Augustin - La place de l’Écriture Sainte et de la philosophie dans la compréhension de la Trinité

jeudi 10 février 2022
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Les citations proviennent des deux livres suivants publiés dans la collection « Bibliothèque Augustinienne » aux éditions DDB en 1955 :

  • Augustin – La Trinité - Traduction des livres I à VII par M. Mellet o.p. et Th. Camelot o.p.
  • Augustin – La Trinité - Traduction des livres VIII à XV par P ; Agaësse s.j.

Les renvois correspondent respectivement aux numéros de livre (numérotation en latin) et de paragraphe.


Table des matières


Augustin rappelle dès le début la visée polémique de son ouvrage sur la Trinité :
il s’agit de répondre à des raisonneurs impénitents qui parlent de Dieu en s’appuyant uniquement sur la raison ; ces raisonneurs non seulement n’accordent aucun cas à la foi chrétienne, mais pire, ils se moquent de la multitude des croyants incapables de rendre compte rationnellement de leur foi  [1].


I. Place de l’Écriture dans le Traité sur la Trinité.

Pour leur répondre, Augustin organise son traité en deux parties :

  • du livre I au livre VIII, Augustin montre que la foi chrétienne en un Dieu un et trine repose sur les Écritures Saintes  [2] ;
  • dans la deuxième partie (livre IX à XV), Augustin recourt au raisonnement à partir de l’ordre créé  [3], l’Écriture complétant ici le propos alors qu’elle le fondait dans la première partie.

Augustin propose une suite d’exercices spirituels (exercitatio animi) afin d’essayer d’élever l’esprit humain progressivement vers la contemplation de la Trinité divine.

Pour cela, Augustin progresse le long d’une succession toujours plus raffinée d’exemples de trinités tirés de la création. Augustin aboutit alors à la trinité créée la plus élevée  [4], celle qui constitue la pointe de l’esprit humain et qui fait l’homme à l’image de Dieu  [5], savoir la triade intelligence - volonté - mémoire.

Cependant, Augustin doit conclure à l’échec de cette tentative  [6] et de ces exercices  [7] : il n’arrive pas à passer de la trinité créée la plus élevée à la Trinité incréée  [8], il n’arrive pas à rendre compte de la Trinité uniquement à partir d’arguments rationnels.

En cette vie, l’esprit humain doit reconnaître son infirmité ; seule la foi lui permet d’être certain que Dieu est Trinité.
Augustin répond alors aux raisonneurs impénitents par l’exhortation d’Isaïe dans la version de la Septante : « Croyez, afin de comprendre »  [9].

Nous venons de voir quel rôle l’Écriture joue dans l’organisation d’ensemble du traité. Etudions maintenant tout cela plus finement.


II. Une voie hasardeuse : chercher Dieu à travers le miroir des choses créés.

Augustin s’appuie sur deux sources de connaissance pour tenter de comprendre Dieu comme un et trine. L’une est l’Écriture que Dieu a inspirée, l’autre est la nature que Dieu a créée  [10].

La nature contient des indices, des images qui renvoient au Créateur ; il est donc légitime d’enquêter sur la nature divine à partir de la création, considérée comme son miroir, son image certes imparfaite  [11].

10§ Cependant, cette deuxième voie comporte le danger de confondre l’image (l’« image imagée ») avec celui qui est à l’origine de l’image (l’« image imageante ») et de s’arrêter dans sa recherche en croyant avoir trouvé.
Or c’est commettre là un geste idolâtrique, puisque l’on confond la créature avec le Créateur. Augustin rappelle qu’il s’agit de regarder le miroir (speculum) du créé afin de passer à travers lui et d’atteindre celui dont le miroir est le reflet  [12].

11§ Plus loin, Augustin dira qu’il s’agit non de voir les objets qu’éclaire la lumière, mais la lumière même. Or il se trouve que l’esprit humain ne peut fixer son regard sur cette lumière, car elle l’aveugle  [13].

12§ Augustin reprend à son compte la métaphore platonicienne du soleil. Tel le soleil qui aveugle l’œil affaibli, l’essence divine est aveuglante pour l’intelligence humaine : celle-ci peut comprendre les choses créées, corporelles ou non, grâce au fait qu’en Dieu se trouve l’intelligibilité de toutes choses - mais elle ne peut comprendre la source de toute intelligibilité.

