Introduction aux spiritualités d’Asie : le bouddhisme
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Introduction aux traditions religieuses et spirituelles d’Asie [1]
- introduction au bouddhisme - temps de lecture estimé : 1 h 20
- introduction au confucianisme - temps de lecture estimé : 30 mn
- introduction au taoïsme - temps de lecture estimé : 15 mn
- introduction à l’hindouisme - temps de lecture estimé : 40 mn
Introduction au bouddhisme - Le plan
Préambule
1. L’histoire fondatrice du Bouddha Sakyamuni
- a) De la naissance à la sortie de la caste
- b) La marche vers l’Éveil
- c)La doctrine du triple poison
- d) La doctrine des Quatre nobles vérités
- e) La communauté monastique
- f) L’extinction complète
- g) L’expansion du bouddhisme en Asie
2. La Voie des Anciens (Theravada)
3. Le Grand Véhicule (Mahayana)
4. Le Véhicule Tantrique - Tantrayana
- 5. Le regard occidental sur le bouddhisme
- a. « Le bouddhisme n’est pas une religion mais une philosophie »
- b. Une vision occidentale en décalage avec la théorie en Asie
- c. Une vision occidentale en décalage avec la pratique en Asie
- d. Un malentendu qui remonte au XIXe siècle
- e. Le bouddhisme comme thérapie douce
- f. Le bouddhisme, une religion tolérante
Annexe : table de correspondance des termes bouddhistes en français
Préambule
Tableau récapitulatif
| la Voie des Anciens Theravada | Grand Véhicule Mahayana | Véhicule Tantrique Tantrayana | |
|---|---|---|---|
| Histoire | Expansion en Asie du Sud-Est. Intégration de l’animisme. Crise nationaliste au XXe siècle | Expansion en Asie sinisée. Traduction des textes en chinois. Formation d’écoles bouddhistes chinoises. Intégration du culte des ancêtres. | Implantation différenciée entre Tibet et Chine. Traduction des textes en tibétain. Institution du Dalaï lama. Transmission par les tülkous et les terma |
| Valeur ultime | l’Extinction des passions Nirvana | la Nature de Bouddha | la Nature de Bouddha |
| Visée | réaliser l’Extinction des passions | réaliser l’état de Bouddha pour le bien des êtres | réaliser l’état de Bouddha pour le bien des êtres dès cette vie-ci |
| Méthode | l’Octuple sentier du « Méritant » [l’Extinction] Arhat | La progression en dix étapes de l’Être-pour l’Éveil Bodhisattva | la voie de la transmutation des passions en sagesses par les Trois Mystères de l’Être accompli Siddha |
Précision de vocabulaire
1§ Le fondateur de la bouddhologie, le français Eugène Burnouf (1801-1852), a distingué l’adjectif « bouddhiste » réservé aux personnes de l’adjectif « bouddhique » pour les choses. Nous ne reprenons pas cette distinction encombrante et sans réelle valeur ajoutée.
Préambule
2§ Le bouddhisme est apparu en Inde avant de se répandre en Asie sous la forme de trois grands courants : la Voie des Anciens, le Grand Véhicule et le Véhicule Tantrique.
Le Grand Véhicule représente le courant bouddhiste le plus important en nombre, avec 56 % du nombre total de bouddhistes en Asie. Vient ensuite la Voie des Anciens (38%) suivi du Véhicule Tantrique (6%) [2].
3§ Nous retracerons l’histoire de leur référence commune, le Bouddha Sakyamuni, avant de les étudier successivement.
1. L’histoire fondatrice du Bouddha Sakyamuni
4§ Le bouddhisme est apparu en Inde vers 500 avant Jésus-Christ avec celui qu’on appelle le Bouddha Sakyamuni, littéralement « l’Éveillé Sage-[du-clan]-des-Sakya ».
5§ Il a apporté une réponse personnelle à la question existentielle qui agitait le brahmanisme : comment libérer l’âme, le Soi, de l’esclavage de la roue des renaissances qui fait renaître sans fin les êtres dans les six destinées : êtres célestes, humains, animaux, esprits affamés, esprits belliqueux, ou condamnés dans les enfers sous terre.
6§ La cosmogonie bouddhiste répartit ces six formes d’existence dans un triple monde :
- le monde du désir où se retrouvent les six destinées, des enfers jusqu’aux domaines célestes ;
- le monde de la forme, accessible seulement aux êtres célestes, où les êtres sont constitués de matière subtile ;
- le monde sans forme, constitué des états mentaux les plus élevés sans aucun support corporel.
7§ La réponse du Bouddha Sakyamuni sort du cadre de la religiosité classique hindoue, dans la mesure où pour lui il n’y a pas d’âme comme nous allons le voir.
8§ Les bouddhistes racontent la vie du Bouddha Sakyamuni en quatre évènements extraordinaires situés dans le royaume du Maghada, au nord-est de l’Inde :
- la naissance à Lumbini ;
- l’Éveil à l’âge de trente-cinq ans à Bodh Gaya ;
- la première prédication au Parc des Gazelles à Sarnath et enfin
- sa mort – son Extinction définitive - à quatre-vingts ans à Kushinagar.
a De la naissance à la sortie de la caste
9§ Être céleste dans son avant-dernière existence, le futur Siddharta Gautama choisit de naître dans le clan des Sakya, de la caste des gouvernants : la reine voit en rêve un éléphant lui toucher le flanc de sa trompe et le lendemain elle se retrouve enceinte.
10§ L’accouchement se passe lui aussi de manière extraordinaire : alors qu’elle se promène dans le parc de Lumbini, la reine, fatiguée, s’appuie à la branche d’un arbre. Siddharta sort à ce moment de son flanc ; déposé à terre, il se met à marcher et prononce la phrase suivante : « Ceci est ma dernière existence, je suis né pour le bien des êtres ».
11§ Marié à 15 ans, il engendre un fils nommé Rahula, « entrave », « lien ».
12§ Siddharta mène une vie dorée où lui sont épargnés les spectacles désagréables. Ce cocon confortable se déchirera à la suite de quatre rencontres en dehors du palais. Ce qu’il verra à vingt-neuf ans l’amènera à une rupture décisive.
13§ À la première sortie, il rencontre un homme à la démarche hésitante, appuyé sur une canne. Les yeux de cet homme sont ternes, sa peau est grise, ridée, ses cheveux rares sont de couleur grise, de sa bouche édentée coule un filet de salive tandis qu’une goutte de morve pend à son nez. Quand il parle, ses propos manquent de cohérence, ses gestes sont mal assurés et ses mains tremblent.
14§ Siddharta s’inquiète auprès de son cocher : « Qu’a donc cet homme ? ». Et le cocher de répondre : « Ô prince, la force vitale de cet homme est usée, il souffre de la vieillesse ». - Siddharta : « C’est terrible, la vieillesse. Elle concerne seulement cet homme ou d’autres que lui ? ». - Le cocher : « Mais, ô prince, tout ce qui naît doit vieillir, c’est là une loi immuable ».
15§ Siddharta rentre chez lui se coucher sans toucher à son repas : il vient de comprendre que lui aussi vieillira.
16§ Lors de la deuxième sortie, Siddharta rencontre un malade et il découvre que lui aussi tombera malade un jour. Il passe là encore une mauvaise nuit.
17§ La troisième sortie est encore plus déprimante. Siddharta voit une forme humaine couchée sur le sol, inerte : on la touche, elle ne réagit pas, on lui parle, elle ne répond pas. De ses divers orifices sortent des liquides malodorants, des vers sortent de son corps et des mouches se posent en vrombissant sur lui. Un corbeau s’envole à tire d’aile, tenant un œil dans son bec, tandis qu’un chien s’enfuie avec un morceau de cuisse dans la gueule.
18§ « Mais, qu’est-il arrivé à cet homme ? » s’étonne Siddharta . Le cocher lui répond : « Ô prince, sa force vitale l’a quitté et il est mort ». – Siddharta : « C’est terrible, la mort. Elle concerne seulement cet homme ou d’autres que lui ? ». – Le cocher : « Mais enfin, ô prince, tout ce qui naît doit mourir, c’est là une loi inéluctable ».
19§ Siddharta passe à nouveau une mauvaise nuit car il vient de découvrir que lui aussi mourra.
20§ Les trois rencontres illustrent la première des Quatre nobles vérités : la naissance est douleur, la maladie est douleur, la vieillesse est douleur, la mort est douleur – mais aussi ne pas être avec ceux qu’on aime est douleur, être avec ceux que l’on n’aime pas est douleur, ne pas avoir ce que l’on veut est douleur.
21§ La quatrième sortie s’avère plus heureuse. Siddharta rencontre un religieux mendiant qui le surprend par sa sérénité : cet homme totalement démuni semble ne pas craindre la vieillesse, la maladie et la mort, alors que lui, tout prince qu’il est, passe ses nuits dans l’angoisse.
22§ En pleine crise existentielle à vingt-neuf ans, Siddharta décide d’imiter le religieux mendiant en allant sur les routes à la recherche de la Vérité. Quittant subrepticement le palais de nuit, il jette un dernier regard en arrière sur le gynécée endormi : de la bouche entrouverte d’une femme coule un filet de salive, une autre ronfle sans retenue, la jupe d’une autre a glissé, découvrant son sexe, tandis qu’une autre lâche un pet. Face à cette scène, Siddharta a l’impression de voir un champ de cadavres, il est désormais détaché du désir charnel.
23§ Nous avons accumulé à dessein les descriptions peu reluisantes du corps : sans qu’il le sache, le lecteur a pratiqué la méditation bouddhiste de l’« horrible » [3] : il s’agit de visualiser le corps comme un sac ouvert aux deux bouts et rempli d’ordures : peau, poils, dents, os, urine, excréments, morve, salive, bile, sucs gastriques.
b) La marche vers l’Éveil
24§ Siddharta ne trouve sur sa route aucun guide spirituel qui réponde à son attente. Se mettant à son compte, Siddharta entreprend une ascèse rigoureuse au point qu’il rencontre sa colonne vertébrale quand il pose la main sur son ventre. Alors qu’il est sur le point de mourir de faim, il se rend compte qu’il n’a pas réussi à se libérer du cycle des renaissances malgré son ascèse. Par chance, une jeune fille qui passait par là le sauve de la mort en lui offrant de la nourriture.
25§ Siddharta déduira de cette expérience qu’il faut gérer son corps comme une corde de luth : ni trop le tendre sinon il casse, ni trop le détendre sinon il perd son ressort. Le bouddhisme appelle cette recherche permanente de l’équilibre la « voie du milieu » [4].
26§ Revigoré, Siddharta s’assoit en méditation sous un arbre.
27§ Le roi de l’illusion, Mara, craignant pour son empire, survient alors pour l’en déloger. Il lance ses soldats sur Siddharta, mais leurs flèches et leurs lances se transforment en fleurs. Mara envoie alors ses courtisanes distraire Siddharta de sa méditation. « Viens t’amuser avec nous », chantent-elles en dansant autour de lui, mais il reste impassible tandis que leur corps se flétrit au fur et à mesure qu’elles tournent autour de lui.
28§ Mara affronte alors personnellement Siddharta : « Ôte-toi de dessous cet arbre, car la place me revient », affirme-t-il. Et ses subalternes de renchérir.
29§ Siddharta se trouve en mauvaise posture : qui va témoigner en sa faveur ? Surgit soudain de terre un personnage féminin qui prend le parti de Siddharta . Joignant le geste à la parole, le personnage tord son chignon d’où sort un fleuve d’eau qui emporte Mara et sa suite [5].
30§ Plus rien ne s’oppose à la progression de Siddharta et, une certaine nuit, à 35 ans, il réalise l’Éveil, devenant ainsi le Bouddha Sakyamuni, l’ « Éveillé Sage-des-Sakya » [6].
31§ L’Éveil s’est produit à la troisième veille de la nuit. Pendant la première veille, Siddharta s’est remémoré l’enchaînement de ses vies antérieures ; pendant la seconde veille, il a étendu ce savoir extraordinaire à tous les êtres, autrement dit il a maîtrisé les arcanes de la loi de l’acte, du karma. Pour autant, ces savoirs extraordinaires ne le constituaient pas encore en Bouddha.
