’Empereur romain, il meurt après avoir organisé à l’avance ses funérailles.

Table des matières [1]

  1. Du martyr au moine
  2. Le rôle de la Parole de Dieu - La vocation à 18 ans
  3. Antoine devient un « homme nouveau » à 55 ans
  4. L’enseignement du « père »
  5. Retour sur la jeunesse d’Antoine : la victoire sur le démon
  6. Antoine enseigné directement par Dieu : la vision du géant
  7. L’orthodoxie d’Antoine


1. Du martyr au moine

Notre commentaire. Après deux siècles de persécutions, tantôt localisées tantôt généralisées, la religion chrétienne est devenue une « religion licite » en 313 sous l’empereur Constantin qui la favorise à titre privé, avant de devenir religion d’État en 380 sous l’empereur Théodose. Le temps des martyres sanglants cède le pas au temps des martyres « blancs » : dans les deux cas, il s’agit de témoigner (le sens du mot grec μαρτυροϛ marturos, martyr) de la foi en Jésus Christ malgré les oppositions.
L’Église a considéré que les vierges consacrées puis plus tard les moines témoignaient du Christ dans leur combat (αγων agon en grec, qui a donné « agonie », « antagonisme ») pour le suivre.

Quelque temps après, l’Église étant ravagée par la persécution de Maximien, et plusieurs chrétiens [saints martyrs] étant emmenés à Alexandrie, Antoine quitta son monastère pour suivre ces victimes de Jésus-Christ [pour les suivre].
Il disait : Allons à ce glorieux combat de nos frères pour le soutenir avec eux, ou pour être au moins spectateurs de leur triomphe [de ceux qui combattent αγωνιζομενους agonizomenous ].
Il brûlait du désir de souffrir aussi le martyre. Mais comme il ne pouvait pas en conscience se livrer lui-même, il fut contraint de se contenter de servir ceux qui étaient dans les mines et dans les prisons, pour avoir confessé le nom de Jésus-Christ.
Il exhortait aussi avec un grand zèle ceux que l’on menait devant les juges, de soutenir généreusement cette épreuve de leur foi, et de demeurer fermes jusqu’à la fin, pour se consacrer à Dieu par le martyre [le témoignage].

chap.46

Cette cruelle persécution, durant laquelle le bienheureux patriarche d’Alexandrie endura le martyre, ayant cessé, Antoine retourna dans son monastère où sa foi et sa piété lui acquéraient continuellement le mérite du martyre [martyr par la conscience et combattant dans les luttes [αθλοισ athlois]de la foi] qu’il faisait souffrir à son corps par l’austérité [l’ascèse] de sa vie. Car il jeûnait toujours, il portait sur sa peau une tunique de poil de chèvre, et par-dessus celle-là une autre de cuir qu’il ne quitta point jusqu’à la mort. Il ne lavait jamais son corps, ni ne nettoyait jamais ses pieds, à moins que la nécessité ne le contraigne à passer de l’eau ; et on ne l’a jamais vu nu, que lorsqu’on l’ensevelit.

chap. 47


2. Le rôle de la Parole de Dieu - La vocation à 18 ans

Notre commentaire. On ne soulignera jamais assez la puissance d’ébranlement de la Parole de Dieu telle qu’elle se donne à entendre dans, à travers et sous les écrits sacrés de la Bible. Plus tard, Augustin sera frappé par la réaction immédiate d’Antoine et il se reprochera amèrement de ne pas être capable de l’imiter
Cela dit, la rupture survient alors qu’Antoine était en train de ruminer l’exemple des apôtres et des membres de l’Église primitive qui avaient renoncé à tous leurs biens : n’exagérons pas la soudaineté de la conversion d’Antoine, le coup de tonnerre a frappé une terre préparée.
Notons qu’Antoine vérifie sa pratique auprès d’un ancien. Benoît de Nursie demandera que les moines s’ouvrent de leur expérience à l’abbé du monastère.

Lorsque son père et sa mère moururent, ils le laissèrent à l’âge de dix-huit à vingt ans avec une sœur encore fort jeune. Il prit soin d’elle et de la maison comme il le devait. Mais six mois s’étaient à peine écoulés, qu’un jour où il allait à l’église, selon sa coutume, avec grande dévotion, il pensait en lui-même pendant le chemin, comment les Apôtres avaient suivi Jésus-Christ en abandonnant toutes choses, et comment plusieurs autres, ainsi qu’on le voit dans les Actes, vendaient leurs biens et en mettaient le prix aux pieds des Apôtres, pour qu’il soit distribué à ceux qui en avaient besoin, et combien grande était la récompense qui les attendait dans le ciel.
Alors qu’il avait, dis-je, l’esprit plein de ces pensées, il entra dans l’église au moment où on lisait l’Évangile où notre Seigneur a dit à ce jeune homme qui était riche : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et viens, et suis-moi, et tu aurais un trésor au Ciel » (Mt 19, 21).
Antoine regarda la pensée qu’il avait eue de l’exemple des premiers Chrétiens [saints], comme lui ayant été envoyée de Dieu, et ce qu’il avait entendu de l’Évangile, comme si ces paroles n’avaient été lues que pour lui. Il retourna soudain à son logis, et distribua à ses voisins, afin qu’ils n’aient rien à démêler avec lui ni avec sa sœur, tous les héritages qu’il avait de son patrimoine, qui étaient trois cents mesures de terre très fertile et très agréable. Et quant à ses meubles il les vendit tous, et en ayant tiré une somme considérable, il donna cet argent aux pauvres, à l’exception de quelque chose qu’il retint pour sa sœur.