13§ Augustin justifie cette incapacité d’abord par notre constitution humaine, composée de corps et d’esprit, qui nous fait raisonner en termes de quantité, de masse matérielle  [14].

14§ Voilà pourquoi nous n’arrivons pas à concevoir un Dieu en trois personnes, chacune des personnes étant toute la substance divine, chacune étant Dieu, mais sans qu’il y ait trois dieux.
15§ A chaque fois que nous essayons de fixer notre pensée sur cette vérité, des images de corps viennent obscurcir notre entendement et nous force à détourner nos yeux. [Augustin reprend ici le thème grec du corps qui alourdit l’âme  [15] et l’empêche de s’envoler vers les orbes empyréennes des vérités éternelles].

16§ Et quand bien même notre pensée approcherait tant soit peu la Vérité, elle ne pourrait l’exprimer convenablement aux autres, eu égard aux limites du langage humain  [16] basé sur des signes sensibles et incapable de rendre la pensée invisible antérieure à tout signe  [17]. [18].


III. Une voie sûre pour chercher Dieu : l’Écriture.

17§ L’Écriture nous révèle ce que notre intelligence ne peut atteindre par elle-même.

18§ L’Écriture est cette « tradition historique » que les croyants tiennent de Dieu et qu’ils se transmettent de génération en génération. Ainsi connaissent-ils quelle fut la béatitude originelle de leurs premiers parents, et aussi quelle faute entraîna le malheur de l’humanité : la vie immortelle au Paradis, puis la vie mortelle sur terre  [19].
19§ [Notons qu’ici, Augustin s’oppose directement à la théorie platonicienne de la réminiscence : il n’y a pas de connaissance qui ait été transmise de manière innée d’âme en âme, même pas celle qu’Adam avait de Dieu et qui ferait que les hommes auraient en eux un souvenir enfoui de Dieu. Si les hommes découvrent Dieu en eux-mêmes, c’est parce qu’il est présent à tous les hommes de tous les temps et qu’il se révèle gracieusement à eux  [20].

20§ C’est l’Écriture qui nous transmet l’histoire du Christ, unique médiateur entre Dieu et les hommes. Toute l’Écriture parle du Christ, l’Ancien Testament le « pré-annonçant », le Nouveau Testament l’annonçant  [21].
21§ Le Christ nous rachète de l’esclavage du péché, il nous libère du démon afin que nous puissions par lui aller vers Dieu.
22§ Or pour cela, nous devons croire en lui : et puisque nous ne le pouvons qu’en croyant d’abord en sa « vie historique », il faut que l’Écriture nous relate sa vie terrestre, sensible, les faits temporels  [22] qui vont de son Incarnation à sa Passion.
23§ Cette narration est indispensable pour que nous passions dans la foi aux réalités invisibles de sa vie glorieuse après sa Résurrection.

24§ De fait, les hommes soumis au temporel et au corporel ne peuvent connaître directement Dieu qui est éternel et incorporel, aussi doivent-ils passer par la connaissance de faits temporels  [23] de la vie terrestre de Jésus. [Augustin assimile ici la foi à une « science pratique », qui permet de vivre dans l’ordre temporel  [24] selon la volonté de Dieu].

25§ C’est la foi en Jésus Christ qui nous fera atteindre la béatitude future. Elle nous révèle ce que les meilleurs philosophes n’ont pu découvrir, savoir que non seulement notre âme est immortelle - ce que certains philosophes avaient trouvé après combien d’efforts - mais aussi que notre corps lui aussi deviendra immortel.

26§ Cette béatitude, nous la tenons des Écritures comme d’une promesse divine accordée à celui qui a foi en Jésus Christ  [25], celle d’une réconciliation générale, où le corps se soumettra à l’esprit, et l’esprit se soumettra à son seul et unique Maître, Dieu.

27§ Alors l’homme verra Dieu face-à-face, sans intermédiaire, et ce qui était inaccessible à sa raison discursive, savoir le mystère du Dieu un et trine, lui sera directement accessible dans une « intuition », une vision immédiate  [26] : sa connaissance ne se fera plus par la foi temporelle qui aura alors disparu.


IV - Règles pour comprendre les Écritures saintes.