32§ C’est seulement lors de la troisième veille qu’il réalise l’Extinction, le Nirvana, en déracinant le « triple poison du mental » et qu’il devient un Bouddha, un Éveillé.
c) La doctrine du Triple poison
33§ Le Triple poison désigne ce qui ensemence les actes, les rendant capables de fructifier en conditions d’existence bonnes ou mauvaises dans les vies suivantes : - le premier poison est l’avidité, la cupidité qui pousse à posséder, à mettre la main sur quelque chose ou quelqu’un : « il me faut ceci ou cela, cela va faire mon bonheur » - et pour y arriver on est tenté de mentir, de voler, de tuer ;
- le deuxième poison regroupe la haine, la peur, la jalousie, les sentiments négatifs qui, à l’inverse du premier, poussent à rejeter, à repousser : « loin de moi cette chose, cette personne, elle va faire mon malheur ». Ces sentiments poussent à mentir, voler, tuer ;
- le troisième et dernier poison est d’ordre intellectuel et non plus affectif : il s’agit de la croyance erronée en l’âme, le Soi, qui en réalité n’a aucune réalité substantielle puisqu’elle est un assemblage instable et provisoire d’éléments hétérogènes [7]. S’appuyant sur cette conviction erronée, les poisons de l’avidité et de la colère infectent le mental par leurs désirs centrés sur ce que je dois faire pour obtenir mon bonheur et éviter mon malheur : moi, moi et encore moi.
34§ Le Bouddha a extirpé les racines du Triple poison, il pose désormais des actes « karmiquement » neutres : n’étant plus conditionnés par l’avidité ou la colère, vides de tout égocentrisme, les actes du Bouddha ressemblent à des graines stérilisées, incapables de fructifier en vies suivantes : le capital « karmique » a cessé d’être alimenté et il sera soldé dans cette vie-ci, la dernière du Bouddha Sakyamuni.
d) La doctrine des Quatre Nobles Vérités
35§ La doctrine des Quatre Nobles Vérités reprend celle du Triple poison sous un autre angle.
36§ Nous avons déjà rencontré la première noble vérité qui diagnostique que tout ce qui constitue ce monde est « douleur » -.
37§ La seconde noble vérité affirme que la « soif » est à l’origine de la douleur : soif de plaisirs sensibles, soif d’exister pour obtenir ces plaisirs mais aussi parce que se sentir exister est en soi une jouissance, soif de ne pas exister parce qu’on estime ne plus pouvoir connaître le plaisir – soif négative qui dit en creux un intense désir de jouissance.
38§ La troisième noble vérité promet qu’on peut faire cesser la « douleur » - en éteignant le feu de la soif. L’extinction se dit nirvana en sanskrit : une bougie atteint le nirvana quand, faute de cire, la flamme s’éteint. La cire représente les passions, tandis que la flamme représente la soif.
39§ La quatrième noble vérité donne le remède pour éteindre la soif, à savoir l’Octuple sentier décrit en trois registres : - stabilisation de sa vie par l’action, la parole et les moyens d’existence justes : ni mensonge, ni vol, ni meurtre, ni sexualité irresponsable, ni addiction ;
- stabilisation du mental : le mental est semblable à un singe qui ne cesse de passer d’une branche à l’autre ; on le calme par l’effort juste, la concentration juste, l’attention juste : on se concentrera par exemple sur les différentes phases de la respiration ;
- compréhension intime par la pensée et la vision justes de la vérité révélée par le Bouddha, en particulier l’illusion de l’âme comme principe individuel permanent.
40§ Le Bouddha consolide son expérience mystique pendant un mois avant d’enseigner sa voie au parc des Gazelles, à Sarnath, auprès de ses cinq futurs disciples. Cet événement appelé la mise en route de la roue de la Loi [du Bouddha] est représenté au fronton de temples bouddhistes par la roue à huit rayons (l’octuple sentier) encadrée de deux gazelles.
41§ Le geste codé du Bouddha de « la mise en route de la roue de la Loi » est réalisé avec l’index et le pouce de chaque main joints pour former un cercle, les autres doigts étant en extension ; la paume de la main gauche est tournée vers le cœur tandis que celle de la main droite est tournée vers l’extérieur ; les deux mains sont élevées au niveau du cœur, le medium de la main gauche touchant le point de jonction de l’index et du pouce de la main droite.
e) La fondation de la communauté monastique
42§ Une communauté de moines se forme autour du Bouddha, l’amenant à préciser les règles de cette forme de vie où l’on « quitte le foyer » pour marcher sur la voie du Bouddha.
43§ Sur l’insistance de sa tante, Mahaprajapati Gautami, le Bouddha Sakyamuni a aussi ouvert la voie monastique aux femmes [8]. Le Bouddha demandera cependant que les moniales soient subordonnées aux moines.
44§ Des laïcs ont contribué par leurs dons à faire vivre la communauté des moines et des moniales. Ces dons ont permis aux moines de s’installer dans des monastères et de cesser la vie itinérante.
45§ Le Triple joyau est désormais constitué : l’Éveillé, la Loi prêchée par le Bouddha et la communauté de ceux et celles qui suivent la Loi, soit respectivement, le Bouddha, le Dharma et la Sangha.
46§ Les adeptes bouddhistes prononcent la formule dite de la « Prise du refuge dans le Triple joyau ». La Voie des Anciens la décline de la manière suivante :
47§ « je prends refuge dans le Bouddha ; je prends refuge dans le Dharma ; je prends refuge dans la Sangha ;
pour la deuxième fois, je prends refuge dans le Bouddha ; pour la deuxième fois, je prends refuge dans le Dharma ; pour la deuxième fois, je prends refuge dans la Sangha ;
pour la troisième fois, je prends refuge dans le Bouddha ; pour la troisième fois, je prends refuge dans le Dharma ; pour la troisième fois, je prends refuge dans la Sangha » [9]
f) L’Extinction complète
48§ Après avoir enseigné le Dharma pendant quarante-cinq ans et régulé la vie en communauté monastique, le Bouddha réalise l’extinction complète à l’âge de quatre-vingts ans à Kushinagar. Les artistes bouddhistes le représentent couché entre deux arbres sur le côté droit, la tête à l’est et les pieds à l’ouest.
49§ Les restes mortuaires de son incinération ont été récupérés pour être vénérés dans des tumuli funéraires servant de reliquaires – des stupa. En passant en Chine, les tumuli sont devenus des tours à plusieurs étages appelées « pagodes ».
50§ Les bouddhistes pratiquent la circumambulation autour de ces monuments sacrés en les gardant à main droite. En Thaïlande, ils sont intégrés dans un réseau de fils de coton blanc les reliant à des statues du Bouddha Sakyamuni et autres objets sacrés, constituant ainsi une sorte de circuit énergétique sacré.
51§ En parallèle du culte des reliques, les moines se seraient rassemblés au « concile » de Rajagriha pour fixer les enseignements du maître dans la « Triple corbeille » : la corbeille des règlements monastiques, celle des dits du Bouddha et de ses grands disciples et enfin, sans doute plus tardive, celle des traités métaphysiques. Les historiens débattent de la réalité historique de ce concile.
g) L’expansion du bouddhisme en Asie
52§ Le bouddhisme a rayonné en Asie sinisée et en Asie indianisée où il s’est implanté durablement. Il a par contre périclité en Inde. Le premier empereur à avoir unifié une grande partie de l’Inde, l’empereur Ashoka (273-232), s’était pourtant converti au bouddhisme et en avait fait la promotion dans son Empire comme en témoignent les stupa de Sarnath et de Sanchi édifiés sous son règne.
53§ La dynastie Gupta (entre le quatrième siècle et le sixième siècle) a soutenu le bouddhisme et l’hindouisme. L’art bouddhiste a fleuri sous leur règne à Mathura tandis que le roi Kumararagupta 1er (415-455) dotait l’université bouddhiste de Nalanda appelée à devenir un centre d’études bouddhiste réputé.
54§ L’université de Nalanda a été détruite lors des invasions turques et afghanes vers 1200, mais le bouddhisme avait déjà commencé à décliner en Inde à partir de la seconde moitié du premier millénaire, supplanté par l’hindouisme qui avait réformé la religiosité indienne en préservant ses marqueurs identitaires, à la différence du bouddhisme hétérodoxe [10].
55§ Les trois courants, la Voie des Anciens, le Grand Véhicule et le Véhicule Tantrique rapportent la vie du Bouddha Sakyamuni en suivant la même trame mais ils diffèrent sur son interprétation, en particulier sur la réalité de la disparition du Bouddha Sakyamuni :
- la Voie des Anciens considère que le Bouddha Sakyamuni n’est plus présent pour personne ; les deux joyaux de la Loi et de la communauté des moines pallient à sa disparition ;
- le Grand Véhicule, suivi en cela par le Véhicule Tantrique, considère que le Bouddha Sakyamuni a fait semblant de disparaître afin de provoquer un sursaut salutaire chez ses disciples, comme le soutient l’un de ses écrits les plus influents, le Sutra du Lotus ; en réalité le Bouddha Sakyamuni est toujours présent et actif.
56§ Ces divergences d’interprétation renvoient à des différences de valorisation de la figure du Bouddha, comme nous allons le voir.
2. La Voie des Anciens (Theravada)
a. Histoire de la Voie des Anciens
57§ Le bouddhisme s’est répandu dans l’Asie indianisée du sud-est à partir du troisième siècle avant l’ère chrétienne : Sri Lanka [11], Myanmar, Thaïlande, Laos, Cambodge, et Indonésie (avant que celle-ci devienne musulmane au onzième siècle). La diffusion s’est faite principalement par voie maritime.
58§ La Voie des Anciens s’appuie sur la Triple Corbeille écrite en pali, une langue supposée parlé par le Bouddha même si, d’après la philologie, il aurait plutôt parlé le maghadi.
59§ Le pali joue le rôle d’une langue sacrée pour la Voie des Anciens qui l’utilise dans la liturgie, même si elle n’est plus comprise par les fidèles. Cette sacralisation explique la traduction en pali de textes bouddhistes cinghalais par Buddhaghosa, le grand commentateur du cinquième siècle à l’origine du célèbre commentaire du Visuddhimagga.
1. L’intégration de l’animisme dans la Voie des Anciens
60§ Le bouddhisme de la Voie des Anciens a intégré les esprits des religions animistes autochtones en les incluant dans le cycle des renaissances : aspirant à la libération, ils se mettent au service des moines propagateurs du message du Bouddha.
61§ Deux exemples montrent comment le bouddhisme a intégré les divinités animistes en les subordonnant à la figure du Bouddha :
- alors que le Bouddha est en train de consolider son expérience de l’Éveil, un déluge survint qui menaçait de l’emporter : une divinité-serpent nommée Muchalinda a alors abrité le Bouddha sous les capuchons de ses sept têtes tandis qu’elle le surélevait par ses anneaux [Dans le Grand Véhicule, Nagarjuna aurait reçu des divinités serpent les textes sacrés de la « Perfection de la Sagesse » qu’elles protégeaient.]] ;
- l’enceinte d’un monastère thaï comporte une maison miniature montée sur pilier où sont déposées des offrandes pour la divinité locale du sol, afin qu’elle protège le monastère.
2. Le nationalisme
62§ L’Asie du Sud-Est, hors Vietnam, pratique majoritairement le bouddhisme de la Voie des Anciens. Il sert de marqueur identitaire dans les discours nationalistes pour justifier la violence envers les minorités ethniques : les Tamouls hindous du Sri Lanka, les Rohingyas musulmans du Myanmar et les Malais musulmans au sud de la Thaïlande.
63§ L’hebdomadaire américain Time affichait ainsi sur sa couverture du 1e juillet 2013 le portrait du moine birman U Wirathu, célèbre pour ses discours de haine contre les Rohingyas.
3. Le calendrier des fêtes
64§ Les fêtes les plus importances dans les sociétés d’Asie du Sud-Est portent sur le Bouddha Sakyamuni et sur la communauté des moines.
65§ La vie du Bouddha est commémorée par la fête de Vesak le huitième jour du quatrième mois lunaire qui célèbre la naissance, l’Éveil et la mort du Bouddha tandis que la fête de l’Asalha puja célèbre le premier sermon du Bouddha à la pleine lune du huitième mois.
66§ La retraite annuelle de trois mois des moines pendant la mousson donne lieu à différentes célébrations :
- la fête de Vassa célèbre le début de la retraite le lendemain de la fête du premier sermon du Bouddha à la pleine lune du huitième mois ;
- Paravana célèbre la fin de la retraite des moines le lendemain de la pleine lune du onzième mois ;
- les laïcs font des offrandes au monastère pendant la fête de Kathina qui est organisée dans le mois qui suit la fin de la retraite.
4. Le noviciat traditionnel des hommes
67§ La prégnance du bouddhisme dans la culture thaïe s’explique en particulier par le passage traditionnel des jeunes hommes thaïs au monastère : ils sont censés effectuer au moins une fois dans leur vie une période de noviciat pendant laquelle ils vivent dans le monastère. Le novice transfère les mérites ainsi acquis en premier lieu à sa mère qui n’a pas pu effectuer ce noviciat réservé aux garçons, puis à son père.