chap. 1

Étant une autre fois entré dans l’église, et entendant lire l’Évangile où Jésus-Christ dit : «  Ne vous inquiétez pas du lendemain » (Mt 6, 34) , il ne put se résoudre à demeurer davantage dans le monde. Et ainsi, il donna aux plus pauvres ce qui lui restait et mit sa sœur entre les mains de quelques filles fort vertueuses qui étaient de sa connaissance, afin de l’élever dans la crainte de Dieu, et dans l’amour de la virginité.
Il quitta sa maison pour embrasser une vie solitaire, veillant sur lui-même, et vivant dans une très grande tempérance [ascèse]  : il n’y avait pas alors en Égypte beaucoup de maisons de solitaires, et nul d’entre eux ne s’était encore avisé de se retirer dans le désert, mais chacun de ceux qui voulaient penser sérieusement à son salut [voulait vaquer à soi-même], demeurait seul en quelque lieu près de son village.
Dans un petit champ proche d’Antoine, il y avait un bon vieillard, qui dès sa première jeunesse avait passé toute sa vie en solitude. L’ayant vu et étant touché d’un louable désir de l’imiter, il commença à demeurer aussi dans un lieu séparé du village, et s’il apprenait qu’il y avait quelqu’un qui travaillait avec soin pour s’avancer en cette sorte de vie, il imitait la prudence des abeilles en allant le voir ; et il ne s’en retournait pas sans l’avoir vu, afin de remporter de sa conversation quelques instructions qui lui serviraient à se former à la douceur des vertus chrétiennes.

chap.3


3. Antoine devient un « homme nouveau » à 55 ans

Notre commentaire. Antoine est arraché à son monastère pour devenir le « père », l’ « abbé » des moines, des solitaires, autrement dit, la fonction lui a été imposée sans qu’il l’ait briguée par désir de vaine gloire.
La vie publique a été précédée par une période prolongée de réclusion volontaire dans le fortin abandonné désigné dans la Vie comme la « montagne extérieure ». Ce schéma se retrouve pour d’autres figures dans la Bible, où le protagoniste passe par une retraite solitaire pendant laquelle il est fortifié et transformé afin de pouvoir dans un second temps entamer sa carrière publique au service de Dieu.

Antoine passa environ vingt ans de la sorte, sans jamais sortir et sans être vu de personne, sauf de rares exceptions. Enfin, plusieurs désirant avec ardeur l’imiter dans cette sainte manière de vivre et, d’un autre côté, un grand nombre de ses amis étant venus le trouver et voulant à toute force rompre sa porte, il sortit comme d’un sanctuaire où il s’était consacré à Dieu et avait été rempli de son Esprit [comme du fond d’un sanctuaire où il aurait été initié aux mystères μεμυσταγωγημενος memystagogemenos et inspiré d’un souffle divin θεοϕορουμενοσ theophoroumenos] .

Ce fut alors la première fois qu’il parut hors de ce château à ceux qui venaient vers lui et ils furent remplis d’étonnement en le voyant avec une vigueur plus grande que celle qu’il avait jamais eue. Il n’avait pas grossi par manque d’exercice, ni maigri par suite de tant de jeûnes et des combats [μαχησ maches] qu’il avait soutenu contre les démons.
Il avait le même visage qu’avant d’être solitaire, la même tranquillité d’esprit, et l’humeur aussi agréable. Il n’était ni abattu de tristesse, ni dans une joie excessive : son visage n’était ni trop gai ni trop sévère ; il ne témoignait ni déplaisir en se voyant environné d’une si grande multitude, ni complaisance en étant salué et révéré par tant de personnes ; mais, étant en toutes choses dans une égalité et une modération d’esprit admirable, il montrait bien qu’il n’était gouverné que par la raison [ λογου logou] [et qu’il se trouvait dans son état naturel ϕυσιν fusiv] [2].

Dieu guérit par lui plusieurs malades, délivra plusieurs possédés ; et il donnait tant de force et de douceur à ses paroles qu’elles consolaient les affligés et réconciliaient ceux qui vivaient dans la discorde, leur disant à tous qu’il n’y a rien dans le monde de préférable à l’amour que nous devons porter à Jésus-Christ. Il les exhortait aussi à penser sérieusement aux biens à venir et à l’extrême charité que Dieu a témoigné pour nous, en n’épargnant pas son propre Fils, mais le livrant à la mort pour notre salut (Rm 8).

