La spiritualité du moine cénobite Benoît de Nursie (480-547) : une spiritualité de l’obéissance
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Benoît de Nursie (480-547) a fondé le monastère du Monte Cassino. Il a établi une Règle pour les moines vivant en communauté qui s’est imposée dans l’Occident latin, la Règle de saint Pacôme jouant le même rôle pour les moines d’Orient.
La Règle de saint Benoît met l’accent sur l’obéissance due au supérieur du monastère, l’ « abbé » (« père » en araméen) : en obéissant, le moine se détache de sa volonté propre comme le Christ a fait la volonté du Père et non la sienne [1]. Le renoncement doit être total : la Règle demande au moine de n’avoir rien en propre : ni sa volonté, ni son corps, ni a fortiori aucun bien extérieur, afin de pouvoir obéir à l’abbé [2] – nous ne sommes pas loin de la formule perinde ac cadaver - « aller comme un cadavre » - que reprendra mille ans plus tard Ignace de Loyola .
Conformément à la devise bénedictine « Ora et Labora », « prière et travail », Benoît demande au moine de partager son temps entre
- la lecture en privé des Écritures saintes, Lectio divina,
- l’ « œuvre de Dieu » - Opus Dei - soit la liturgie communautaire et
- le travail manuel.
© fr. Franck Guyen op, janvier 2022
Table des matières
Les textes proviennent de La Règle de saint Benoît
- Écoute, mon fils
- Les bons et les mauvais, les meilleurs et les pires
- Ora et Labora Prière et travail manuel
- La procédure pour entrer au monastère
1. Écoute, mon fils
Notre commentaire. Benoît reprend le lieu commun du moine combattant à la suite du Christ - sequella Christi -, vécu comme imitation et comme participation. La forme cénobitique choisie par Benoît l’amène à mettre en avant l’obéissance, ce qui suppose d’écouter – le premier mot du prologue :
- obéissance aux commandements de Dieu, écoute de l’enseignement, de, la doctrine du Christ ;
- obéissance à la Règle monastique ;
- obéissance au supérieur du monastère, au Père (« abbé »)
Benoît donne le Christ comme exemple parfait d’obéissance, qui répond à l’acte de désobéissance originel du premier couple, Adam et Ève
1. Écoute, ô mon fils, les préceptes du Maître [3], et prête l’oreille de ton cœur [4]. Reçois volontiers l’enseignement d’un père plein de tendresse et mets-le en pratique, afin que le labeur de l’obéissance te ramène à celui dont t’avait éloigné la lâcheté de la désobéissance. À toi donc s’adresse maintenant ma parole, qui que tu sois, qui renonces à tes propres volontés, et pour combattre militaturus sous le vrai Roi, le Seigneur Christ, prends en main les puissantes et glorieuses armes de l’obéissance. ….
11.Par conséquent, il nous faut préparer nos cœurs et nos corps à combattre militanda sous la sainte obéissance à ses commandements. Quant à ce qui en nous paraîtrait impossible à notre nature, prions le Seigneur qu’il veuille nous prêter le secours de sa grâce. Et si pour échapper aux peines de l’enfer nous voulons parvenir à la vie éternelle, tandis qu’il en est temps encore, que nous sommes en ce corps et que nous pouvons, à la lumière de cette vie, accomplir toutes ces choses, alors il nous faut courir et agir dès maintenant au profit de l’éternité…..
13. En effet, à mesure que l’on avance dans la vie religieuse conversationis et dans la foi, le cœur se dilate et l’on se met à courir dans la voie des commandements de Dieu avec une ineffable douceur d’amour dilectionis.
Ainsi donc, ne nous écartant jamais de son enseignement, et persévérant en sa doctrine dans le monastère jusqu’à la mort, participons par la patience aux souffrances du Christ, afin de mériter d’avoir part également à son règne [5]. Amen.Prologue
2. Les bons et les mauvais, les meilleurs et les pires
Notre commentaire. Benoît distingue les bons moines, cénobites et anachorètes, des mauvais moines, les sarabaïtes et les gyrovagues, les anachorètes étant les meilleurs et les gyrovagues les pires.