28§ Les Écritures fondent la foi qui permet d’avancer vers Dieu.
Cependant, Augustin reconnaît qu’elles sont d’un abord malaisé à celui qui veut saisir la Trinité par son esprit (animum), du fait de la façon de s’exprimer des Écritures saintes, multiple quant à ses termes et à ses modes [27].
Aussi énonce-t-il un certain nombre de règles pour interpréter les Écritures.

1. L’autorité des Écritures provient de leur auteur.
29§ Augustin désigne l’Écriture tantôt comme « Écritures saintes » tantôt comme « Écritures divines », tantôt comme « Lettres sacrées ». Dieu en est l’auteur, elles sont inspirées par lui.

30§ Forts de l’inspiration divine, les écrivains sacrés, prophète de l’Ancien Testament comme apôtre du Nouveau Testament, ont autant d’assurance  [28] que les anges quand ils parlent des choses divines.

31§ Eu égard à la qualité de leur auteur, les Écritures sont indiscutables, elles font autorité et il s’agit de croire ce qu’elles nous disent même si elles sont parfois malaisées à comprendre.

32§ Les Écritures constituent le canon de la vérité catholique, et toute production théologique, y compris celle d’Augustin  [29], doit s’y rapporter comme à sa norme – norma normans dirait un canoniste.


2. La « règle canonique ».
33§ Augustin signale les apparentes contradictions qui présentent le Christ tantôt comme l’égal du Père, tantôt comme son inférieur.

34§ Il les explique en partant de la double nature du Christ, qui fait en sa personne l’union des deux natures, la nature humaine et la nature divine. Le Christ est dit inférieur au Père quant à sa nature humaine, il est dit l’égal du Père quand à la nature divine  [30].


3. Toute opération ad extra est l’œuvre commune des trois Personnes.
35§ Dieu agit dans la création et son action est produite par les trois Personnes divines  [31] , même si pour nous il semble que telle action est proprement attribuable à telle ou telle des Personnes divines  [32].


4. Toute l’Écriture fait sens et converge vers le Christ qui est sa clé.
36§ Augustin considère la Bible comme un seul grand texte, où chaque partie peut servir à éclairer toutes les autres.
Cette position est cohérente dans la mesure où, pour Augustin, la Bible a finalement un seul auteur, Dieu, qui inspire les différents écrivains sacrés.

37§ D’autre part, nous l’avons déjà signalé plus haut, toute la Bible prend son sens par rapport au Christ, « pré-annoncé » dans l’Ancien Testament, annoncé dans le Nouveau.

38§ Aussi Augustin n’hésitera pas à faire jouer au même niveau une phrase du Livre de Job avec un passage d’évangile, et il mettra en miroir un passage d’une lettre de Paul avec un psaume  [33].

39§ Notons cependant deux distinctions effectuées par Augustin :

  • Augustin différencie les théophanies dans l’Ancien Testament. Celles-ci manifestent symboliquement Dieu  [34], tandis que l’Incarnation manifeste réellement Dieu.
  • Certains évènements de la vie terrestre du Christ - sinon tous - servent à préfigurer le temps de l’Église inauguré à la Pentecôte.

40§ Ainsi, il ne faut pas appliquer la « règle canonique « au baptême de Jésus par Jean Baptiste. Cet évènement ne doit pas être rapporté à Jésus dans sa nature humaine ou divine : le baptême préfigure le baptême des croyants dans l’Église.  [35]


5. La pédagogie de l’Écriture.
41§ Le philosophe téméraire peut accuser l’Écriture d’anthropomorphisme, elle qui prête au Dieu immuable des changements d’humeur et même des attributs corporels.
42§ Mais il a bien tort : c’est pour tenir compte de la faiblesse d’esprit de la multitude que Dieu a inspiré aux écrivains sacrés un tel vocabulaire anthropomorphe ; cela dit, l’Écriture entend bien faire progresser la multitude des croyants dans leur connaissance de Dieu  [36].


Conclusion : croire pour comprendre.


1. L’impasse de la démarche philosophique
43§ Augustin montre l’impasse à laquelle aboutit le philosophe, en particulier le philosophe néo-platonicien, quand il ne s’appuie pas sur l’Écriture : raisonneur impénitent, il pèche par orgueil en ce qu’il se glorifie du peu de lumière que son entendement lui a permis de découvrir.