Et ainsi, il persuada plusieurs personnes d’embrasser la vie solitaire ; ce qui fut l’origine des nombreux monastères que l’on vit se bâtir dans les montagnes. De là vient que les déserts furent habités par un si grand nombre d’hommes qui abandonnaient tous leurs biens, pour devenir citoyens de la céleste Jérusalem.

chap. 14


4.1 L’enseignement du « père » - L’exhortation initiale

Notre commentaire. Comme dans tout discours bien construit, le début de l’enseignement donne la visée de l’enseignement d’Antoine : maintenir le zèle pour l’ascèse et combattre l’acédie, un mot d’origine grecque signifant le découragement, la lassitude, le manque de goût, de désir pour la vie de moine.
Notons le rôle du soutien mutuel des solitaires : ils avancent en corps constitué, en armée, avec des instructeurs, les abbés, « normes normées » normae normatae si l’on veut, et une « norme normante » norma normans, l’Écriture sainte.
Notons aussi le mot d’ordre d’Antoine : « Aujourd’hui je commence » : il s’agit d’être toujours tourné vers le but dans le futur, rempli d’ardeur, de zèle, en évitant le regard en arrière. Antoine interprétait en ce sens la parole du prophète Élie dans l’Ancien Testament : « Le Seigneur est vivant, devant lequel je me tiens aujourd’hui » 1 Rois 18,15 [3]

Tous les solitaires s’étant un jour rassemblés auprès de lui, le priaient de leur faire quelque exhortation. Il leur dit en langage égyptien : « Bien que l’Ecriture sainte soit suffisante pour notre instruction, c’est une chose louable de nous exciter les uns les autres en ce qui est de la foi, et de nous exercer en des discours saints et salutaires. Ainsi, puisque vous êtes mes enfants, vous me rapporterez comme à votre Père les connaissances que vous aurez acquises dans la piété ; et moi, comme étant plus âgé que vous, je vous dirai ce que j’ai appris et ce qui je sais par expérience.

La première chose que nous devons observer, c’est de n’avoir tous ensemble qu’un même dessein, de ne nous relâcher jamais dans la sainte résolution que nous avons prise, et de ne point nous décourager dans les travaux, en disant qu’il y a longtemps que nous pratiquons une vie si austère [l’ascèse]. Mais au contraire, il faut augmenter de jour en jour notre ferveur, comme si nous ne faisions que commencer

chap. 16


4.2. L’enseignement du « père » - La brièveté de la vie

Notre commentaire. Antoine décline la maxime « souviens-toi que tu es mortel », memento mori en latin. Puisque notre vie est éphémère, utilisons chaque jour comme si c’était le dernier : l’attrait des plaisirs mondains s’efface alors devant l’urgence de la conversion face au jugement de Dieu qui nous attend à notre mort- c’est-à-dire cette nuit peut-être. Telle est du moins la leçon morale d’Antoine.

Or, pour ne point se laisser aller à la négligence, il faut méditer cette belle parole de l’Apôtre : Je meurs tous les jours (1 Co 15, 31). Car si nous vivons comme devant mourir chaque jour, nous ne pècherons jamais.

Pour pratiquer cela, nous devons penser en nous éveillant le matin que nous ne vivrons pas jusqu’au soir ; et en allant nous coucher, que nous ne verrons pas le lendemain ; car notre vie est incertaine et la providence de Dieu en tient le compte chaque jour.

Si nous sommes dans ces pensées et si nous vivons toujours de la sorte, nous ne pècherons point ; nous ne désirerons rien [επιθυμιαν epithumian]  ; nous ne nous fâcherons contre personne et nous n’amasserons point de trésors sur la terre ; mais attendant la mort à toute heure, nous ne voudrons rien posséder ; nous pardonnerons à tout le monde ; nous ne serons point passionnés de l’amour [επιθυμιαν epithumian] des femmes, ni d’aucune autre des voluptés criminelles [plaisirs impurs ρυπαρας ηδονης ruparas hedones]  ; et nous mépriserons tous ces plaisirs fragiles et passagers, [toujours en lutte αγωνιωντεσ agoniontes] en nous représentant avec effroi le jour du dernier jugement : car le péril et l’appréhension de tomber dans les tourments et les douleurs, étouffe le désir des plus grandes voluptés [la douceur du plaisir ηδονης hedones], et soutient l’âme prête à tomber dans le péché [fléchissante].

chap.19


4.3. L’enseignement du « père » - Les ennemis du moine : les démons

Notre commentaire. Le martyr non sanglant qu’est le moine solitaire doit combattre non seulement les inclinaisons de son corps qui empêchent l’élévation spirituelle, mais aussi des ennemis extérieurs, les démons qui rôdent dans les airs. Ceux-ci cherchant à inspirer des désirs impurs dans le cœur, le moine doit donc pratiquer la « garde du cœur », ce terme consacré de la spiritualité monastique.