68§ Le passage en monastère a sans doute permis de donner un minimum d’éducation aux enfants des villageois, mais l’avenir de cette institution est menacé dans une société urbaine où la jeunesse des classes moyennes a goûté aux commodités du réfrigérateur et de l’Internet.
5. Le statut des novices femmes
69§ Actuellement, les femmes novices ne peuvent accéder au statut de moniales à part entière en Asie du Sud-Est.
70§ La raison avancée tient à l’histoire : le rituel d’ordination monastique a été perdu au onzième siècle pendant l’invasion du Sri Lanka par l’empire tamoul hindou qui avait persécuté le bouddhisme. Le rituel pour les moines a été restauré à partir de la version transmise en Birmanie, mais qui ne comprenait pas le rituel pour les moniales.
71§ Le rituel pour les moniales existe cependant en langue chinoise et l’on pourrait imaginer sa rétro-traduction en pali, mais cette solution n’est pas retenue pour l’instant, peut-être à cause de la sacralisation du pali :le moindre écart par rapport à la formule originale perdue invaliderait la rétro-traduction ?
b. L’idéal de la Voie des Anciens
72§ La Voie des Anciens se veut l’enseignement originel, non altéré du Bouddha Sakyamuni ; pour elle, les textes du Grand Véhicule sont des faux qui n’ont pas été prononcés par le Bouddha.
73§ La figure ultime de la Voie des Anciens est celle de l’être qui a mérité de ne plus renaître, le « Méritant » [12]. A la fin de sa dernière existence, il échappe au cycle des renaissances, ayant éteint en lui le feu des passions conformément aux Quatre nobles vérités.
74§ Le moine qui avance sur l’Octuple sentier déracine les attachements sensuels du monde du désir, mais aussi les attachements spirituels comme le désir de renaître dans les espaces célestes et immatériels du monde de la forme et du monde sans forme [13]. Au fur et à mesure de sa progression, le pratiquant réduit son nombre de renaissances jusqu’à ne plus renaître qu’une fois avant d’entrer en Nirvana, ce qui caractérise l’état de « Méritant ».
La progression comprend quatre étapes successives :
- les disciples « entrés dans le courant » : ils sont assurés de ne plus renaître dans les destinées malheureuses ; ils renaîtront au plus six fois ;
- les disciples « ne renaissant plus qu’une fois » dans le monde humain ;
- les disciples « ne renaissant plus » dans le monde humain : ils atteindront le Nirvana dans les destinées célestes ;
- les disciples « méritants » : parvenus à leur dernière existence, ils ne renaîtront plus.
75§ Arrivés à ce point, nous pouvons préciser un point qui suscitera sans doute un abime de perplexité chez le lecteur : l’expression « entrer en Nirvana » n’a de sens que dans notre niveau de vérité relative. En rigueur de terme, l’âme étant un assemblage instable et provisoire d’éléments hétérogènes, elle ne peut pas entrer dans la réalité absolue : tel le personnage dans un rêve qui disparaît quand le dormeur se réveille.
76§ Buddhaghosa, un théoricien de la Voie des Anciens du cinquième siècle, a ainsi écrit : « Il y a Nirvana, mais personne n’est « nirvané » [personne n’entre en Nirvana] ».
3. Le Grand Véhicule (Mahayana)
a. Histoire du Grand Véhicule
77§ Le Grand Véhicule est apparu en Inde un peu avant l’ère chrétienne. Il a emprunté les routes de la soie pour atteindre l’aire culturelle chinoise, Chine, Corée, Vietnam et Japon.
78§ L’obstacle de la langue indienne a été franchi grâce à des traducteurs tels Kumarajiva (344-413) ou Amoghavajra (705-774). Les premiers traducteurs utilisèrent des termes taoïstes avant de se rendre compte de la spécificité bouddhiste. La Chine apprit aussi à distinguer entre la Voie des Anciens et le Grand Véhicule pour lequel elle opta finalement.
79§ La Chine a conservé la mémoire des pèlerins Fa Xiang (337-422) et Xuang Tang (602 – 664) qui revinrent chargés d’écrits bouddhistes. Le premier, parti de Chine en 399, y revint en 414 après avoir atteint l’Inde par la route de la Soie et en être revenu par la mer. Le second utilisa uniquement la voie terrestre pour son pèlerinage de 629 à 645.
80§ Le Grand Véhicule considère qu’il a recueilli l’enseignement ultime du Bouddha réservé aux êtres les plus avancés sur le plan spirituel. Le Bouddha Sakyamuni l’a dispensé lors de la Seconde mise en mouvement de la roue de la Loi sur le Pic du Vautour (Gridhrakûta) près de la ville de Rajagriha. Le Grand Véhicule a recueilli cet enseignement dans ce qu’il appelle les « sutras développés », pour les distinguer des « sutras » de la Voie des Anciens.
81§ D’après le Sutra du Lotus de la Loi sublime (en abrégé, le Sutra du Lotus), l’un de ces « sutras développés », les adeptes de la Voie des Anciens ont préféré quitter l’assemblée plutôt que d’entendre un nouvel exposé de la Loi qui remettait en question la Triple Corbeille.
82§ Fort d’enseignements qu’il estime supérieurs, le Grand Véhicule qualifie péjorativement de « Petit Véhicule » la Voie des Anciens. Il se dit « Grand Véhicule » parce qu’il proposerait un idéal plus soucieux du salut des autres [14], en particulier des laïcs qui n’auraient plus besoin de devenir moines pour être sauvés [15].
83§ Les différentes tendances du Grand Véhicule valorisent leurs propres « sutra développés » associés à des Bouddhas spécifiques, Sakyamuni mais aussi Amitabha ou Vairocana. Outre le Sutra du Lotus déjà mentionné, on citera les Trois sutras de la Terre Pure (du Bouddha Amida).
84§ Le canon bouddhiste chinois s’est accru au fil des siècles jusqu’à constituer une bibliothèque conséquente : la compilation japonaise de référence, le Taishô zô, réalisée de 1924 à 1935, rassemble cent volumes regroupant 2 920 ouvrages pour un total de 80 645 pages.
1. Une école bouddhiste proprement chinoise
85§ La greffe bouddhiste a produit une école proprement chinoise, le chan, plus connu sous son nom japonais du zen [16]. D’après des sinologues, elle contiendrait des influences taoïstes. Cette école est censée avoir été diffusée par le patriarche indien Bodhidharma au cinquième siècle de l’ère chrétienne.
86§ À la différence des autres écoles, le zen demandait à ses moines de travailler selon la formule attribuée au moine zen Baizhang (720–814) : « Un jour sans travailler, un jour sans manger ». Les monastères zen sont ainsi devenus moins dépendants des dons des laïcs, ce qui les a sans doute aidés à survivre lors de la grande persécution de 845 déclenchée par l’empereur Wuzong des Tang contre le bouddhisme mais aussi contre les autres religions étrangères, le nestorianisme chrétien et le zoroastrisme perse [17].
87§ Le courant zen a donné naissance à trois écoles :
- l’école Sôto qui privilégie la méditation assise ;
- l’école Rinzai qui utilise en plus les « cas d’école », c’est-à-dire des énigmes insolubles [18]
- l’école Ôbaku qui intègre la dévotion au Bouddha Amida.
2. Vers un bouddhisme dévotionnel : l’école de la Terre Pure du Bouddha Amida
88§ L’école de la Terre Pure a développé en la transformant une pratique du Grand Véhicule appelée la « commémoration du Bouddha ».
89§ Originellement, la commémoration se comprenait comme la visualisation mentale du Bouddha Amida et de l’environnement appelé « Terre Pure » qu’il déploie autour de lui. L’école de la Terre Pure a transformé la commémoration mentale en une pratique vocale basée sur l’invocation sacrée (mantra) : « Hommage au Bouddha Amida ».
90§ L’école de la Terre Pure est devenue populaire au Japon grâce à deux grands penseurs japonais, Hônen ( 1133-1212) et Shinran (1173-1262) . Actuellement encore, les mouvements de la Terre Pure constituent le courant bouddhiste le plus important au Japon.
91§ On peut se demander pourquoi le même terme, « commémoration du Bouddha », qui désignait à l’origine une pratique méditative, est devenue une pratique vocale. Nous y voyons personnellement un effet du concept de la « Fin de la Loi » : l’efficacité de la Loi du Bouddha décroit dans le temps, ce qui fait qu’à un certain moment la pratique de l’enseignement du Bouddha ne peut plus produire la libération, quel que soit l’effort du pratiquant.
92§ Or Hônen croyait avec beaucoup de ses contemporains que la « Fin de la Loi » avait commencé. Hônen se demandait alors comment atteindre la libération. Il a trouvé la réponse chez un moine chinois Shandao (613-681) qui promouvait la dévotion au Bouddha Amida : Amida saisissait ses dévots et il ne les lâchait plus qu’il ne les ait fait renaître dans sa Terre pure.
93§ Cette dévotion s’exprimait par l’invocation du pratiquant qui s’appuyait sur la force du vœu de salut des êtres du Bouddha Amida et non plus sur ses propres forces [19].
3. Le calendrier bouddhiste en Asie sinisée : l’importance des défunts
94§ Le Grand Véhicule fête trois des quatre grands événements du Bouddha Sakyamuni : la naissance lors du quatrième mois lunaire, l’Éveil et la première prédication au douzième mois lunaire.
95§ Le calendrier comporte des fêtes liées aux défunts, qu’ils soient devenus des ancêtres ou que, morts inopinément, ils n’arrivent pas à quitter le monde des vivants dans lequel ils errent sous la forme de fantômes ou d’esprits maléfiques.
96§ Trois grandes fêtes sont liées aux défunts : les fêtes autour des équinoxes d’automne et de printemps, ainsi qu’une fête dédiée aux âmes errantes lors de la pleine lune du septième mois lunaire. Ces jours sont réputés être des jours privilégiés pour communiquer avec les défunts.
97§ La fête des âmes errantes fait référence au texte sacré de la « fête des plateaux de victuailles ». Dans ce texte, un des grands disciples du Bouddha Sakyamuni, Maudgalyayana, découvre grâce à ses pouvoirs surnaturels que sa mère est devenue un esprit affamé. Il fait apparaître magiquement un bol de riz devant elle, mais hélas, les grains de riz se changent en charbons ardents au moment où elle les porte à sa bouche. Malgré la puissance de ses pouvoirs surnaturels, Maudgalyayana n’a pu vaincre les fruits des actes mauvais de sa mère.
98§ Il éclate alors en sanglots qui retentissent dans tous les univers. Alerté, le Bouddha indique comment vaincre ces forces « karmiques » négatives par la « fête des plateaux de victuailles » : à la pleine lune du septième mois, alors que la communauté monastique sort de sa retraite annuelle et qu’elle est à son maximum de concentration spirituelle, les laïcs offriront aux moines des plateaux de victuailles en faveur de leurs ancêtres sur sept générations.
99§ Ce texte sacré a sans doute contribué à l’acclimatation du bouddhisme qui, sans cela, aurait sans doute été rejeté dans une société où le devoir de piété filiale est primordial et où les hommes sont censés fonder un foyer pour continuer la lignée.
4. Zoom sur le Vietnam
100§ Le Vietnam fait partie de l’Asie sinisée. Il s’est étendu vers le sud à partir de son berceau historique centré sur la ville de Hanoï, annexant des terres conquises sur les nations indianisées khmères et chams entre le XIIIe et le XVIIIe siècle. La colonisation française de l’Indochine au XIXe siècle a sans doute arrêté l’annexion progressive du Cambodge par le Vietnam à l’est et par la Thaïlande à l’ouest.
101§ Le sol vietnamien connut deux guerres, l’une contre la France (1946-1954) et l’autre contre les États-Unis (1955-1975) qui provoqua la mort de plus de 58 000 Américains et plus d’un million et demi de Vietnamiens. C’est dans ce contexte de violence que le bonze Thích Quảng Đức s’immola par le feu le 11 juin 1963 à Saïgon, en signe de protestation contre Ngô Đình Diệm (1901-1963) , le président du Sud-Vietnam pro-américain qui menait une politique discriminatoire envers les bouddhistes. La photographie de son auto-immolation contribua au renversement et à l’assassinat du président sud-vietnamien.
102§ Le Vénérable Quảng Đức est honoré pour son sacrifice par le Parti communiste vietnamien, mais il n’en va pas de même pour les bonzes qui se sont immolés par le feu depuis 1975, date de la réunification du Vietnam : ces derniers protestaient contre les mesures gouvernementales contre l’association bouddhiste non officielle et leur mort, à supposer qu’elle soit relayée par les médias officielles, était expliquée par un « chagrin d’amour ».