- Les bons moines se distinguent par leur obéissance à la Règle monastique et à l’abbé, les mauvais par leur recherche de leur volonté propre, ce qui les rend esclave de leurs passions ;
- les anachorètes sont les moines cénobites accomplis, leur excellence résulte de leur formation au combat au sein de la communauté ; la formation achevée, ils peuvent sortir du rang de l’armée pour affronter l’ennemi en solitaire [on notera que pour Benoît, le moine ermité doit d’abord avoir été éprouvé par la vie cénobitique].
- les gyrovagues – les errants en rond littéralement – cumulent les imperfections : ils refusent l’obéissance comme les sarabaïtes, mais en plus, ils vagabondent au lieu de rester stables en un lieu.
4.Il est manifeste qu’il y a quatre espèces de moines.
La première est celle des Cénobites, c’est-à-dire de ceux qui vivent dans [un cénobitarum c’est-à-dire] un monastère, et combattent sous une Règle et un Abbé.15.La deuxième espèce est celle des Anachorètes ou Ermites.
Ceux-ci n’en sont plus, dans la vie religieuse, à la ferveur du début : l’épreuve prolongée du monastère, jointe aux leçons et au soutien d’un grand nombre, leur a appris à lutter pugnare contre le diable.
Bien exercés, ils sortent des rangs de leurs frères pour se livrer au combat singulier pugnam du désert, et assurés de pouvoir désormais se passer de l’assistance d’autrui, ils sont en état, avec l’aide de Dieu, de soutenir par leur seule main et leur seul bras la lutte contre les vices de la chair et des pensées.
16.La troisième espèce de moines, vraiment détestable, est celle des Sarabaïtes.
Ils ne sont astreints à aucune Règle , l’expérience seule est leur maîtresse [maîtresse d’expérience], mais au lieu d’en être purifiés comme l’or dans la fournaise, ils en sont plutôt amollis comme le plomb.
Ils témoignent par leurs œuvres de leur foi mondaine et mentent à Dieu par leur tonsure. On les voit se renfermer sans pasteur deux ou trois ensemble, ou même seuls, dans leur propre bergerie et non dans celle du Seigneur. Ils n’ont d’autre loi que la satisfaction de leurs désirs desideriorum voluptas ; tout ce qu’ils pensent ou préfèrent, ils le tiennent pour saint, et ce dont ils ne veulent pas, ils le regardent comme illicite.17.La quatrième espèce de moines est celle des Gyrovagues.
Ils passent toute leur vie à courir de pays en pays, restant trois ou quatre jours comme hôtes dans les demeures des uns et des autres [des cellules différentes] ; sans cesse errants, jamais stables, esclaves de leurs passions et des plaisirs de la bouche, enfin, pires en tout que les Sarabaïtes.Prologue
3. Ora et Labora Prière et travail manuel
Notre commentaire. Benoît divise la journée entre « lecture des choses divines » - lectio divina et travail manuel. On notera l’aspect réglementaire et disciplinaire de la Règle . On notera aussi que Benoît s’adresse à des moines capables de lire.
48. Le travail manuel de chaque jour
215.L’oisiveté est ennemie de l’âme. Les frères doivent donc consacrer certaines heures au travail des mains et d’autres à la lecture des choses divines lectione divina. C’est pourquoi nous croyons devoir régler comme il suit ce double partage de la journée.
216.De Pâques à la mi-septembre, les frères sortiront dès le matin pour s’employer aux travaux nécessaires, depuis la première heure jusque vers la quatrième. À partir de la quatrième heure jusque vers la sixième, ils vaqueront à la lecture. 217.Après la sixième heure, leur dîner fini, ils se reposeront sur leurs lits dans un silence complet. Si quelqu’un veut lire, qu’il lise tout bas de façon à ne pas incommoder les autres. None sera un peu avancée au milieu de la huitième heure ; puis ils retourneront au travail jusqu’aux Vêpres.
218.Si la nécessité ou la pauvreté exigent que les frères s’occupent eux-mêmes des récoltes, qu’ils ne s’en affligent pas ; car c’est alors qu’ils sont véritablement moines, vivant du travail de leurs mains, comme nos Pères et les Apôtres. Que tout se fasse cependant avec mesure, par égard pour les faibles.