Nous devons aussi travailler avec grand soin à travailler nos inclinations, pour empêcher qu’elles ne nous assujettissent à nos passions déréglées [Que notre combat [αγωνν agon] empêche l’impatience [θυμον thumon] de nous tyranniser et la convoitise [επιθυμιαν epithumian] de nous dominer] ; car il est écrit : La colère de l’homme n’opère point la justice de Dieu : la concupiscence [επιθυμια epithumia] conçoit et enfante le péché et le péché étant accompli engendre la mort (Jc 1, 15).
Vivant de la sorte, nous conserverons notre pureté en toute assurance et, suivant le langage de l’Écriture (Pr 4, 23), nous veillerons sur notre cœur pour empêcher qu’il ne se laisse surprendre  ; car nous avons des ennemis très puissants, très méchants et pleins de ressources, c’est-à-dire les démons, et comme dit l’Apôtre : Il ne nous faut pas seulement combattre contre la chair et le sang, mais aussi contre ces princes du siècle, contre ces puissances spirituelles qui règnent dans les ténèbres, et contre ces esprits de malice qui dominent en l’air (Ep 6, 12). Ils ne sont guère éloignés de nous, puisque l’air qui nous environne en est rempli, et ils sont fort différents les uns des autres :

chap. 21


4.4 L’enseignement du « père » - Qui sont les démons ?

Notre commentaire. L’explication traditionnelle voit dans les démons des anges déchus de leur dignité par leur révolte contre Dieu.

Ces anges déchus ont trompé les « Hellènes » en leur apparaissant sous la forme de divinités : l’adoration des païens s’adresse à des faux dieux mais à de vrais démons. Cet argument servira pour dénoncer le polythéisme.

D’après Antoine, les démons redoutent par contre les chrétiens : ceux-là peuvent monter au ciel, ce lieu d’où les démons ont été bannis pour toujours, et ils échappent au feu éternel qui attend ces derniers. Pour ces deux raisons, les démons se montrent d’impitoyables ennemis des chrétiens.

Le thème du discernement des esprits apparaît ici.

Nous devons donc savoir premièrement que les démons, appelés de ce nom, n’ont pas été créés comme tels, car Dieu n’a rien fait de mauvais ; mais ayant été créés bons, ils ont perdu, par leur faute, les perfections célestes qui les rendaient heureux, et se plongeant dans la fange de toutes sortes d’impuretés, ils ont trompé les païens par de fausses apparences.

Or comme ils ne haïssent rien tant que les chrétiens, il n’y a point d’artifice dont ils n’usent pour tâcher de nous empêcher de monter au ciel et de remplir les places dont ils ont été chassés à cause de leur orgueil et de leur révolte.

C’est pourquoi nous avons besoin de beaucoup de prières et de saints exercices [ascèse ασκησεως askheseos] dans la vie dont nous faisons profession, afin que recevant du Saint-Esprit le don [charisme] de savoir discerner ces esprits de ténèbres, nous puissions connaître quelle est leur nature, ceux d’entre eux qui sont les moins méchants ; ceux qui sont les pires ; à quelle sorte de malice l’inclination de chacun nous porte et quels moyens il faut employer pour les terrasser et les mettre en fuite ; car leurs méchancetés sont diverses et il n’y a point de moyens dont ils cherchent à se servir pour nous surprendre par leurs embûches.
Le bienheureux apôtre et ceux qui étaient dans les mêmes sentiments que lui le savaient bien, lorsqu’ils disaient : Nous n’ignorons pas quelles sont leurs pensées (2 Co 2, 11).

chap.22


4.5. L’enseignement du « père » - Les tours des démons et leur but

Notre commentaire. Antoine signale une ruse des démons consistant à suggérer une pratique exagérée de l’ascèse : privation excessive de sommeil et de nourriture, sous couvert d’augmenter le temps consacré à la psalmodie sacrée (opus Dieu en latin) et à la méditation des Écritures saintes (lectio divina en latin).
En donnant cet avertissement, Antoine répond à la visée du début : empêcher le zèle pour l’ascèse de faiblir.

Ils sont aussi très rusés et toujours prêts à se métamorphoser de plusieurs manières : ce qui fait que souvent, sans les voir, on les entend changer des psaumes et alléguer des passages de l’Ecriture sainte. Souvent aussi, lorsque nous lisons, ils répètent comme en écho nos dernières paroles ; et lorsque nous dormons, ils nous éveillent pour nous avertir de prier, recommençant cela si souvent, qu’ils nous permettent à peine de prendre un peu de repos.

Quelquefois aussi, ils paraissent sous des habits de solitaires et tiennent des discours de piété, afin que nous ayant trompés par ces fausses apparences, ils puissent nous persuader de faire ce qu’ils désirent.