5. L’auto-immolation par le feu
103§ Le geste d’auto-immolation du Vénérable Quảng Đức s’inscrivait dans une tradition longue où, à défaut de s’immoler entièrement, certains pratiquants se brûlaient un doigt en l’honneur du Bouddha [20].
104§ Le don du corps ou d’une partie du corps aux flammes figure dans le Sutra du Lotus [21] : il y a de cela un temps immémorial, le Bodhisattava Bhâichadjyarâdja s’était immolé par le feu après avoir ingéré pendant douze ans des huiles précieuses. Les Bouddhas des différents univers avaient alors approuvé ce sacrifice, plus grand que les offrandes matérielles ou le renoncement à la vie de famille.
105§ Dans son existence suivante, le même Bodhisattava a offert au feu son bras, recueillant là encore l’approbation du Bouddha Sakyamuni pour qui brûler un doigt de ses pieds ou de ses mains vaut plus que de renoncer à la royauté, à son épouse, à ses enfants.
b. L’idéal du Grand Véhicule
1. La révélation du Grand Véhicule
106§ Le Grand Véhicule considère qu’il a reçu l’enseignement définitif du Bouddha Sakyamuni.
107§ Dans le Sutra du Lotus, un des textes fondamentaux du Grand Véhicule, le Bouddha Sakyamuni fait ainsi deux révélations fracassantes : il a d’abord révélé que le premier enseignement était un « moyen habile » pour attirer les êtres sur le chemin de l’Éveil, mais qu’il n’était que provisoire [22] ; il a ensuite révélé qu’il avait fait semblant de naître et de mourir, alors qu’en réalité il était apparu il y a des millions d’années et qu’il continuait d’exister : la mise en scène de sa mort était un autre « moyen habile » afin d’exciter les êtres à marcher sur sa voie [23].
108§ Le Grand Véhicule rend compte des différents niveaux de manifestation du Bouddha par la doctrine du Triple Corps : - les contemporains de Siddharta Gautama ont perçu le « corps d’apparition » suscité par le Bouddha dans le monde phénoménal ; c’est celui-là que les contemporains du Bouddha Sakyamuni ont vu naître, grandir et mourir ;
- le méditant visualise le Bouddha dans sa forme subtile de « corps de rétribution » ;
- arrivé à la fin du chemin, le pratiquant dépasse la distinction entre sujet et objet dans le Bouddha transcendant, le « corps de la Loi [bouddhiste] ».
2. L’idéal du Bodhisattva
109§ Le Grand Véhicule vise la réalisation de la « nature de Bouddha » commune à tous les êtres sensibles. Pour y parvenir, le Grand Véhicule développe l’étape du Bodhisattva, de l’être sur le point de devenir Bouddha.
110§ Dans cette étape qui précède l’Éveil, le disciple fait le vœu fondamental de devenir Bouddha pour le bien des êtres. Ce vœu comporte deux dynamiques en tension : la sagesse qui fait traverser le voile des illusions et la compassion qui incite le Boddhisattva à continuer de tourner dans la roue des renaissances afin d’assister les êtres dans l’illusion.
111§ Mû par la compassion et guidé par la sagesse, le Bodhisattva met à profit sa maîtrise des lois karmiques pour se manifester à volonté dans le cycle des renaissances et aider les êtres à y échapper grâce à ses « moyens habiles ».
112§ On raconte ainsi comment une belle femme était arrivée dans un village de pécheurs. Afin de départager ses nombreux prétendants, elle leur avait imposé de lire le Sutra du Lotus ; comme ils étaient encore trop nombreux, elle leur avait demandé de savoir l’interpréter. Un seul ayant réussi, elle accepta de se marier avec lui mais elle mourut le soir même. Un sage révèlera plus tard que cette femme était en réalité un corps d’apparition du Bodhisattva Avalokiteschvara [24] : elle s’était servi de ce moyen habile pour convertir le village de pêcheurs.
113§ La progression du Bodhisattava comporte dix étapes successives qui s’étalent sur un nombre incalculable d’existences.
- Les six premières étapes sont consacrées à l’acquisition des six Perfections : perfection de la générosité, de la vertu, de la patience, de la persévérance, de la méditation et de la sagesse ;
- les septième, huitième et neuvième étapes développent la capacité du Bodhisattva à réaliser son vœu d’aider les êtres par les moyens habiles.
- À la dixième et dernière étape, le Bodhisattva réalise la perfection de la sagesse et devient Bouddha.
3. La Vacuité, un concept difficile à comprendre
114§ À la différence de la Voie des Anciens, le Grand Véhicule relativise le Nirvana au point même d’y voir un aspect tout aussi illusoire de la réalité que le cycle des renaissances. Le Grand Véhicule se propose de dépasser l’un et l’autre dans le concept de Vacuité.
115§ Selon les théoriciens du Grand Véhicule, si la vacuité n’est pas quelque chose, elle n’est pas non plus rien [25] : la vacuité n’est pas objectivable, non par défaut mais par excès d’être – au-delà de toutes les choses, non réductible à aucune d’entre elles, c’est pourtant elle qui rend possible leur existence.
116§ La vacuité présente des caractéristiques analogues à celles de l’espace : l’espace n’est pas réductible à une chose, on ne peut pas le saisir dans sa main, mais c’est lui qui donne une place à chaque chose
117§ Nous comparons personnellement la Vacuité avec la lumière blanche : celle-ci est transparente, elle n’a pas de couleur, mais quand elle traverse un prisme, l’observateur s’aperçoit qu’elle contient toutes les couleurs sans en être aucune.
4. Le zen
118§ Le Grand Véhicule a donné naissance en Chine au zen [26], une école proprement chinoise qui a emprunté au bouddhisme mais aussi à la spiritualité taoïste.
119§ Bien qu’on n’en trouve aucune attestation historique en Inde, le zen fait remonter la lignée de ses patriarches jusqu’à Mahakasyapa, un des premiers disciples du Bouddha Sakyamuni : pendant l’assemblée mystique sur le pic du Vautour, le Bouddha Sakyamuni était en train d’exposer les arcanes de sa doctrine quand soudain il se tut et saisit une fleur qu’il tint devant lui. Parmi l’assistance interloquée, seul Mahakasyapa sourit. Le Bouddha reprit la parole : « Mahakasyapa a compris l’essence de mon enseignement, je le désigne comme mon successeur ». Mahakasyapa était ainsi devenu le premier patriarche zen.
120§ Conformément à ce récit fondateur, l’enseignement authentique du Bouddha en zen se transmet directement du cœur du maître à celui du disciple, sans passer par les mots. Dans cette expérience, le disciple accède instantanément à la nature de Bouddha présente en lui par-delà les conditionnements mentaux et culturels qui la voilaient.
121§ Le zen récuse la voie gradualiste pour qui le cœur est un miroir à polir jusqu’à ce que la nature du Bouddha y brille : la nature de Bouddha se situant au-delà de tout ne peut se refléter dans quoi que ce soit.
122§ Ce rejet d’une conception graduelle de l’accès à l’Éveil se retrouve dans la conversion du maître zen Mazu (709-788). Mazu était assis en position méditative quand le maître zen Huairang (677–744) vint à passer. « Que faites-vous ? » lui demanda le maître. « Je médite en position assise pour polir mon mental et réaliser la nature de Bouddha » répondit Mazu.
123§ Le maître Huairang s’assit alors et se mit à frotter une brique. « Que faites-vous ? » lui demande Mazu. « Je polis la brique pour qu’elle devienne un miroir » lui répondit le maître. Mazu comprit instantanément l’inanité de sa pratique et se mit à l’école de ce maître.
124§ Cela dit, il convient de nuancer la position subitiste : les maîtres zen considèrent qu’il y a une gradation dans les niveaux d’accès intuitif à l’Éveil : le disciple est appelé à approfondir son intuition dans le parcours graduel que lui propose son maître [27]. On ajoutera que si l’intuition de la réalité absolue surgit soudainement, elle est préparée en amont par un travail graduel sur soi.
5. L’Éveil du maître zen Hakuin
125§ Le parcours du maître zen japonais Hakuin (1686-1769) illustre le double aspect, à la fois graduel et subit, du chemin vers l’Éveil dans l’école zen.
126§ Hakuin fit sa première expérience d’intuition de la réalité absolue après une longue et pénible période de méditation sur le « cas d’école » - koan en japonais [28] - donné par son maître. Pendant qu’il se débattait avec le cas d’école, sa concentration atteignit un tel point qu’il percevait l’extérieur comme à travers une épaisse couche de glace qui le paralysait.
127§ Hakuin sortit de sa paralysie en entendant sonner la cloche du monastère : la couche de glace – c’est-à-dire les doutes accumulés pendant sa méditation - se brisa instantanément et Hakuin vit la solution du cas d’école, ou pour mieux dire, sa dissolution.
128§ Son maître refusa cependant de reconnaître cette première expérience de l’Absolu encore trop superficielle. Hakuin résoudra définitivement le cas d’école avec un autre maître quelques années plus tard.
6. La Terre Pure du Bouddha Amida
129§ Alors que le zen est centré sur le Bouddha Sakyamuni et la méditation, l’école bouddhiste de la Terre Pure privilégie la pratique dévotionnelle au Bouddha Amida. Celle-ci repose sur l’invocation vocale du Bouddha Amida, censée apporter la délivrance du cycle des renaissances : « Namo Amida Butsu » en japonais, soit en français « Hommage au Bouddha Amida ». La puissance salvatrice de cette formule est telle que même l’auteur d’un des cinq crimes capitaux dans le bouddhisme [29] évite les destinées infernales s’il la prononce avec foi.
130§ Le bouddhisme de la Terre Pure explique cette puissance par la réalisation exceptionnelle du Bodhisattva Dharmakara, celui qui allait devenir le Bouddha Amida. Il y a de cela un temps immémorial, Dharmakara avait émis le vœu de sauver les êtres qui invoqueraient son nom avec foi : « si moi, devenu Bouddha, je ne viens pas chercher celui qui m’invoque avec foi au moment de sa mort, alors je ne veux pas devenir Bouddha ».
131§ Comme le Bodhisattava Dharmakara est devenu le Bouddha Amida, cela signifie logiquement qu’il a réalisé son vœu qui se déroule en deux temps [30] : - le mourant invoque le nom du Bouddha Amida avec foi ; le Bouddha Amida, entouré d’une suite plus ou moins conséquente selon le mérite du mourant, descend vers lui. Un de ses deux acolytes, le Bodhisattva Avalokiteshvara présente un trône de lotus au défunt qui s’y installe ;
- le cortège remonte avec le défunt vers la Terre Pure du Bouddha Amida. Le lotus qui contient le défunt est planté dans un lac de cette Terre pure :
- le défunt sort du lotus après une période plus ou moins longue, selon son degré de mérite ; né de manière pure – il n’est pas sorti d’un œuf ni d’une matrice -, constitué d’un corps pur, animé de pensées pures, le nouveau-né évolue dans le cadre de la Terre Pure, où tout chante la Loi du Bouddha, où se donnent à voir en profusion les corps lumineux des Bodhisattvas et des Bouddhas venus féliciter le Bouddha Amida pour sa Terre Pure exceptionnelle ; approchant le Bouddha Amida, le nouveau-né est transformé par la vision de sa beauté transcendante et progresse de manière inéluctable vers la réalisation de l’état de Bouddha.
4. Le Véhicule Tantrique - Tantrayana
a. Histoire du Véhicule Tantrique
132§ L’Inde donnait naissance à la spiritualité tantrique qui a infusé le bouddhisme et l’hindouisme à partir du VIe siècle.
133§ Le bouddhisme tantrique se perçoit comme l’enseignement réservé aux initiés, plus profond encore que celui du Grand Véhicule.
134§ Comme le Grand Véhicule, le Véhicule Tantrique vise à réaliser l’état de Bouddha, mais dès cette vie-ci et non après l’infinité de vies demandée par la progression en dix étapes du Grand Véhicule.
135§ Le Véhicule Tantrique reprend la multitude des Bouddhas du Grand Véhicule en les subordonnant à un Bouddha central, un Bouddha primordial appelé Vairocana, Varjradhara ou Samantabhadra selon les écoles.
A. Le bouddhisme tantrique au Tibet
1. Des implantations successives
136§ Une première implantation du bouddhisme tantrique eut lieu au Tibet entre le VIIe et le VIIIe siècle avec le roi Songtsen Gampo (609-650) , trente-troisième souverain de la dynastie Yarlung et fondateur de l’Empire du Tibet. Ses deux épouses bouddhistes, l’une népalaise et l’autre chinoise, auraient contribué à favoriser l’introduction du bouddhisme au Tibet. L’écriture tibétaine inspirée de l’écriture indienne fut créée à cette époque.