219.De la mi-septembre au commencement du Carême, ils vaqueront à la lecture jusqu’à la fin de la deuxième heure. La deuxième heure passée, on dira Tierce ; après quoi tous s’occuperont au travail qui leur aura été confié. Au premier coup de None, chacun quittera son ouvrage, et ils se tiendront prêts pour le moment où l’on sonnera le second coup. Après le repas, ils vaqueront à leurs lectures ou à l’étude des psaumes.
220.Durant le Carême, ils feront leurs lectures depuis le matin jusqu’à la fin de la troisième heure, et ils s’occuperont ensuite au travail qui leur aura été confié, jusqu’à la fin de la dixième heure. En ces jours de Carême, chacun recevra un livre de la bibliothèque, qu’il lira dans l’ordre et en entier. Ces livres seront distribués au début du Carême.
221.Qu’on ait soin avant tout de désigner un ou deux anciens, qui circuleront dans le monastère aux heures où les frères vaquent à la lecture, afin de voir s’il ne se rencontre pas par hasard un frère porté à l’ennui qui, au lieu de s’appliquer à la lecture, se livre à l’oisiveté ou au bavardage et qui ainsi, non seulement se nuit à lui-même, mais encore dissipe les autres. Si un frère — pourvu que non ! — est surpris en cette faute, on le reprendra jusqu’à deux fois. S’il ne s’amende pas, il subira la correction régulière, de manière à inspirer de la crainte aux autres.Prologue
4. La procédure pour entrer au monastère
Notre commentaire. L’engagement dans la voie de conversion monastique est radical :
- il demande de renoncer à tout pour ne plus rien avoir en propre : le moine renonce à ses biens matériels, à sa volonté propre et à son corps – nous ne sommes pas loin de la formule perinde ac cadaver - aller comme un cadavre - que reprendra mille ans plus tard Ignace de Loyola ;
- l’engagement demande la stabilité dans le monastère d’où le moine ne devra plus sortir ;
- il demande l’obéissance à la Règle et à l’abbé.
Cet engagement ne doit donc pas être pris à la légère, d’autant que pour Benoît, il est pris devant la communauté monastique mais aussi devant Dieu : le rompre, c’est risquer la condamnation divine d’après Benoît.
La période probatoire est donc importante pour discerner si le candidat à la vie monastique en est capable : en tout premier lieu, vérifier son désir de Dieu, sa détermination à entrer dans le monastère, sa capacité à louer Dieu avec la communauté dans la liturgie (l’Œuvre de Dieu - Opus Dei) et à méditer en privé la Parole de Dieu (la lecture des pages sacrées - Lectio divina
58. La manière de recevoir les frères
258.Lorsque quelqu’un se présente pour embrasser la vie religieuse ad conversationem, on ne doit pas facilement lui accorder l’entrée ; mais on fera ce que dit l’Apôtre : Éprouvez les esprits pour voir s’ils sont de Dieu . [6]. Toute la communauté répétera trois fois ce verset, en y ajoutant le Gloria. Le frère novice se prosternera ensuite aux pieds de chacun des frères, leur demandant de prier pour lui. À dater de ce jour, on le tiendra pour membre de la communauté.
264.S’il possède quelques biens, il devra préalablement ou les distribuer aux pauvres, ou les conférer par une donation solennelle au monastère, sans rien se réserver du tout ; car il sait, dès cet instant, ne plus même pouvoir disposer de son propre corps.