Mais il ne faut pas les écouter, même s’ils nous éveillent pour prier, ou quand ils nous portent à des jeûnes excessifs, nous conseillent de ne point manger du tout et qu’ils nous exhortent à nous accuser et à nous prosterner à terre à cause des fautes qu’ils savent que nous avons autrefois commises. Car ils ne font tout cela, ni sincèrement, si par piété, mais seulement pour porter les simples au désespoir, afin qu’en leur faisant croire que la vie solitaire [l’ascèse] est inutile, ils leur en donne l’aversion et le dégoût [ de la vie solitaire μονηρους βιου monherous biou], comme d’un fardeau insupportable, et leur fassent perdre le courage de l’embrasser et de la suivre.

chap.25


4.6. L’enseignement du « père » - Les démons craignent l’ascèse des moines

Notre commentaire. Antoine insiste sur la faiblesse des démons face à un chrétien ancré dans la foi au Christ. Ils font d’autant plus de vacarme et leurs menaces, leurs apparitions fantasmagoriques sont d’autant plus effrayantes qu’ils sont en réalité impuissants à nuire aux disciples du Christ.

Ainsi c’est Dieu seul nous devons craindre ; et bien loin d’en avoir de la crainte, nous ne devons en avoir que du mépris. Plus ils s’efforcent de nous tenter, et plus nous devons nous affermir dans nos saints exercices [ascèse], puisqu’une vie pure [droite] et une foi en Dieu ferme, sont de puissantes armes pour les combattre et pour les vaincre.
Car ils redoutent les jeûnes des solitaires, leurs veilles, leurs oraisons, leur douceur, [la tranquillité de leur esprit ησυχον hesychon] , leur pauvreté volontaire, le mépris qu’ils font de l’honneur, leur humilité, leur charité pour les pauvres, leur miséricorde, leur accoutumance à surmonter la colère, surtout cet amour sincère dont ils brûlent pour Jésus-Christ [leur piété pour le Christ].
C’est pourquoi il n’y a rien que ces malheureux esprits ne fassent, pour empêcher qu’il ne se trouve des personnes qui aient le pouvoir de les fouler aux pieds, sachant quelle est la grâce que notre Sauveur a donné contre eux aux fidèles lorsqu’il leur dit : Je vous donne pouvoir de marcher sur la tête des serpents et des scorpions et de terrasser toutes les puissances de l’ennemi (Lc 10, 19).

chap. 30


4.7 L’enseignement du « père » - Le discernement des bons esprits

Notre commentaire. Le discernement des esprits est nécessaire, car les démons sont des experts en déguisement. Pour Antoine, la rencontre avec un saint ange s’accompagne de la tranquillité de l’âme – noter le mot grec à l’origine du mot « hésychasme » en français. Le désir des réalités célestes en ressort renforcé.

Or il est facile, avec la grâce de Dieu, de discerner les uns et les autres.

Car la vue des bons anges n’apporte aucun trouble. Ils ne contestent ni ne crient, et on n’entend point leur voix (Is 52, 2). Mais leur présence est si douce et si tranquille qu’elle remplit soudain l’âme de joie, de contentement et de confiance, parce que le Seigneur, qui est notre joie et la puissance de Dieu son Père, est avec eux. Et les pensées qu’ils nous inspirent étant tranquilles [αταραχοι atarachoi] et sans aucun trouble, ils illuminent ceux à qui ils apparaissent de telle sorte, qu’ils peuvent sans peine considérer ces bienheureux esprits ; et ils leur donnent un tel amour pour les choses divines et futures, qu’ils voudraient s’unir entièrement à eux et souhaiteraient pouvoir les suivre dans le ciel.

Mais comme il y a des hommes qui appréhendent même la vue des bons anges, leur charité est telle qu’ils les délivrent aussitôt de cette crainte, comme Gabriel en délivra Zacharie (Lc 1, 13), et l’ange qui parut au sépulcre en délivra ces saintes femmes qui allaient y chercher Notre Seigneur (Mt 28, 5) ; comme aussi celui qui dit aux bergers dans l’évangile : « N’ayez point de crainte » (Lc 2, 10). Car alors l’appréhension de ces bonnes âmes ne procède pas d’une faiblesse d’esprit qui les porte à s’étonner aisément, mais de la présence d’une nature plus excellente que la leur. Telle est donc l’apparition des bons anges.

chap.35


4.8 L’enseignement du « père » - Le discernement des mauvais esprits

Notre commentaire. Au contraire de la rencontre avec un saint ange, la rencontre avec un ange déchu trouble l’âme, provoque la confusion et l’acédie, et incite à retourner à son ancienne vie en abandonnant la voie monastique.