137§ Au VIIIe siècle, le roi Trisong Detsen ( ? -797) , trente-huitième souverain du Tibet, institua le bouddhisme religion d’État. Il invita au Tibet le grand maître indien Padmasambhava qui fonda le premier monastère bouddhiste à Samyé. Padmasambhava est réputé être l’auteur du livre de « La Libération par l’écoute » plus connu en Occident sous le titre du « Livre tibétain des morts ». Padmasambhava aurait ensuite caché ce livre en prévision de la persécution du bouddhisme de 838 au Tibet.
138§ Tri Ralpachen (815 ou 806 -838) , le quarante-et-unième souverain de la dynastie Yarlung, fut assassiné par son frère Langdarma (803-842) . Ce dernier, qui devait être le dernier empereur tibétain, promut la religion autochtone Bön au rang de religion d’État et persécuta le bouddhisme, mettant fin à la première implantation du bouddhisme au Tibet.
139§ L’ « école des Anciens » Niyngmapa [31] se rattache à la première implantation ; elle considère que Padmasambhava fut son premier patriarche.
140§ La seconde implantation eut lieu au onzième siècle sous l’impulsion de disciples tibétains formés par des maîtres indiens. - le maître indien Nāropa (1016-1100) forma le tibétain Marpa (1012-1097) réputé pour ses traductions des écrits tantriques - Marpa eut lui-même pour disciple Milarepa (1052-1135) , le héros des Cent mille chants et de la Vie de Milarépa, deux classiques de la littérature tibétaine. L’ « école de la Transmission orale » Kagyupa revendique Marpa et Milarepa comme patriarches ;
- le maître indien Atisha (980-1054) forma le Tibétain Dromtönpa (1005 -1064) considéré comme le fondateur de l’ « école de l’Enseignement des paroles [du Bouddha] » Kadampa ; Tsongkhapa (1357-1419) , issu de cette école, fonda l’ « école des Vertueux » Guelougpa, dont les Dalaï lamas font partie ;
- le maître indien Virupa (dates inconnues) transmit son enseignement à Drokmi Lotsawa Shakya Yeshe (992-1072/74) . Celui-ci forma à son tour Khön Köntchok Gyalpo (1034-1102) , le fondateur de l’école « de la Terre grise » Sakyapa.
2. Le canon tibétain
141§ Les textes bouddhistes des trois courants, Voie des Anciens, Grand Véhicule et Véhicule Tantrique, furent traduits en tibétain de manière si rigoureuse qu’un texte tibétain rétro-traduit en sanskrit serait pratiquement identique à l’original, dit-on.
142§ L’école des Anciens Niyngmapa a classé les textes tantriques en neuf classes, tandis que les « écoles nouvelles » issues de la seconde implantation ont adopté une division en quatre classes :
- les « tantras d’action » Kriya Tantra traitant des actions externes du corps et de la parole par lesquelles le pratiquant vénère les Bouddhas ;
- les « tantras de comportement » Charya Tantra traitant des actions externes et de la concentration interne du mental ;
- les « tantras de la discipline unitive » Yoga Tantra traitant de la méditation interne unissant la sagesse et les moyens habiles ;
- les « tantras de la discipline unitive insurpassable » Anuttarayoga Tantra dans lesquels le pratiquant s’identifie à sa divinité d’élection.
143§ La version définitive du canon tibétain fut réalisée au XIVe siècle par Butön Rinchen Drup (1290–1364) : elle comporte la compilation des Traductions des paroles du Bouddha et celle des Traductions des commentaires.
3. Le Dalaï Lama
144§ En 1578, le Khan de Mongolie, Altan Khan, converti au bouddhisme tantrique, a conféré pour la première fois le titre de Dalaï Lama [32] à Sonam Gyatso (1543-1588) qui devint le troisième Dalaï Lama, le titre étant conféré rétroactivement à ses deux prédécesseurs, Gedun Drub (1391-1474) et Gendun Gyatso (1475-1542) . Le cinquième Dalaï Lama Lobsang Gyatso (1617-1682) et ses successeurs ont cumulé le pouvoir temporel et spirituel sur le Tibet, jusqu’à son invasion par la République populaire de Chine en 1950.
145§ L’actuel Dalaï Lama, Tenzin Gyatso, quatorzième en titre, s’est réfugié en 1959 en Inde où il a dirigé le gouvernement tibétain en exil. Son refus d’appeler à la violence contre l’occupant chinois lui a valu le Prix Nobel de la Paix en 1989. En 2011, il s’est retiré de sa fonction politique, ne conservant que la fonction spirituelle.
146§ En signe de protestation non-violente contre la politique de sinisation du Tibet, des bouddhistes tibétains se sont immolés par le feu au Tibet, mais aussi à l’étranger : Jamphel Yeshi s’est immolé par le feu en mars 2012 à New Delhi (Inde) pour protester contre la visite du Secrétaire général du Parti communiste chinois, Hu Jing Tao [33].
4. L’institution des tülkous
147§ Les Dalaï lamas sont perçus par les bouddhistes tibétains comme des tülkous, des « corps d’apparition » autrement dit, des manifestations dans le monde phénoménal du Boddhisattva Avalokitesvara. Lorsqu’un Dalaï lama disparaissait, les haut-dignitaires de l’école Guelougpa se rendaient au lac sacré de Lhamo Latso (Tibet) ; là, ils recevaient en vision des indications pour trouver l’enfant dans lequel le défunt s’était « réincarné ». Pour déterminer l’élu parmi les enfants correspondant à ces indications, les émissaires leur présentaient des objets du défunt mêlés à d’autres objets : l’enfant qui choisissait les objets du défunt était désigné comme la manifestation suivante dans la lignée des Dalaï lamas.
148§ Ce mode de transmission, ni héréditaire ni électif, se retrouve dans d’autres écoles tibétaines qui affirment la continuité de leur enseignement grâce à une lignée d’apparitions successives.
149§ Les bouddhistes tibétains précisent qu’un tülkou n’apparaît pas quand les conditions sont défavorables et qi’il n’est pas nécessairement tibétain. L’actuel Dalaï lama en exil a ainsi déclaré qu’en regard de la situation actuelle du Tibet, le prochain Dalaï lama apparaîtra probablement hors du Tibet : il s’agit manifestement d’éviter l’interférence du gouvernement chinois dans la désignation du prochain Dalaï lama [34].
B. Le bouddhisme tantrique en Chine et au Japon
150§ Le bouddhisme tantrique s’est implanté en Chine à partir du huitième siècle sous l’impulsion du moine indien Subhakarasimha 637-735) qui traduisit en chinois le Traité sacré du Grand [Bouddha] Vairocana. Quelques années plus tard, deux autres maîtres indiens, Vajrabodhi 671–741) et son disciple Amoghavajra (705–774) traduisirent le Sutra du Vajraśekhara, un autre traité majeur du bouddhisme tantrique en Asie sinisée.
151§ Le moine japonais Kûkai (774–835) , formé en Chine par le précepteur spirituel Eka (746–806), un disciple d’Amoghavajra, revint au Japon en 806 avec ces deux textes sacrés ainsi que des objets liturgiques et les représentations du Mandala de la matrice et du Mandala du diamant. Kûkai a fondé au Japon l’ « école du Mantra », Shingon en japonais, une des trois plus grandes écoles bouddhistes traditionnelles au Japon encore actuellement.
152§ L’Asie sinisée a reçu l’enseignement dit du « tantra de la main droite », rejetant celui « de la main gauche » qui utilise l’énergie sexuelle. Cela explique l’absence des représentations explicites de l’union sexuelle dans l’iconographie Shingon. Une école dissidente, Tachikawa ryû, fut interdite au Japon au treizième siècle parce qu’elle était réputée pratiquer le « tantra de la main gauche ».
b. L’idéal et la pratique du Véhicule Tantrique
1. Un enseignement ésotérique
153§ Apparu historiquement après la Voie des Anciens et le Grand Véhicule, le Véhicule Tantrique se présente comme l’enseignement ultime du Bouddha central Vairocana [35]. Cet enseignement se transmet de maître à disciples après une initiation où l’adepte reçoit sa « divinité d’élection » ; celle-ci l’accompagnera et le protégera jusqu’à ce qu’il ait atteint l’Éveil.
154§ En tant que doctrine ésotérique, le bouddhisme tantrique insiste sur les dangers d’une pratique non encadrée. Celle-ci fait en effet appel à des énergies aux effets néfastes si elles ne sont pas maîtrisées. Le bouddhisme tantrique soulignait l’interdiction de divulguer ces pratiques en dehors du cercle des initiés. Des malédictions pouvaient être prononcées contre ceux qui violaient cette consigne du secret.
2. Devenir Bouddha en cette vie-ci
155§ Les adeptes du Véhicule Tantrique visent à réaliser l’état de Bouddha par un travail sur les « Trois Mystères », corps, mental et la parole. - 156§ La parole sert à prononcer les mantra, ces formules sacrées réputées pour leur puissance de transformation.
157§ Le Tibet bouddhiste a ainsi adopté le mantra « Om mani Padme Hum », qu’on peut traduire par « Hommage au Joyau du Lotus ».
158§ La première syllabe « Om » renvoie au son primordial, tandis que la sixième syllabe « Hum » est la syllabe-gemme – la manifestation sous forme vibratoire – [36] du Bodhisattva Avalokiteshvara connu au Tibet sous le nom de Chenrezig.
- 159§ Le corps adopte des positions avec des gestes codifiés, les mudra. Ces gestes peuvent entraîner la manipulation d’un sceptre « de diamant » symbole du masculin, de la compassion active, et d’une cloche, symbole du féminin, de la sagesse contemplative [37].
- 160§ Le mental se fixe sur des représentations des entités supérieures du bouddhisme tantrique, éventuellement représentées sous forme d’un mandala [38], une représentation spatiale du monde des Bouddhas qu’on peut appeler « cosmogramme sacré ».
161§ Le mandala est composé de palais emboîtés séparé par des cours. Ces palais se présentent sous forme de carrés ou bien de ronds. Il s’organise autour d’un centre occupé par le Bouddha Vairocana [39], le vainqueur de l’ignorance, représenté par les syllabes-gemme a, āḥ et vaṃ. Vairocana est entouré par quatre Bouddhas vainqueurs des passions :
- Akshobhya à l’est, en charge de la colère ; sa syllabe gemme est hūṃ ;
- Amoghasiddhi au nord, en charge de la jalousie ; sa syllabe gemme est aḥ ;
- Amitabha à l’ouest, en charge de l’avidité ; sa syllabe gemme est hrīḥ ;
- Ratnasambhava au sud, en charge de l’orgueil ; sa syllabe gemme est trāḥ.
162§ Ces Bouddhas forment le groupe des « Cinq Bouddhas de méditation ».
163§ Le méditant effectue un parcours mental qui l’amène des bords extérieurs du mandala vers son centre. Lors du parcours, ses énergies négatives sont neutralisées tandis qu’il accumule les énergies positives :
- le méditant passe dans la cour extérieure où il rencontre les divinités masculines et féminines sous forme bienveillante ou courroucée ;
- il entre dans la cour intérieure où il visualise les quatre Bouddhas de méditation vainqueurs des passions
- et il arrive dans le centre du mandala où il ne fait plus qu’un avec le Bouddha central, Vairocana.
3. La vacuité au centre du dispositif
164§ Les entités gravitant autour du Bouddha Vairocana sont en réalité ses émanations, ses diffractions selon des modalités particulières et provisoires et elles se résorbent en lui qui est la seule réalité absolue. De même, le méditant doit considérer au sortir de sa méditation que les fruits de celle-ci sont provisoires et il ne doit pas s’y attacher. C’est pourquoi, après avoir mis des jours à réaliser un mandala imposant, les moines tibétains le font disparaître en dispersant les grains de sable colorés qui le composent.
165§ Conformément au principe de la Vacuité du Grand Véhicule repris par le Véhicule Tantrique, la réalité absolue n’est aucune des choses de ce monde, elle n’est pas quelque chose, tout en n’étant pas rien. Aussi l’adepte qui se fixe sur un état mental produit par la médiation, si subtil et si précieux soit-il, non seulement s’arrête en chemin mais même il régresse par rapport à celui qui n’a pas commencé à marcher sur la voie du Bouddha : comme l’a écrit Nagarjuna, un des grands théoriciens du Grand Véhicule qui aurait vécu entre le deuxième et le troisième siècle de l’ère chrétienne, la Vacuité est absence de point de vue, mais malheur à celui qui la transforme en point de vue : celui-là souffre d’une maladie incurable.
4. La transmutation des passions
166§ Comme le Grand Véhicule, le Véhicule tantrique ne reçoit pas la visée de la Voie des Anciens : sortir du cycle des renaissances pour entrer dans le Nirvana. Lui aussi considère que le cycle des renaissances et Nirvana sont les deux faces d’une même pièce de fausse monnaie, tous deux participent de la même illusion mentale.