44§ Certes, s’élevant par des exercices spirituels au-dessus du multiple changeant du monde sensible, passant même au-delà de son esprit immatériel lui aussi muable, il a pu brièvement voir la réalité éternelle, immuable et incorporelle.
45§ Mais, dit Augustin, cela ne lui sert de rien car il ne peut se maintenir à de telles hauteurs, du fait de sa condition mortelle et corporelle.

46§ Certes, tous les philosophes ne sont pas orgueilleux, mais tous sont malheureux.
47§ Augustin cite en exemple Cicéron et son dialogue de l’Hortensius : on sait l’importance de cet ouvrage dans la vie d’Augustin, puisque c’est lui qui a enflammé Augustin dans l’amour de la Vérité immuable dans sa jeunesse. Or, dit Augustin, «  cette voie qui consiste dans l’amour et la recherche de la vérité ne suffit pas aux malheureux mortels, c’est-à-dire à tous les hommes qui n’ont que la raison, sans la foi au Médiateur  » [37].


2. L’accès par la foi dans les Écritures
48§ Le philosophe a donc bien tort de mépriser la multitude croyante : celle-ci, purifiée par sa foi, atteindra à cette hauteur dont il n’a eu qu’un bref aperçu.
49§ Certes, elle semble avancer en aveugle, sa raison n’ayant pas l’acuité de celle des philosophes : mais en fait, elle avance en faisant confiance aux Écritures, le roc solide sur lequel la multitude a pu aller vers Dieu.
50§ Cette foi qui s’appuie sur l’Écriture est la connaissance solide  [38] du Médiateur qui, par sa nature humaine, donne prise à la connaissance humaine et qui, par sa nature divine, la purifie  [39].
51§ Au bout du chemin, lors de la Résurrection générale, la multitude des croyants connaîtra immédiatement Dieu, par intuition : leur foi se transmuera en sagesse.

52§ Que le philosophe ne se vexe donc pas et qu’il croie  [40]. Sa foi sera alors un début de connaissance qui lui permettra de surmonter ses doutes personnels [41] et de connaître toujours plus  [42].


3. La philosophie au service de la foi
53§ Si Augustin critique la posture rationaliste du philosophe, il n’accepte pas non plus la position « fidéiste » qui refuse tout rôle à l’intelligence humaine.

54§ Celle-ci a sa place dans la quête humaine de Dieu, dans la mesure où elle tient sa place, derrière la foi et à son service  [43]. A la foi qui cherche, l’intelligence propose sa lumière  [44].

55§ Et pour les croyants philosophes, il sera donné de pouvoir défendre la foi de la multitude des « simples » croyants face aux rationalistes impénitentes d’une part, d’enseigner de manière argumentée cette même foi au sein de l’Église catholique  [45].


© esperer-isshoni.fr, avril 2007
© fr. Franck Guyen op, février 2021
© Fr. Franck Guyen op, décembre 2024


[1

Le lecteur, avant d’aborder notre traité sur la Trinité, doit se souvenir que notre plume surveille les artifices de ces gens qui se moquent des principes de la foi et qu’un attachement inconsidéré et déréglé à la raison induit en erreur (qui fidei contemnentes initium, immaturo et perverso rationis amore falluntur). I,1

[2

Ces raisons nous déterminent à entreprendre, avec l’aide du Seigneur, comme on nous le demande et autant que nous le pouvons, la justification de cette affirmation (reddere rationem) : la Trinité est un seul et vrai Dieu, et il est tout à fait exact de dire, de croire, de penser (intelligatur) que le Père, le Fils, le Saint-Esprit sont d’une même et unique substance ou essence. (...)
Mais avant toute chose, c’est à l’autorité des Saintes Écritures de montrer (demonstrandum) si telle est bien la foi.
Ensuite, s’il plait à Dieu et avec son aide, ces raisonneurs bavards (garrulis ratiocinatoribus) (...) peut-être leur donnerons-nous si bien satisfaction qu’ils trouvent matière à conviction (unde dubitare non possint), et partant, là même où ils n’y réussiraient pas, sujet à s’en prendre plutôt à leur propre esprit (suis mentibus) qu’à la vérité ou à nos explications. I,4

[3

Que Dieu soit Trinité, c’est ce qu’il nous faut maintenant démontrer, non seulement au regard de la foi, par l’autorité de la sainte Ecriture, mais encore, si nous le pouvons, au regard de l’intelligence, par une réflexion rationnelle.
Pourquoi dis-je : « si nous le pouvons » ? L’objet même de la recherche le fera mieux voir.
(Quae utrum sit Trinitas, non solum credentibus, divinae Scripturae auctoritate ; verum etiam intelligentibus, aliqua si possumus, ratione jam demonstrare debemus). XV,1