265.On le dépouillera donc immédiatement, dans l’oratoire, des habits personnels dont il était vêtu, et on le revêtira d’habits appartenant au monastère. Les vêtements qu’il aura quittés seront déposés au vestiaire, pour y être conservés, afin que, si un jour, à l’instigation suadenti du diable, il se décidait — pourvu que non ! — à sortir du monastère, on puisse alors lui ôter les habits du monastère, et le chasser. On ne lui rendra pas néanmoins sa charte que l’Abbé a prise jadis sur l’autel, mais on la gardera dans le monastère.Prologue
© fr. Franck Guyen op, octobre 2024
[1] voir dans les évangiles synoptiques :
| Et allant un peu plus loin et tombant la face contre terre, il priait, disant : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Pourtant, non pas comme je veux, mais comme tu veux ! » (Mt 26, 39) | Et, allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, si possible, cette heure passât loin de lui. Il disait : « Abba, Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe ! Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (Marc 14, 35-36) | Et lui s’éloigna d’eux à peu près à la distance d’un jet de pierre ; s’étant mis à genoux, il priait, disant : « Père, si tu veux écarter de moi cette coupe... Pourtant, que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne qui se réalise ! » Alors lui apparut du ciel un ange qui le fortifiait. Pris d’angoisse, il priait plus instamment, et sa sueur devint comme des caillots de sang qui tombaient à terre. (Luc 22, 41-44) |
Voir dans Jean :
Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé.[(Jn 6, 38 )
[2] cf. dans la Règle :
33. Si les moines doivent avoir quelque chose en propre
163.Avant tout, il faut retrancher radicalement du monastère ce vice de la propriété.
Que personne ne se permette de rien donner ou recevoir sans l’autorisation de l’Abbé,
ni d’avoir quoi que ce soit en propre, absolument aucune chose — ni livres, ni tablettes, ni stylet pour écrire ; en un mot, rien du tout — ,
puisqu’il n’est pas même permis aux moines d’avoir en propre ni leur corps, ni leurs volontés, mais qu’ils doivent attendre du père du monastère tout ce qui leur est nécessaire.
Qu’il ne leur soit donc jamais licite d’avoir quelque chose que l’Abbé n’aurait pas donné ou permis.
[3] Pr 1, 8
[4] Pr 4, 20
[5] Voir la référence à Ph 3,10-11
[6] 1 Jn 4, 1] ] Si un nouveau venu persévère à frapper à la porte, et si après quatre ou cinq jours on reconnaît qu’il est patient à supporter les rebuffades et les difficultés mises à son admission, et qu’il persiste dans sa demande, on consentira à le faire entrer et à le loger quelques jours à l’hôtellerie. Ensuite, il passera au logement des novices, où ceux-ci méditent, mangent et dorment.
259.On désignera pour lui un ancien qui soit apte à gagner les âmes et qui le surveillera avec le plus grand soin. Il examinera avec sollicitude s’il cherche vraiment Dieu, s’il est attentif à l’Œuvre de Dieu, à l’obéissance et aux humiliations ad opprobria. On lui fera connaître toutes les choses dures et âpres par lesquelles on va à Dieu.
260.S’il promet de persévérer dans sa stabilité, après deux mois, on lui lira cette Règle en entier, puis on lui dira : Voici la loi sous laquelle tu veux combattre militare. Si tu peux l’observer, entre ; mais si tu ne le peux pas, tu es libre de te retirer. S’il persiste, on le reconduira au noviciat, et l’on continuera de l’éprouver en toute patience.
261.Au bout de six mois, on lui lira encore la Règle , afin qu’il sache bien à quoi il s’engage. S’il persévère, après quatre autres mois, on lui lira à nouveau cette même Règle . Et si après mûre délibération, il promet de la garder en tous points et d’observer tout ce qui y est commandé, alors il sera reçu dans la communauté ; mais qu’il sache aussi qu’en vertu de la loi portée par la Règle il ne lui sera plus permis de quitter le monastère à partir de ce jour, ni de secouer le joug de cette Règle , qu’après une aussi longue délibération il était à même de refuser ou d’accepter.
262.Avant d’être reçu, il promettra devant tous, dans l’oratoire, stabilité, vie religieuse conversatione morum suorum et obéissance, en présence de Dieu et de ses Saints ; afin que si un jour il faisait autrement, il serait condamné par Celui dont il se serait joué.
263.Il fera de cette promesse une charte au nom des Saints dont les reliques sont en ce lieu, et de l’Abbé présent. Il écrira cette charte de sa propre main ; ou s’il est illettré, un autre prié par lui l’écrira. Le novice lui-même la signera, puis il la placera de sa propre main sur l’autel. Lorsqu’il l’y aura déposée, il entonnera aussitôt ce verset : Reçois-moi, Seigneur, selon ta parole, et je vivrai ; et ne me confonds pas dans mon attente[[ Ps 118, 116