Au contraire, l’incursion et l’aspect des mauvais anges remplissent l’esprit de trouble. Ils viennent avec du bruit et avec des cris, comme le font des jeunes gens indisciplinés, et avec un tumulte comme celui causé par des larrons ; ce qui jette la crainte dans l’âme, remplit les pensées de confusion et de trouble, abat le visage de tristesse, donne du dégoût pour la vie solitaire, porte l’esprit au découragement [ακεδια acédie] et à la tristesse, dans le souvenir des parents et la crainte de la mort ; ce qui lui aussi fait désirer [επιθυμια epithumia] les choses mauvaises, mépriser la vertu et le remplit d’inconstance [dérègle les mœurs]

chap.36


4.9 L’enseignement du « père » - Sa conclusion

Notre commentaire. Le christianisme s’est synthétisé à partir de la matrice biblique juive et de la matrice philosophique grecque. Il a retenu l’anthropologie grecque d’une âme tripartite :

  • la partie supérieure, l’intellect, le νους noous, est capable de contempler les vérités éternelles,
  • tandis que la partie inférieure, sensitive, l’επιθυμια epithumia, ressent à travers les sens les besoins et les plaisirs terrestres du corps ;
  • la partie intermédiaire, volitive, θυμος thumos, décide l’action à mener pour atteindre le bien visé proposé par la partie intellectuelle, « noétique » ou par la partie sensitive.

La philosophie grecque valorisait l’activité contemplative, « théorétique » des réalités incorruptibles et éternelles situées dans les hauteurs par rapport à l’activité pratique liée aux contingences du corps corruptible d’ici-bas.

Nous retrouvons cette structure tripartite plus ou moins explicitement dans la Vie d’Antoine. La pensée est cependant bien chrétienne dans la mesure où il ne s’agit pas ici de s’élever dans le ciel des idées platoniciennes, mais d’entrer dans le Royaume des cieux en faisant confiance à la providence divine pour les besoins corporels : la nourriture céleste n’est pas de l’ordre intellectuel, noétique, comme dans la philosophie grecque, mais d’ordre spirituel, autrement dit elle relève d’un ordre au-delà du créé.

Antoine, selon sa coutume, menant la vie d’anachorète dans son petit monastère [ermitage μοναστεριω monasterio], travaillait sans cesse à s’avancer de plus en plus dans la perfection religieuse [l’ascèse ασκησιν asckesin]. Il se mettait devant les yeux ces demeures qui nous sont préparées dans le ciel ; il soupirait par le désir [ενθυμουμενος enthumoumenos] d’y arriver ; et considérant la fragilité de cette vie et la noblesse de notre âme [la partie spirituelle de notre âme το της ψυχης νοερον to tes psyches noeron], il avait honte d’être obligé de manger, de prendre quelque repos par le sommeil et de se voir assujetti aux autres nécessités du corps.

Ce qui faisait que souvent lorsqu’il était prêt à manger avec ses disciples, se ressouvenant de cette autre nourriture spirituelle [πνευματικης pneumatikes] , il s’en abstenait et s’éloignait d’eux, comme s’il avait eu honte qu’on l’eut vu manger. Ainsi il mangeait d’ordinaire seul lorsque la nécessité le contraignait à prendre quelque chose pour le soutenir. Mais cela n’empêchait pas qu’il ne mangeât souvent avec ses frères, lorsqu’ils l’en priaient, et afin de pouvoir plus commodément et dans la liberté de l’Esprit de Dieu, leur tenir des discours qui leur fussent profitables.

Il leur disait donc qu’il est préférable d’employer tous ses soins à ce qui est avantageux à l’âme, et non à ce qui regarde le corps auquel nous ne devons donner que fort peu de notre temps, et lorsque nous y sommes obligés par la nécessité ; tandis que nous devons nous employer à ce qui regarde l’utilité de notre âme, de crainte qu’elle ne se laisse emporter [attirer vers le bas] aux voluptés du corps [ηδονων hedonon], et afin qu’au contraire, elle le réduise en servitude : c’est-ce que Notre Seigneur a voulu nous enseigner lorsqu’il a dit : Ne vous inquiétez pas pour votre vie [âme ψυχηpsuche ] de quoi vous vous nourrirez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Ne pensez pas à ce que vous boirez, ni à ce que vous mangerez, et que vos esprits ne se troublent point dans la crainte de manquer de ce qui vous est nécessaire. Car c’est aux infidèles [aux nations du monde] d’avoir soin de ces choses, mais non pas à vous, puisque votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez donc d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné (Lc 12, 29-31).

chap.45


5. Retour sur la jeunesse d’Antoine : la victoire sur le démon

Notre commentaire. Le diable tente Antoine au niveau du bas-ventre, mais celui-ci lui résiste en s’appuyant sur son désir du Christ d’une part, et sur sa crainte de l’enfer d’autre part.
L’influence de la philosophie grecque se fait sentir dans la mention de la partie intellective, « noétique », de l’âme, mais on trouve ici une valorisation du corps proprement chrétienne absente de la philosophie grecque : le corps est le lieu de la victoire du Christ et de ses disciples sur le diable, il est l’appât auquel le diable a mordu sans voir l’hameçon [4] de la divinité cachée dans le corps de chair du Christ – nous retrouvons ici la double nature du Christ, vrai homme et vrai Dieu.