167§ Ses gènes tantriques amènent le Véhicule tantrique à faire usage des passions pour réaliser l’état de Bouddha dès cette vie-ci. Cette voie est risquée car les passions maintiennent dans le cycle des renaissances, elles donnent aux actes leur pouvoir de fructification dans les existences suivantes : l’adepte qui joue avec le feu risque de se brûler s’il ne le maîtrise pas, autrement dit il risque de s’enfoncer encore plus dans le flot boueux du cycle des renaissances.
168§ Proposons ici une analogie tirée de la conquête de l’espace.
169§ Les agences spatiales se servent des forces gravitationnelles des planètes pour faire échapper paradoxalement l’engin spatial à leur attraction, un peu comme avec une fronde : tournant autour de la planète, l’engin accumule une énergie cinétique qui lui permet de s’éloigner de la planète.
La NASA (National Aeronautics and Space Administration) a ainsi réussi à faire sortir du système solaire par des sauts successifs de planète en planète, les deux sondes Voyager 1 et 2 lancées en 1977.
170§ De même, les initiés pratiqueront l’union sexuelle – symboliquement ou réellement -, en sachant que l’énergie ainsi générée ne devra pas déboucher sur l’orgasme charnel mais au contraire sur sa transmutation en énergie spirituelle [40]. Le bouddhisme tantrique se veut une alchimie spirituelle analogue à l’alchimie physique qui cherche à transformer le plomb vulgaire en or précieux.
5. Le « Livre des morts tibétains »
171§ Le livre du Bardo thödol , littéralement « La libération par l’écoute dans les états intermédiaires » [41], aurait été composé par le grand maître spirituel Padma Sambhava au plus tôt au huitième siècle. Il aurait ensuite été caché afin d’échapper à la persécution anti-bouddhiste qui a mis fin à la première diffusion du bouddhisme au Tibet. Il aurait été découvert au quatorzième siècle par Karma Lingpa (1326-1386) .
172§ Ce livre sert à guider le défunt pendant les quarante-neuf jours entre sa mort et sa prochaine renaissance. Un maître spirituel lit à haute voix le livre au défunt supposé encore dans son corps ou dans son voisinage. Si le défunt entend les recommandations du livre, il échappe aux destinées mauvaises et même au cycle de renaissances, d’où le titre du livre : « Libération par l’écoute ».
173§ Le livre décrit les trois « états intermédiaires » qui attendent le défunt.
174§ Le premier état intermédiaire « du moment de la mort » dure au plus trois jours et demi à quatre jours. Il comporte deux états successifs :
- la première lumière, dite lumière du moment de la mort, se lève : si le défunt la perçoit, il entre directement dans la Réalité absolue, dans la Vacuité [42].
- Au plus tard après « le temps d’un repas », se lève la deuxième lumière : la force vitale et le principe conscient sont alors sortis par un des orifices du corps. Pendant ce temps, le corps ne doit pas être déplacé pour éviter d’interférer avec la sortie du principe conscient.
175§ On trouve dès cette étape le leitmotiv du livre, à savoir que les phénomènes extérieurs sont en réalité les productions du mental du défunt.
176§ La conscience entre ensuite dans le second état intermédiaire « de la Vérité en Soi », qui dure deux semaines. Le corps peut être maintenant déplacé.
177§ La conscience subit les effets de ses fabrications karmiques, qui ne se faisaient pas sentir jusqu’alors. Pendant sept jours, elle est exposée à des lumières éclatantes et des lueurs blafardes qui succèdent à la lumière transparente du premier état intermédiaire : l’apparition des couleurs signifie que l’esprit est devenu moins subtil.
178§ Le défunt doit comprendre que les lumières et les lueurs qui lui semblent extérieures proviennent en fait de son esprit : il doit aller vers les couleurs vives de prime abord effrayantes mais qui émanent des Cinq Bouddhas de méditation, et éviter les lueurs blafardes qui résultent des formations karmiques provoquées par ses tendances passionnelles.
179§ La seconde semaine voit défiler le cortège des divinités courroucées. L’effroi naît des formes effrayantes des divinités et non plus des lumières colorées, la conscience de plus en plus troublée suscitant des phénomènes toujours plus grossiers.
180§ La conscience du défunt entre enfin dans le troisième état intermédiaire « du devenir », qui dure cinq semaines au plus.
181§ Le défunt y est terrorisé en permanence par le tonnerre, les éclairs, les assauts du vent et de la neige, tandis que des cris affreux s’élèvent autour de lui : « tue-le ! », « frappe-le ! ». Le défunt fuit en tous sens au risque de tomber dans des précipices ; il est tenté de se réfugier dans des fentes de rocher, des cavernes, autant de portes donnant sur les mauvaises destinées.
182§ Le livre lui recommande d’appeler à l’aide sa divinité d’élection ou, à défaut, Avalokitesvara, le Bodhisattva Tout Compatissant.
183§ Tout du long du parcours, le livre rappelle au défunt que les manifestations terrifiantes résultent de l’activité de son propre esprit, qu’elles sont de simples hallucinations.
6. Le rituel tibétain de transfert (powa en tibétain)
184§ Le défunt rencontre moins de difficultés s’il a lu et médité de son vivant le livre de la « Libération par l’écoute ». Se rappelant sa lecture lors des différentes états intermédiaires après la mort, il est moins tenté de faire les mauvais choix.
185§ Son parcours est aussi facilité s’il s’est employé de son vivant à pratiquer le transfert du principe conscient dans le royaume du Bouddha Amitabha. - Le pratiquant visualise au niveau du cœur la syllabe-gemme hrīḥ du Bouddha Amitabha ;
- il visualise ensuite le Bouddha Amitabha et sa Terre pure [43] à un pouce au-dessus de sa tête ;
- le pratiquant vocalise la syllabe gemme tout en la faisant tressaillir comme une feuille sur le point d’être emportée par le vent ; il fait cela à cinq reprises ;
- poussant un grand cri : « Phat ! », il propulse la syllabe-gemme dans la Terre pure du Bouddha Amitabha.
186§ La tradition tibétaine soutient que le transfert de conscience, s’il est pratiqué régulièrement, ouvre un petit passage dans la fontanelle en haut du crâne par lequel on peut faire passer un brin d’herbe.
187§ Signalons pour conclure ce sujet qu’un maître peut effectuer le transfert de conscience pour un défunt : le livre de la « Libération par l’écoute » recommande cette technique dans les cas difficiles.
5.Le regard occidental sur le bouddhisme
a. « Le bouddhisme n’est pas une religion mais une philosophie »
188§ L’opinion occidentale considère le bouddhisme comme une philosophie et non comme une religion.
189§ Du fait de son histoire marquée par le monothéisme d’une part, la sécularisation d’autre part, l’Occident a tendance à proposer une vision caricaturale de la religion : ce serait une doctrine centrée sur un Dieu invisible en dehors du monde qui ne peut être que créateur et unique, et qui transmet des vérités célestes concernant la vie et ce qu’il y a après la mort. Ces vérités éternelles peuvent être transmises à travers différents canaux : un émissaire extraordinaire, des écrits sacrés ou une institution chargée de communiquer la volonté divine ; dans tous les cas, il s’agirait pour le croyant d’obéir à ces vérités sans discuter, s’il veut plaire à la divinité et éviter la condamnation éternelle.
190§ L’Occident a tendance à opposer au discours religieux un discours sur le sens de la vie qui fait appel uniquement à la raison humaine et qui évolue seulement à l’intérieur du monde visible, sans renvoyer à un ailleurs problématique : ce discours est le discours philosophique au sens où l’entend l’Occident depuis Kant (1724-1804).
191§ C’est à cette aune que l’Occident mesure le bouddhisme, qui ressort selon lui du discours philosophique :
- la doctrine bouddhiste ne comporte pas de divinités [44], elle demande de vérifier par l’expérience personnelle les propos des autorités religieuses ;
- le fondateur du bouddhisme, Siddharta Gautama n’était pas un dieu mais un homme ; à la suite d’une crise existentielle, il a découvert une façon de vivre apaisée et détachée ; il n’a bénéficié d’aucune révélation venue d’en haut, et sa sagesse est une sagesse humaine ;
- le bouddhisme vise le bonheur ici et maintenant dans cette vie-ci ; il ne s’intéresse pas à ce qu’il y a après la mort ; il ne mentionne pas de jugement après la mort puisque les actes portent en eux-mêmes leur rétribution future ;
- il ne se pose pas de questions insolubles telles que l’immortalité de l’âme ou l’éternité de l’univers.
192§ Il se trouve que cette conception occidentale du bouddhisme, largement répandue et considérée comme évidente, ne rend pas compte de la conception et la pratique traditionnelles du bouddhisme en Asie.
b. Une vision occidentale en décalage avec la théorie en Asie
193§ La doctrine bouddhiste ne se réduit pas à l’aventure singulière d’un homme génial né il y a deux mille cinq cents ans en Inde : la vie même du Bouddha contient des aspects légendaires ; quant à son message, il fait appel à la notion religieuse de cycle des renaissances puisque Siddharta Gautama constituait le dernier maillon d’une chaine d’existences, dont certaines non humaines.
194§ L’apparition des Bouddhas s’inscrit aussi dans une conception cyclique du temps : le Bouddha Sakyamuni a été précédé par le Bouddha Dipankara, et il sera suivi par le Bouddha Maitreya. Cette loi cosmique d’apparitions périodiques de Bouddhas dément l’idée d’un homme qui découvrirait le premier une nouvelle voie du bonheur.
195§ Concernant l’absence d’autorité, si le bouddhisme demande à son adepte de tout vérifier par soi-même, il considère en même temps que l’adepte a besoin d’un maître pour progresser sur la voie du Bouddha.
196§ Le disciple choisit librement son maître qu’il peut quitter à tout moment, mais une fois qu’il l’aura choisi et que de son côté, le maître l’aura accepté, le disciple devra suivre les ordres du maître même s’il ne les comprend pas. Ainsi, le tibétain Milarepa a obéi à son maître Marpa qui lui ordonnait de construire des édifices puis de les démolir dès qu’ils étaient finis ; Milarepa comprendra seulement à la fin le sens de ces travaux de Sisyphe : ils compensaient le karma négatif de sa magie noire utilisée pour venger sa famille.
197§ Contrairement à la vulgate occidentale, le bouddhisme fait appel à la foi dans la relation maître - disciple.
198§ On trouve dans le bouddhisme « dévotionnel » de la Terre Pure un appel à la foi envers le Bouddha Amida, ou plus exactement envers la puissance de son vœu de salut. Plutôt que de s’efforcer de se libérer par leurs propres forces, ce qui serait vain pendant la période de la fin de la Loi, les adeptes s’en remettent au Bouddha Amida qui a fait le vœu de venir en aide à ceux qui l’invoquent avec foi.
199§ La doctrine bouddhiste en Asie comporte des aspects religieux qui empêchent de réduire le bouddhisme à une philosophie. Il en va de même de la pratique bouddhiste en Asie.
c. Une vision occidentale en décalage avec la pratique en Asie
200§ En entrant dans un monastère bouddhiste thaï ou vietnamien, le visiteur occidental y observe des attitudes et des gestes qui relèvent du registre religieux.
201§ La bouddhiste vietnamienne allume des bâtonnets d’encens qu’elle porte au front avant de s’incliner devant la statue du Bodhisattva Quán Âm [45] ; elle reste quelques instants en silence à prier pour sa famille, puis elle plante cérémonieusement les bâtonnets dans le brûloir à encens avant de se retirer à reculons.
202§ La bouddhiste thaïe colle une feuille d’or sur la statue du Bouddha Sakyamuni, elle touche un des fils de coton blanc qui relient les objets sacrés du monastère, ; elle s’assoit avec son mari aux pieds du moine et lui remet respectueusement des offrandes qu’elle a achetées à l’entrée ; après avoir reçu du moine une bénédiction en pali, une langue qu’ils ne comprennent pas, le couple sort et la femme verse de l’eau au pied d’un arbre sacré.
203§ Le visiteur occidental apprend à cette occasion que les laïcs accumulent des « mérites » en faisant des dons aux moines, mérites qui peuvent ensuite être transférés à d’autres personnes vivantes ou mortes. Voyant des laïcs libérer des oiseaux de leur cage, il découvre qu’il s’agit d’une autre façon d’acquérir des mérites [46].
204§ Le Grand Véhicule a intégré la religiosité chinoise au prix d’incohérences : les scènes de jugement des défunts par les rois célestes contredisent la loi de rétribution automatique des actes ; quant au culte des ancêtres, comment l’ancêtre peut-il à la fois subsister dans la tablette sur l’autel, et en même temps renaître dans une des six destinées ? et à qui vont les offrandes lors des anniversaires annuels de sa mort ?