[4

Par contre, en ce qui touche à cette souveraine, ineffable, immatérielle et immuable nature (la nature divine du Christ), qui, en quelque façon, doit être vue par l’intelligence (per intelligentiam cernendam), il n’est rien, pourvu qu’on le fasse sous la conduite de la règle de foi, sur quoi le regard de l’esprit puisse mieux s’exercer (acies humanae mentis exercet) que sur (...) l’âme spirituelle (mens)  : elle à qui a été accordée une certaine perception des choses invisibles ; qui, comme du haut d’un tribunal intérieur qu’elle présiderait avec honneur, reçoit toutes ces connaissances que les sens corporels eux-mêmes soumettent à son jugement ; rien ne lui est supérieur, à qui elle doive soumission et obéissance, rien, sinon Dieu. XV,49

[5

l’image de Dieu, la partie la plus haute de l’âme humaine (mentis)  : ce par quoi l’âme connaît Dieu (novit) ou peut le connaître (nosse). (...) car ce qui fait qu’elle est image, c’est qu’elle est capacité de Dieu (capax ejus), qu’elle peut participer à Dieu. Un si grand bien n’est possible que parce qu’elle est image de Dieu. XIV,11
cette présence de l’image de Dieu en elle [de l’âme comme mens] a un si grand pouvoir qu’elle la rend capable de s’attacher (inhaere) à celui dont elle est l’image. Telle est sa place, dans la hiérarchie des natures (naturarum ordine), non dans celle des lieux, qu’au-dessus d’elle, il n’y a que Dieu. XIV,20
Si donc la trinité de l’âme (mentis) est image de Dieu, ce n’est pas parce qu’elle se souvient d’elle-même, se comprend et s’aime (sui meminit mens, et intelligit ac diligit se) ; mais parce qu’elle peut encore se rappeler, comprendre et aimer celui par qui elle a été créée. Ce faisant, elle devient sage. ....
Pour le dire en bref, qu’elle honore le Dieu incréé (colat Deum non factum) qui l’a créée capable de lui et qu’elle peut posséder par participation (cujus ab eo capax est facta, et cujus particeps esse potest) ; c’est pour cela qu’il est écrit : « Voici que le culte de Dieu est sagesse » (Jb 28,28). XIV,15

[6

toutes les fois que dans la créature que nous sommes j’ai voulu découvrir quelque analogie (simile) avec ce mystère [ « pourquoi le Saint-Esprit n’est pas le Fils, bien qu’il procède du Père »], la pauvre intelligence (intellectum) que j’en pouvais avoir a été trahie par la maladresse de mes expressions (elocutio) : encore ai-je bien le sentiment que cette intelligence même que j’en ai est plus une tentative qu’une réussite (conatum magis quam effectus) !
Il est vrai que j’ai trouvé dans la personne humaine une image de cette souveraine Trinité ... ; mais ces trois puissances appartenant à la même personne n’ont pu, contrairement à notre attente humaine (non sicut humana poscit intentio), convenir aux trois personnes divines, comme nous l’avons montré dans ce quinzième livre. XV,45

[7

Et voici que maintenant, ayant exercé (exercitata) notre intelligence sur les choses inférieures, autant qu’il était nécessaire, plus peut-être qu’il était nécessaire, nous voulons nous élever à la contemplation de cette souveraine Trinité qui est Dieu (conspiciendam nos erigere) : et nous ne le pouvons pas (nec valemus)
. ... il y a là quelque chose que nous voyons, et il y a aussi quelque chose que nous ne voyons pas et que nous devons croire. (et est ille quod conspiciamus, est quod etiam non conspectum credere debeamus) XV,10.

[8Echec en ce que c’est une personne qui a cette triade, alors que Dieu est cette Trinité et cette Trinité est trois personnes.

« Tout cela peut donc être dit par une seule personne, qui possède ces trois puissances, mais qui n’est pas ces trois puissances. Au contraire, dans cette nature souverainement simple qu’est Dieu, encore qu’il n’y ait qu’un seul Dieu, il y a cependant trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. » XV,42.