Le démon présentait à son esprit des pensées d’impureté ; mais Antoine les repoussait par ses prières. Le démon chatouillait ses sens ; mais Antoine, rougissant de honte, comme s’il y eut eu en cela de sa faute, fortifiait son corps par la foi, par l’oraison, et par les veilles.
Le démon, se voyant ainsi surmonté, prit de nuit la figure d’une femme et en imita toutes les actions afin de le tromper. Mais Antoine, élevant ses pensées [ενθυμουμενος enthumoumenos] vers Jésus-Christ et considérant quelle est la noblesse [ευγενειαν eugeneian] et l’excellence de l’âme [la partie intellective [5] - de l’âme το νοερον της ψυχης to noeron tes psyches], qu’il nous a donnée, éteignit ces charbons ardents dont il voulait par cette tromperie embraser son cœur.

Le démon lui remit encore davantage devant les yeux les douceurs de la volupté [ηδονης hedones] ; mais Antoine, comme entrant en colère et en s’affligeant, se représenta les gênes éternelles dont les impudiques sont menacés, et les douleurs de ce remord qui, comme un ver insupportable, ronge pour jamais leur conscience [se mettait dans le cœur la menace du feu et le tourment du ver].

Ainsi en opposant ces saintes considérations à tous ces efforts, ils n’eurent aucun pouvoir pour lui nuire. Et quelle plus grande honte pouvait recevoir le démon, lui qui ose s’égaler à Dieu, que de voir une personne de cet âge se moquer de lui, et de se trouver terrassé par un homme revêtu d’une chair fragile, lui qui se glorifie, comme il le fait, d’être par sa nature toute spirituelle élevé au-dessus de la chair et du sang [lui qui méprise la chair et le sang] !
Mais le Seigneur qui, par l’amour qu’il nous porte, a voulu prendre une chair mortelle, assistait son serviteur et le rendait victorieux du démon [le Seigneur qui prit chair pour nous et donne au corps victoire contre le diable] afin que chacun de ceux qui combattent [αγωνζομενων agonzomenon] contre lui puisse dire avec l’Apôtre : « Non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est en moi » (1 Co 15).

chap.5


6. Antoine enseigné directement par Dieu : la vision du géant

Notre commentaire. Antoine reçoit les réponses aux interrogations des moines par des visions inspirées par Dieu. Ici, Antoine a la vision de Satan comme d’un géant qui cherche à empêcher les âmes d’atteindre le ciel. Celles-ci sont dotées d’ailes afin de pouvoir s’envoler mais celles qui se sont prosternées devant le géant sont maintenues sur terre. Il s’agit de "passer" de ce monde-ci au monde céleste, ce passage faisant penser à l’Exode.

Il avait aussi un autre don. C’est qu’étant seul sur la montagne, s’il arrivait qu’il doutât en lui-même de quelque chose, Dieu lui en connaît la connaissance dans l’oraison ; si bien qu’on pouvait dire de lui, selon la parole de l’Écriture : Bienheureux celui qui est instruit par Dieu même (Is 54 ; Jn 6).

Un jour qu’il avait eu une discussion avec quelques-uns de ses frères touchant l’état de l’âme et le lieu où elle serait après cette vie, il entendit la nuit suivante quelqu’un qui l’appelait d’en haut et lui disait : Antoine, lève-toi, sors, et regarde.

Il sortit donc, car il savait bien à quel esprit il fallait ajouter foi, et vit quelque chose de fort grand, fort terrible et fort extraordinaire qui, étant debout, touchait jusqu’aux nues. Il aperçut aussi des personnes qui s’élevaient dans l’air, comme si elles avaient eu des ailes ; et ce fantôme, étendant les mains, en empêchait quelques-uns de monter. Mais il pouvait en empêcher les autres qui, volant par-dessus lui, passaient outre, sans plus craindre ses menaces. Ce qui lui faisait grincer des dents de rage, alors qu’il se réjouissait de ceux qu’il avait fait tomber.

Alors Antoine entendit cette voix qui lui disait : Comprends bien cette vision. A ces paroles, son esprit s’étant ouvert, il connut que ce grand fantôme était l’ennemi de nos âmes, qui porte tant envie aux fidèles qu’il retient et empêche de passer pour aller au ciel ceux qui lui sont assujettis, et qui au contraire ne peut fermer le passage à ceux qui n’ont point foi en lui.
Antoine prenant cette vision pour un avertissement, travaillait avec plus d’ardeur que jamais pour s’avancer chaque jour un peu plus dans la perfection et dans la vertu.

chap.66


7. L’orthodoxie d’Antoine

Notre commentaire. Antoine, malgré ses réalisations, reste attaché à l’Église et à son institution ecclésiastique. Tout charismatique qu’il est, il ne se croit pas supérieur aux membres ordonnés de l’Église. Fidèle à la foi - fides quae creditur, le contenu de la foi de l’Église, il ne supporte ni les schismatiques ni les hérétiques.