205§ Plus fondamentalement, le culte des ancêtres repose sur la croyance en une âme substantielle, ce que réfutait le Bouddha Sakyamuni.
d. Un malentendu qui remonte au XIXe siècle
206§ La pratique et la doctrine bouddhiste en Asie comportent des aspects religieux qui empêchent de réduire le bouddhisme asiatique à une philosophie comme le voudrait la vulgate occidentale. Ce malentendu a commencé au dix-neuvième siècle avec le fondateur de l’étude scientifique du bouddhisme, le français Eugène Burnouf (1801 -1852) . Voyant dans la religion une force obscurantiste et rétrograde condamnée par la modernité [47], il a reconstruit un bouddhisme philosophique en l’expurgeant de tout ce qui lui semblait religieux.
207§ Burnouf ne pouvait cependant remonter au « vrai » Bouddha et à son « vrai » message qu’à partir de la tradition bouddhiste. Il distinguait en elle ce qui relevait de l’historique et ce qui relevait du mythe – mais sa démarche était anachronique dans la mesure où sa visée rationaliste n’avait pas cours il y a deux mille cinq cents ans en Inde : Siddharta Gautama n’a pas pu penser et dire son expérience mystique autrement qu’à partir de la religiosité de son époque, et en particulier de la question de la libération du cycle des renaissances. Siddharta y a apporté une réponse certes hétérodoxe, mais qui s’inscrit dans la problématique religieuse de son temps, alors que le Bouddha philosophe reconstruit par Burnouf est un Bouddha hors sol, un Bouddha abstrait qui en disait plus sur ce qui agitait les consciences occidentales du dix-neuvième siècle que ce qui préoccupait Siddharta et ses contemporains.
e. Le bouddhisme comme thérapie douce
208§ Le bouddhisme affirme le caractère provisoire, dépourvu de substance et illusoire de l’âme, du moi. Le Bouddha Sakyamuni savait que cette doctrine choquerait ses contemporains, au point qu’il s’était interrogé sur l’opportunité de la diffuser.
209§ De fait, l’Occident a associé le bouddhisme à une technique permettant de se détendre, d’approfondir sa vie intérieure, d’être plus en harmonie avec le monde, autrement dit de soigner et développer le moi. Le bouddhisme devient un bien qu’on consomme pour les émotions, les sensations, le bien être qu’il procure, mais ces gratifications narcissiques renforcent la croyance au moi au lieu de la déraciner.
210§ Chogyam Trungpa (1939-1997), un maître de l’école tibétaine Kagyu, dénonçait le « matérialisme spirituel » occidental des Américains friands d’initiations tantriques raffinées, alors qu’ils ignoraient les bases mêmes du bouddhisme.
211§ Ce malentendu transparaît dans l’utilisation du mot zen comme synonyme de tranquillité, d’absence de souci. Nous avons vu avec le moine zen japonais Hakuin que la démarche zen, loin d’être une technique de relaxation, demandait au contraire un effort intense de concentration. Quant à la paix qui résulte de l’expérience d’Éveil, elle ressemble plus à une communion à l’universel par-delà les distinctions illusoires du moi qu’à un simple sentiment de bien-être autocentré.
f. Le bouddhisme, une religion tolérante
212§ Les guerres de religion en Europe entre confessions chrétiennes ont marqué profondément la conscience européenne. L’histoire du bouddhisme ne nous semble pas comporter d’épisodes d’intolérance religieuse d’une telle ampleur [48] : les pèlerins chinois rapportaient ainsi que les adeptes du Grand Véhicule et de la Voie des Anciens vivaient en bonne entente dans les monastères indiens.
213§ Lors de son implantation dans les pays de culture animiste, plutôt que de faire table rase des anciennes croyances, le bouddhisme leur a donné une place dans sa doctrine : les divinités et les esprits autochtones deviennent des êtres du Triple monde prisonniers eux aussi du cycle des renaissances et aspirant à entendre le message de libération bouddhiste.
214§ Un autre moyen habile consiste à faire d’une divinité la manifestation sur le plan mondain d’un Bouddha : au Japon, la déesse du soleil, Amaterasu, au sommet du panthéon de la religion autochtone du shintô, est ainsi devenue la manifestation du Bouddha Vairocana sous une forme adaptée au peuple japonais. L’intégration des croyances locales s’est faite au prix de leur subordination aux Bouddhas, mais du moins ne sont-elles pas hors-la-Loi.
215§ En arrivant en Chine, le bouddhisme a intégré le culte des ancêtres en exaltant la puissance du rituel bouddhiste pour les défunts. Cela s’est fait au prix de quelques incohérences, mais grâce à ce moyen habile, le bouddhisme a réussi à s’inculturer en Chine, au point même de créer une école bouddhiste proprement chinoise, le chan (zen en japonais).
216§ Actuellement, des maîtres bouddhistes soutiennent que les croyants des autres religions peuvent pratiquer le bouddhisme tout en restant chrétiens, musulmans ou juifs. Des chrétiens disent de leur côté pratiquer la méditation zen avec profit, sans que cela remette en cause leur foi chrétienne, au contraire.
217§ Face à cette revendication de neutralité religieuse, on se demandera si le bouddhisme n’est pas réduit ici à une technique physico-psychique découplée de sa dimension mystique.
218§ En conclusion, nous dirons que le malentendu était inévitable : face à une réalité religieuse étrangère complexe, l’Occident a entendu le message bouddhiste à travers des catégories et des problématiques liées à son histoire façonnée par les religions monothéistes et l’idéologie de la modernité.
219§ L’Occident a ainsi entendu ce qu’il a voulu et ce qu’il a pu du message bouddhiste, comme cela fut aussi le cas en Chine qui comprit le bouddhisme indien à travers les catégories conceptuelles du taoïsme. Le temps passant, la Chine finit par saisir la singularité du bouddhisme et elle a produit des synthèses du bouddhisme proprement chinoises sans équivalent en Inde. L’Occident de son côté produira peut-être des variantes du bouddhisme sans équivalent en Asie : l’histoire nous le dira.
© fr. Franck Guyen op, février 2022
Annexe : table de correspondance des termes bouddhistes en français
Abréviations
chin. chinois
jap. japonais
pali pali
skt. sanskrit
tib. tibétain
Noms propres en français et en langue asiatique
| Amida | Amitayus ou Amitabha skt. 阿彌陀/阿弥陀 āmítuó chin. Amida jap. |
| Bodhidharma | Bodhiharma skt. 菩提達磨 Pútídámó chin. Bodai Daruma jap. |
| Bouddha de la Vie infinie | Amitayus skt. 無量壽 Wú liàng shòu chin. Mu ryô ju jap. |
| Bouddha de la Lumière infinie | Amitabha skt. 無量光 wú liàng guāng chin. Mu ryô kô jap. |
| Dharmakara | Dharmakara skt. 法藏 fǎ záng chin. Hôzô jap. |
| Hakuin | 白隠 Hakuin jap. |
| Hônen | 法然 Hônen jap. |
| Kûkai | 空海 Kûkai jap. |
| Mahakasyapa | Mahakasyapa skt. 大迦葉 dà jiā yè chin. Gaikashô jap. |
| Maudgalyayana | Maudgalyayana skt. 目連 Mùlián chin. Moku ren jap. |
| Shandao | 善導 Shàn dào chin. Zendô jap. |
| Shinran | 親鸞 Shinran jap. |
| Vairocana | Vairocana skt. 大日如来 Dàrì Rúlái chin. Dainichi nyorai jap. |
| Vimalakirti | Vimalakirti skt. 維摩 wéimó chin. Yuima jap. |
Titres en français et en langue asiatique
| Canon des écritures du Grand Véhicule | 大藏經 Dàzàng jīng chin. daizô kyô jap. |
| Corbeille des Commentaires | Abhidhamma pitaka pali 論藏lùn cáng chin. 論蔵 ronzô jap. |
| Corbeille des dits du Bouddha | Sutta pitaka pali 經藏 jīng cáng chin. 経蔵 kyôzô jap. |
| Corbeille des règlements monastiques | Vinaya pitaka pali 律藏 lǜ cáng. chin. 律蔵 Ritsuzô jap. |
| Libération par l’écoute des états intermédiaires | Bardo Thödol tib. |
| Sutra du Lotus de la Loi sublime | Saddharmapundarika sūtra skt. 妙法蓮華經 Miàofǎ Liánhu jīng chin. 妙法蓮華経 Myôhô Renge Kyō jap. |
| texte sacré | sūtra skt. 經 jīng chin. 経 kyô jap. |
| Traductions des commentaires | Tengyur tib. |
| Traductions des paroles du Bouddha | Kangyur tib. |
| traité | tantra skt. |
Noms communs en français et en langue asiatique
| acte | karma skt. 因果 yīn guǒ chin. inga jap. 業 gô jap. |
| Ainsi venu / ainsi allé | Tathagata skt. 如来 Rúlái chin. - Nyorai jap. |
| âme | atman skt. 我 wǒ chin. Ga jap. |
| cas d’école | 公案 gōng’àn chin. kôan jap. |
| Chan | 禅 chán chin. |
| commémoration du Bouddha | Buddhanusmrti skt. 念佛 niànfó chin. 念仏nembutsu jap. |
| communauté bouddhiste | Sangha skt. 僧伽 sēngjiā chin. Sanga jap. |
| Corps d’apparition | nirmanakaya skt. 變化身/ 变化身Biànhuàshēn chin. 化身 keshin jap. |
| Corps de la Loi | Dharmakaya skt. 法身Fǎshēn chin. Hosshin jap. |
| Corps de rétribution | sambhogakyaya skt. 報身bàoshēn chin. Hôjin jap. |
| cosmogramme sacré | Mandala skt. dkyil-hkhor tib. 曼荼羅 màntúluó chin. mandala jap. |
| cycle des renaissances | samsara skt. 輪迴Lunhuichin. 輪廻 lin ne jap. |
| divinité d’élection | istadeva skt. yidam tib. 本尊 běn zūnchin. honzon jap. |
| douleur | dukkha skt. 苦 kǔ chin. Ku jap. |
| école de l’enseignement des paroles | Kadampa tib. |
| école de la Terre grise | Sakyapa tib. |
| école de la tradition orale | Kagyupa tib. |
| école des Anciens | Niyngmapa tib. |
| école des vertueux | Guelougpa tib. |
| école zen Ôbaku | 黄檗 huáng bò chin. Ôbaku jap. |
| école zen Rinzai | 臨済 Línjì chin. Rinzai jap. |
| école zen Sôtô | 曹洞 cáodòng chin. sôtô jap. |
| entrés dans le courant | sotapanna pali 入流 rùliúchin. 預流 yoru jap. |
| esprit affamé | Preta skt. 餓鬼 èguǐ chin. Gaki jap. |
| esprit belliqueux | Asura skt. 阿修羅Āxiūluō chin. Ashura jap. |
| état intermédiaire | Anarâbhava skt. bardotib. |
| état intermédiaire de la Vérité en soi | chönyid bardo tib. |
| état intermédiaire du devenir | sidpa bardo tib. |
| état intermédiaire du moment de la mort | chikhai bardo tib. |
| Être-pour-l’Éveil | Bodhisattva skt. 菩薩 Pú sà chin. Bozatsu jap. |
| Éveil | Bodhi skt. 菩提 Pú tí chin. Bodai jap. |
| Éveillé | Buddha skt. 佛 fó chin. 仏 Butsu jap. |
| Extinction | Nirvana skt. 涅槃 niè pán chin. Nehan jap. |
| Extinction complète | Parinirvana skt. 般涅槃 bān Niè pán chin. hatsu nehan jap. |
| Fête des plateaux de nourriture | 盂蘭盆 Yúlánpén chin. Urabon jap. |
| Grand Véhicule | Mahayana skt. 大乗 dà chéng chin. daijô jap. |
| Hommage au Bouddha Amida | 南無阿彌陀佛 « Nāmó Āmítuófó » chin. - « Namo Amida Butsu » jap. |
| Invocation sacrée | mantra skt. 真言 zhēnyán chin. shingon jap. |
| méditation | dhyana skt. 禪 chán chin. 禅 zen jap. |
| Méritant | Arhat skt. 羅漢 luóhàn chin. rakan jap. |
| moine | bhiksu skt. 比丘 Bǐ qiū chin. biku jap. |
| Monde de la forme | Rupadhatu skt. 色界 sèjiè chin. Shikikai jap. |
| Monde du désir | Kamadhatu skt. 欲界 yù jiè chin. Yokkai jap. |
| Monde sans forme | Arupadhatu skt. 無色界 wúsèjiè chin. Mushikikai jap. |
| moniale | bhiksuni skt. 比丘尼 bǐ qiū ní chin. bikuni jap. |
| moyen habile | upaya skt. 方便 fāngbiàn chin. hôben jap. |
| Nature de Bouddha | Tathagatagarbha skt. 如来蔵 rúláizàng jap. Nyorai zô jap. |
| ne renaissant plus | anagamin pali 不還 bùhuán chin. 不還 fu gen jap. |
| ne renaissant plus qu’une fois | sakadàgâmin pali 一来 yìlái chin. ichi ral jap. |
| novice moine | sramanera skt. 沙彌 shā mí chin. 沙弥shami jap. |
| novice moniale | sramaneri skt. 沙彌尼 Shāmíní chin. 沙弥尼 shamini jap. |
| Océan de sagesse | Dalaï lama mongolo-tib. |
| précepteur spirituel | acarya skt. 阿闍梨 āshélí chin. ajari jap. |
| perfection | paramita skt. 波羅蜜 bō luó mì chin. haramisu jap. |
| Sceptre de diamant | vajra skt. dorje tib. 金剛 jīngāng chin. ; Kongō jap. |
| Soif | trsna skt. tanha pali 貪愛 tānài渴愛 kě ài chin. / 渇愛 katsuai jap. |
| Syllabe gemme | bījākṣara skt. 種子 zhǒngzi chin. shuji jap. |
| Terre Pure | Sukhavati skt. 淨土 Jìng tǔ chin. Jôdo jap. |
| Tumulus sacré | stupa skt. 佛塔 fó tǎ chin. 仏塔 buttô jap. |
| Vacuité | sunyata skt.空 kōng chin. kû jap. |
| Vainqueur | Jina skt. 勝者 shèngzhě chin. Shôsha jap. |
| Voie des Anciens | Theravada skt. 上座部 shàng zuò bù chin. jôzabu bukkyô jap. |
| Zen | 禅 zen jap. |
© fr. Franck Guyen op, février 2022
[1] Les articles synthétisent un cours de 24h dispensé sur un an à la Faculté de théologie de Lille. Nous avons assuré ce cours pendant une dizaine d’années.