Echec en ce que les éléments de la triade sont différents en grandeur, et donc séparables, alors qu’en Dieu les trois Personnes sont égales entre elles, et l’une n’est pas plus grande que l’autre, et deux pas plus grands que trois.

« Par contre, les trois puissances qui sont dans l’image imparfaite (impari imagine) de la Trinité, bien qu’elles ne soient pas séparables dans l’espace (elles ne sont pas des corps), le sont, maintenant en cette vie, par la grandeur (magnitudinibus separantur).
Il n’y a en elles aucune masse matérielle (moles) : nous n’en voyons pas moins qu’en tel homme la mémoire est plus grande que l’intelligence, qu’en tel autre c’est le contraire ; qu’en tel autre, l’amour surpasse en grandeur ces deux puissances, qu’elles soient ou non égales entre elles. ... Et quand, guéries de leur langueur, elles seront égales entre elles, même alors cette réalité qui par grâce sera soustraite au changement ne sera pas égale à la réalité immuable par nature XV,43

[9Is 7,9 cité en VII,12 et XV,2

[10

Alors, je ne craindrai pas ma peine à la recherche de la substance de Dieu, soit dans l’Ecriture, soit dans la créature. Si l’une et l’autre est offerte à notre réflexion (proponitur intuenda), c’est pour nous faire chercher, nous faire aimer celui qui a inspiré l’une et créé l’autre. (II,1)
Ce n’est pas seulement l’autorité des saintes Ecritures (divinorum Librorum) qui nous enseigne que Dieu existe : mais la nature elle-même (universa ipsa rerum natura) toute entière qui nous entoure et dont nous faisons partie nous aussi, proclame que Dieu est son souverain Créateur : c’est à lui que nous devons notre nature spirituelle et intellectuelle (nobis mentem rationemque naturalem dedit), grâce à qui nous voyons qu’il nous faut préférer les vivants aux non-vivants, (...) le beau au laid, ... l’immuable au muable, l’invisible au visible, l’immatériel au matériel, le bonheur au malheur. XV,6

[11

Nous nous sommes longuement attardés sur les oeuvres que Dieu a faites afin de connaître par elles celui qui les a faites : « En effet, ses perfections invisibles sont, depuis la création du monde, rendues visibles à l’intelligence par le moyen des oeuvres qu’il a faites » (Rom 1,20). ...
« Car la grandeur et la beauté de la créature pouvaient faire connaître celui qui en est le Créateur » (Sag 13,1-5). Ces paroles de la Sagesse, je les ai citées pour empêcher que quelque fidèle ne juge vaine et inutile ma tentative, lorsque, partant de choses qui, dans leur ordre, sont des ébauches de trinités (per quasdam sui generis trinitates) pour m’élever, à travers elles, comme par degrés, jusqu’à l’âme de l’homme (donec ad mentem hominis pervenirem), j’ai cherché dans les créatures les traces (indicia) de cette souveraine Trinité, que nous cherchons en cherchant Dieu. (XV,3)

[12

Ceux-là donc qui voient leur âme (mentem), autant qu’il est se peut faire, et qui en elle voient cette trinité..., mais qui ne croient pas et ne comprennent pas qu’elle est l’image de Dieu, ceux-là voient bien un miroir, mais ils s’arrêtent là : ils ne voient pas à travers le miroir celui qui dès maintenant doit être vu à travers ce miroir ; par le fait, ils ne voient pas que ce miroir même qu’ils voient est un miroir, autrement dit une image. S’ils le savaient (scirent), peut-être comprendraient-ils que ce Dieu dont l’âme est le miroir doit être cherché à travers ce miroir, doit être vu de façon imparfaite et provisoire à travers ce miroir, afin que le coeur purifié par une foi sincère (I Tim 1,5), ils puissent voir face-à-face celui qu’ils voient maintenant dans un miroir. XV,44

[13

Oui, tu as vu maintes vérités : tu les as discernées grâce à cette lumière qui t’a éclairé pour te les faire voir : élève maintenant tes yeux vers cette lumière même, fixe-les sur elles si tu le peux. Alors tu verras quelle différence il y a entre la naissance du Verbe de Dieu et la procession du Don de Dieu. ....
Mais pour voir clairement, lucidement ce mystère, tu ne peux y fixer le regard (sed ad hoc dilucide perspicueque cernendum, non potes ibi aciem figere) ; je le sais, tu ne le peux. ... Et quelle est la cause de ta faiblesse, sinon l’iniquité ? Qui donc te guérira de cette langueur, sinon celui qui s’est fait propice à toutes tes iniquités ? Aussi vaut-il mieux conclure ce livre par une prière que par une discussion. (Librum itaque istum jam tandem aliquando precatione melius quam disputatione concludam) XV,50