Il révérait les règles de l’Eglise au-delà de tout ce qu’on peut dire : c’est pourquoi il voulait que le moindre clerc lui soit préféré en toutes choses. Il n’avait point de honte de baisser la tête devant les évêques et les prêtres pour leur demander leur bénédiction, et s’il arrivait que quelque diacre qui avait besoin de son assistance vienne le visiter, après lui avoir dit ce qu’il désirait apprendre de lui pour son utilité, lui-même le priait de lui parler des choses spirituelles, n’ayant point honte d’apprendre. Et souvent il s’enquérait de ce qu’il croyait ignorer ; ne dédaignant pas écouter tous ceux qui étaient présents, il avouait avoir appris de ce que chacun avait dit de bon.

chap.67

Il était si admirable et si religieux en ce qui concerne la foi, qu’il ne voulut jamais avoir aucun commerce avec les Méléciens schismatiques, car il avait décelé dès le commencement leur malice et leur apostasie. Il ne voulut jamais aussi parler amicalement avec les Manichéens et les autres hérétiques, mais il les exhortait à sortir de leur erreur pour rentrer dans la vérité. Car il assurait que l’amitié et la communication avec de telles personnes était la ruine et la perte entière de l’âme. Pour cette même raison, il avait en horreur l’hérésie des Ariens et priait tout le monde de n’avoir aucune communication avec eux et de ne pas ajouter foi à leur mauvaise doctrine.

Un jour que quelques-uns venaient le voir, ayant reconnu leur impiété, il les chasse de la montagne, disant que leurs paroles étaient plus dangereuses que le venin des serpents. Et quelques autres voulant lui faire croire à tort qu’ils étaient dans les mêmes sentiments que lui, il ne put le souffrir et se mit en très grande colère contre eux.

chap.68


© fr. Franck Guyen op, janvier 2022


[1Les extraits proviennent du livre : Robert Arnauld d’Andilly, Les Vies des saints Pères (du désert et de quelques saintes et al.), t. I à III, À Paris, Chez Louis Josse, 1733, repris sur le site www.bibliotheque-monastique.ch
Pour des traductions plus récentes et plus littérales, voir :

  • Saint ATHANASE, VIE ET CONDUITE DE NOTRE PÈRE SAINT ANTOINE, Traduction par le P. Benoît LAVAUD, o.p., SPIRITUALITÉ ORIENTALE, n“ 28, 1979, 96 p.
  • Athanase d’Alexandrie, Vie d’Antoine, Introduction, texte critique, traduction, notes et index par G. J. M. Bartelink, sources chrétiennes n°400, éditions du Cerf, 1994, 432 p.

Nous avons indiqué entre crochets des variantes de traduction ainsi que le grec (simplifié) quand cela était utile à la compréhension du texte.

[2terminologie de la philosophie stoïcienne

[3cf. Vie chap. 9 :

Et certes on ne saurait trop admirer ce raisonnement, qui faisait voir qu’Antoine ne mesurait pas par le temps ni par sa retraite la vertu dont il faisait profession, mais par le zèle et la persévérance avec laquelle il la pratiquait. Ainsi ne pensant point au temps qu’il avait passé dans ces saints exercices [ascèse] et vivant comme s’il n’eût fait que commencer, il s’avançait de jour en jour avec plus de travail que jamais dans la perfection de la vie solitaire, se remettant continuellement devant les yeux ce passage de saint Paul : il faut oublier ce qui est derrière soi pour avancer plus avant (Ph 3, 14).
Il se souvenait aussi de ce que dit le prophète Elie : Le Seigneur est vivant, et il faut que je paraisse aujourd’hui en sa présence (III R 18, 15). Sur quoi il remarquait qu’il usait de ce mot d’aujourd’hui, parce qu’il comptait pour rien le temps passé ; mais que se considérant comme s’il n’eût fait que commencer à servir Dieu, il s’efforçait chaque jour de se rendre tel qu’il devait être pour se présenter devant lui, c’est-à-dire avec une conscience pure et une grande préparation de cœur pour obéir à toutes ses volontés et ne servir que lui seul.
A quoi il ajoutait que tous ceux qui font profession de la vie solitaire doivent prendre pour règle et pour patron le grand Elie, et voir dans ses actions comme dans un miroir quelle doit être leur conduite.

[4voir :

Cet esprit malheureux parle de la sorte et se sert de toute son audace, afin de surprendre les justes. Mais si nous sommes fidèles, nous ne craindrons point ses tromperies, et n’ajouterons aucune foi à ses paroles, sachant que c’est un menteur, et qu’il ne dit jamais rien de véritable. Car tous ces discours et ces bravades n’empêchent pas que notre Sauveur n’ait pris ce dragon infernal, comme à l’hameçon, qu’il ne l’ait attaché comme un cheval avec un licol, et enchaîné avec un carcan comme un esclave fugitif à qui on perce les lèvres pour lui fermer la bouche avec un anneau de fer (Job 40, 19-23) .
Ce misérable se voit tantôt comme un petit oiseau pris par le Seigneur dans les filets pour nous servir de jouet (Job 40, 24), et tantôt il se voit avec ses compagnons comme des scorpions et des serpents foulés aux pieds par les chrétiens[Lc 10,19].

chap.24

[5intellective et non pas spirituelle d’après une traduction fautive de Lavaud et de Bartelink à mon avis


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