Depuis septembre 2021, nous sommes passés à une formule de cycle sur 3 ans pour 72 heures de cours au total : étude du bouddhisme sur 24 h en première année, étude du confucianisme et du taoïsme sur 24 h en deuxième année, étude de l’hindouisme sur 24 h en troisième année.
Nous étudierons en temps voulu l’opportunité de publier ces trois années de cycle.
[2] Ces chiffres reposent sur des estimations établies à partir de sources hétérogènes. Il convient de les prendre comme des ordres de grandeur
[3] L’hindouisme connaît aussi la méditation de l’horrible
[4] La voie du milieu bouddhiste désapprouve les mortifications des ascèses hindoues. Noter cependant l’existence de pratiques extrêmes du Grand Véhicule comme de se brûler un doigt (cf. plus bas)
[5] En Inde, après avoir fait une offrande aux divinités, on verse de l’eau au sol afin de prendre la terre à témoin : la divinité de la terre déverse ici l’eau des offrandes innombrables de Siddharta pendant ses vies antérieures, et qui lui donnent le droit d’être assis sous l’arbre de l’Éveil.
L’Asie du Sud-Est bouddhiste représente souvent cet épisode de la vie de Siddhartha sous forme de statues où il se tient assis en position du lotus, avec la paume de la main droite tournée vers le sol tandis que la main gauche repose sur son giron, paume vers le haut Ce geste codifié s’appelle « la prise de terre à témoin ».
[6] Les bouddhistes donnent d’autres titres de gloire à l’Éveillé : il est le Vainqueur [du cycle des renaissances et de Mara], l’Ainsi-venu [vers ce monde-ci pour lui annoncer la libération] ou l’Ainsi-allé [vers les rives du Nirvana], le Bienheureux
[7] Les cinq « agrégats » skandha : la forme corporelle (rūpa), la sensation (vedana), la perception (samjñā), la formation mentale (samskara) et la conscience (vijñāna).
La loi de production conditionnée reprend les cinq agrégats moyennant quelques aménagements. Nous ne développons pas ici cette loi qui complète la Doctrine du triple poison et la Doctrine des quatre nobles Vérités
[8] Ananda, le disciple le plus proche du Bouddha, avait soutenu la demande de Gautami auprès du Bouddha, ce qui lui a été reproché par la suite
[9] En pali :
Buddham saranam gacchámi ; Dhammam saranam gacchámi ; Samham saranam gacchámi
Tutiyampi Buddham saranam gacchámi ; Tutiyampi Dhammam saranam gacchámi ; Tutiyampi Samham saranam gacchámi
Tatiyampi Buddham saranam gacchámi ; Tatiyampi Dhammam saranam gacchámi ; Tatiyampi Samham saranam gacchámi
[10] Le bouddhisme remet en question les castes, niait l’existence d’un principe éternel immatériel appelé âme, refusait de reconnaître la sacralité des Veda, des rites, du sanskrit, et nie l’existence de divinités éternelles.
[11] D’après la légende, le Bouddha Sakyamuni s’est rendu sur l’île du Sri Lanka par la voie des airs : une pierre sur le Pic du mont Adam est censée porter l’empreinte de son pied lorsqu’il se posa sur l’île.
[12] Dans la Voie des Anciens, le plus haut titre du Bouddha est d’avoir réalisé l’état de « Méritant » par lui-même, sans l’aide d’un maître
[13] voir plus haut la description du Triple monde
[14] D’après le Grand Véhicule, le « Petit Véhicule » proposerait l’idéal d’un « Bouddha solitaire » qui réalise l’Éveil sans l’enseigner aux autres
[15] Voir en particulier le « sutra développé » dédié au laïc Vimalakirti qui en remontre aux plus grands disciples du Bouddha
[16] Nous utiliserons dorénavant le vocable « zen » plus usité en Occident que « chan »
[17] Suite à cette persécution, la plupart des autres écoles bouddhistes ont disparu de Chine. Elles continuent cependant d’exister au Japon où elles s’étaient implantées avant la persécution
[18] Exemple d’énigme insoluble : « Tout le monde sait le bruit que font deux mains frappées ensemble. Quel est le bruit fait par une main ? ». Ce koan, ce cas d’école a été inventé par le moine zen japonais Hakuin (1686-1769)
[19] Shinran, le disciple d’Hônen, disait qu’à la fin de la Loi, il faut attendre le salut non pas de ses propres forces mais des forces d’un Autre.
[20] Mon grand-père vietnamien a assisté à l’auto-crémation d’un moine bouddhiste avant les guerres d’Indochine. Confucéen peu favorable aux moines bouddhistes, il rapportait que le moine accélérait sa récitation des sutras au fur et à mesure que les flammes progressaient
[21] Voir le chapitre 22 dans la version sanskrite, chapitre 23 dans la version chinoise du Sutra du Lotus
[22] Voir la parabole de la maison en feu du chapitre 3 : des enfants insouciants jouent avec leurs jouets alors que la maison est en feu. Le père de famille, de l’extérieur, les appelle à sortir de la maison mais ceux-ci, absorbés par leur jeu, refusent. Le père de famille leur promet alors des jouets encore plus beaux s’ils sortent dehors : ce « moyen habile » les fait se précipiter hors de la maison avant qu’elle s’écroule. Les jouets désignent dans la parabole les enseignements du Bouddha
[23] Voir le chapitre 16 (version chinoise) / chapitre 15 (version sanskrite)
[24] Ce Bodhisattva est devenu féminin en passant de l’Inde à la Chine
[25] Ils démentent ainsi l’ assimilation de la Vacuité au néant
[26] Nous utilisons le vocable japonais « zen » plus usité en Occident que l’appellation chinoise « chan ».
[27] On se souviendra qu’après avoir atteint l’Éveil, le Bouddha Sakyamuni était resté sur place pendant un mois afin de maîtriser totalement son expérience
[28] Rappelons que le cas d’école - koan - est une technique de l’école zen d’obédience Rinzai, du nom de son fondateur. Les maîtres Rinzai puisent dans des recueils les koans qu’ils soumettront à leurs disciples.
Le koan se réduit à une énigme insoluble telle : « Quel était ton visage originel avant ta naissance ? ».
Ou encore : « Une vache peut passer à travers une lucarne sa tête, son poitrail et ses jambes, mais pas sa queue. Pourquoi ? »
Le koan fonctionne comme une palissade sans porte qui entoure le disciple : ce dernier s’épuise à chercher une issue logique, une porte, jusqu’à ce qu’il réalise qu’il n’y a pas de palissade et donc pas de porte à chercher
[29] Les cinq crimes capitaux du bouddhisme : tuer son père ; tuer sa mère ; tuer un Méritant ; faire couler le sang d’un Bouddha ; provoquer des divisions dans la communauté monastique. Celui qui les commet tombe directement dans l’enfer le plus profond dès sa mort
[30] Il s’agit d’un canevas général simplifié. Les différentes écoles de la Terre Pure proposent des schémas plus complexes.
Par ailleurs, nous avons valorisé le dix-neuvième vœu du Boddhisattva Dharmakara, sachant que ce choix n’est pas celui de toutes les écoles de la Terre Pure
[31] le suffixe tibétain « pa » se traduit par « école »
[32] « Dalaï » : « océan » en mongol, correspondant au tibétain « Gyatso » ; « Lama » : « maître spirituel » en tibétain
[33] Ces auto-immolations de Tibétains par le feu nous rappellent celle du vénérable vietnamien Quảng Đức en juin 1963
[34] En 1995 lors de la désignation du onzième tülkou du Panchen lama, le second plus haut dignitaire de l’école Guelougpa, le Dalaï lama reconnut Gedhun Choekyi Nyima qui vivait au Tibet. Ce dernier disparut trois jours plus tard : selon le gouvernement chinois, il mène une vie ordinaire quelque part en Chine. L’actuel onzième Panchen lama, Gyancain Norbu, n’a pas été reconnu par le Dalaï lama
[35] Au Tibet, Vairocana est considéré comme la manifestation d’un Bouddha primordial (Adi Bouddha en sanskrit), du nom de Samantabhadra ou Vajradhara selon les écoles
[36] Hum est aussi la syllabe-gemme du Bouddha Amida. La vibration produite par la syllabe-gemme rend présente l’entité transcendante associée à la syllabe-gemme
[37] L’hindouisme tantrique propose une répartition inverse, le masculin correspondant à la Sagesse tandis que le féminin correspond à l’Énergie, à l’Action
[38] Mandala : « cercle » en sanskrit
[39] Dans les écoles tibétaines, il est remplacé par un Bouddha primordial dont il est l’émanation
[40] Les postures sexualisées du bouddhisme tantrique ne visent pas à valoriser la jouissance sexuelle, comme le montre l’impassibilité des visages du couple enlacé
[41] Ce livre est connu en Occident sous le titre « Le Livre tibétain des morts » suite à sa publication en anglais en 1927 par W.-Y. Evans Wenz
[42] Pour les êtres ordinaires qui n’ont pas développé leur corps subtil et pour ceux aux formations karmiques mauvaises, le premier état dure le temps « d’un claquement de doigt » ; ensuite leur conscience sombre dans un évanouissement qui dure entre trois jours et demi et quatre jours
[43] Pour le bouddhisme tantrique tibétain, à la différence des écoles japonaises de la Terre Pure, la Terre pure du Bouddha Amitabha est du niveau d’apparition et non pas du niveau de rétribution.
[44] Les divinités dans le bouddhisme sont elles aussi prisonnières du cycle des renaissances. Elles ne participent donc pas de la réalité absolue
[45] Le nom en vietnamien du Boddhisattva Avalokiteshvara
[46] On se demandera si cette pratique ne produit pas un effet inverse, puisqu’elle encourage la chasse aux oiseaux : on dira que le chasseur subit les conséquences de son acte négatif et non l’acheteur, mais l’argument n’est pas entièrement satisfaisant.
Dans le même ordre d’idée, le visiteur occidental aura du mal à comprendre comment les bouddhistes s’autorisent à manger un animal ou un poisson en se dédouanant de sa mise à mort sur le pécheur ou le boucher
[47] Ernest Renan (1823-1892) , imitant Burnouf, s’était attaché à remonter au Jésus authentique au-delà de ce qu’il considérait comme des récits mythologiques divinisant un rabbin de Galilée exceptionnel certes, mais humain et rien qu’humain
[48] L’intolérance religieuse se retrouve cependant dans le bouddhisme, que l’on pense aux attaques des moines soldats du Japon moyenâgeux contre d’autres écoles bouddhistes ou aux moines ultranationalistes actuels de l’Asie du Sud-Est