[14

Il y a plus d’or en trois statues ensemble de mêmes dimensions qu’en une seule, et moins en une qu’en deux. En Dieu, il n’en va pas ainsi : ... les trois substances (ou personnes s’il faut les appeler ainsi) sont égales à chacune d’entre elles. C’est ce que ne saisit pas l’homme charnel (quod animalis homo non percipit).
Masses et étendues (moles et spatia), petites ou grandes, c’est tout ce que lui permettent de concevoir (cogitare) les imaginations qui lui courent à travers l’esprit (animo) et lui représentent les corps. (7,11)

[15cf. Sag 9,15 cité en II,28 ; III,10 ; III,21 et en XV,44.

[16

une essence (ou substance) et trois personnes. C’est la formule que beaucoup de latins... ont employée, faute d’avoir trouvé une expression plus juste pour traduire en mots ce qu’ils concevaient sans mots (enuntiarent verbis quod sine verbis intelligebant). ...
Au demeurant, si l’on demande : trois quoi ? la parole humaine reste parfaitement à court (magna prorsus inopia humanum laborat eloquium). On répond bien : trois personnes, mais c’est moins pour dire cela que pour ne pas rester sans rien dire (non ut illid diceretur, sed ne taceretur). (V,10)

[17

La pensée qui s’est formée à partir de ce que nous savons déjà est le verbe prononcé au fond du coeur (in corde dicimus) : verbe qui n’est ni grec, ni latin, qui n’appartient à aucune langue ; mais lorsqu’il est besoin de le porter à la connaissance de ceux auxquels nous parlons, nous avons recours à quelque signe pour le faire entendre. (...)
Faire un signe par geste, qu’est-ce autre chose en effet que de parler d’une façon visible ?... l’écriture, par contre, a été inventée pour nous permettre de nous entretenir même avec les absents : les lettres sont signes des sons (signa vocum), comme les sons dans la conversation sont signes de la pensée. XV,19

[18Augustin expose une théorie du langage qu’il conviendrait de reprendre en tenant compte des avancées de la linguistique

[19

Il ne se souvient (reminiscitur) absolument plus de sa béatitude : elle a été, elle n’est plus, il l’a totalement oubliée ; voilà pourquoi on ne peut plus l’en faire ressouvenir (commemorari) . Mais il croit en elle, parce que les Écritures de son Dieu, bien dignes de foi et consignées par son Prophète, lui racontent (narrantibus) le bonheur du Paradis et lui révèlent (indicantibus) ensemble, dans les récits de l’histoire (historica traditione), et le bien premier de l’homme et son premier péché. XIV 21

[20

Mais l’homme se souvient (reminiscitur) du Seigneur son Dieu. Lui, il est toujours. ... Voilà pourquoi c’est en lui que l’âme a la vie, le mouvement et l’être (Ac 17,28) : et voilà pourquoi elle peut se réjouir de lui.
Non qu’elle se souvienne (recordatur) de lui, parce qu’elle l’aurait connu (noverat) en Adam, ou en un lieu quelconque, avant sa vie dans le corps ou quand elle fut créée pour être unie (inseretur) à ce corps : elle n’a absolument aucun souvenir (reminiscitur ) de ce genre ; tout cela est effacé dans l’oubli. Mais on peut la faire se ressouvenir (commemoratur) du Seigneur pour se tourner vers lui : comme la lumière qui la touchait en quelque manière, lors même qu’elle se détournait de lui. XIV,21]

[21

Ce sont les anges qui ont publié la loi donnée à ce peuple [la loi mosaïque donnée au peuple hébreux], mais c’est de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’elle préparait et annonçait la venue (disponebatur et praenuntiabatur adventus)... III,26
... toutes les Ecritures sont d’accord, les anciennes comme les nouvelles, les unes prédisant le Christ, les autres le prêchant, (consonantibus divinis Scrpituris, et veteribus et novis, et per quas praenuntiatibus et per quas annuntiatus est Christus) pour dire qu’ « il n’y a pas d’autre nom sous le ciel par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4,12) XV,44

[22

Il y a en effet des choses qu’on croit, mais sans espoir qu’on puisse jamais les voir. On ne verra jamais une seconde fois le Christ en croix. Pourtant, si l’on ne croit pas que c’est là un fait qui s’est produit et a été vu, ... on ne parviendra pas au Christ, tel qu’il sera vu sans fin. XV,49

[23

C’est à cet ordre-là [temporel] que nous-mêmes nous appartenons, par le corps sans doute, mais aussi par la mutabilité de l’âme (animi)....
Plus nous sommes mobiles (mutabiles) , plus nous sommes loin de l’éternité. La promesse ne nous en est pas moins donnée d’arriver à la vie éternelle grâce à la vérité, dont, encore une fois, l’évidence échappe autant à notre foi que l’éternité à la mortalité.
Pour le moment, nous donnons donc notre foi aux faits accomplis dans le temps, nous purifions (mundamur) par elle et lorsque nous arriverons à la vision (speciem) , comme à la foi succède la vérité, à la mortalité succédera l’éternité. (IV,24)

[24

J’ai montré que la foi porte sur les réalités éternelles elles-mêmes, foi temporelle il est vrai, qui habite temporairement le cœur des croyants, nécessaire cependant pour atteindre l’éternel lui-même. J’ai expliqué que la foi porte aussi sur les réalités temporelles que l’Eternel a faites pour nous et qu’il a éprouvées dans sa nature humaine (passus est in homine), par lui créée (gessit) dans le temps et promue à l’éternité. J’ai dit que les vertus mêmes, qui nous permettent pendant cette vie temporelle et mortelle de vivre avec courage, prudence, tempérance et justice, ne sont de vraies vertus que si on les rapporte à cette même foi qui, bien que temporelle, conduit à l’éternité (cf XIII,20). XIV,3

[25

La nature humaine est-elle capable de recevoir cette immortalité, que pourtant elle reconnaît désirable, ce n’est pas un mince problème. Mais au regard de la foi, présente en ceux auxquels Jésus a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu, il n’y a pas de problème. Parmi ceux qui se sont efforcés de trouver une solution à l’aide d’arguments humains, c’est à peine si quelques hommes doués d’un puissant génie, jouissant d’abondants loisirs, rompus aux raisonnements les plus déliés, sont parvenus à pressentir l’immortalité de l’âme - et seulement de l’âme (animae). ... La foi, elle, qui ne s’appuie pas sur des arguments humains, mais sur l’autorité divine, promet que l’homme tout entier, l’homme composé d’une âme et d’un corps, sera immortel et par là vraiment heureux. ... C’est pour nous en convaincre que le Fils de Dieu est devenu (effectus est) participant de notre condition humaine. XIII,12

Vouloir être heureux, c’est le fait de tous les hommes, mais tous n’ont pas la foi qui, en purifiant le cœur, conduit au bonheur. (...) beaucoup désespèrent d’être immortels (...) ; ne croyant pas qu’ils peuvent l’être, ils ne vivent pas de façon à pouvoir l’être. La foi nous est donc nécessaire pour atteindre le bonheur, dans le bien plénier de la nature humaine, âme et corps. Que cette foi soit résumée (definitam) dans le Christ, qui est ressuscité des morts dans sa chair pour ne plus mourir ; que lui seul puisse nous affranchir de l’empire du démon, par la rémission des péchés ; que pour ceux qui sont inféodés au démon, la vie soit nécessairement malheureuse, éternellement malheureuse, mort plutôt que vie : voilà ce que cette même foi nous enseigne. XIII,25

[26

Les âmes purifiées de toute contagion de corruption sont établies en des lieux paisibles jusqu’à ce qu’elles reçoivent leurs corps, mais des corps désormais incorruptibles, qui seront une parure et non un poids (quae ornent, non onerent). Cat il a plu au Créateur souverainement bon et sage que l’esprit (spiritus) de l’homme, pieusement soumis à Dieu, possède pour son bonheur - un bonheur qui durera sans fin - un corps qui lui soit soumis. XV,44.
Là, nous verrons la vérité sans aucune peine et nous en jouirons en toute clarté et certitude. Nous n’aurons plus rien à chercher par le raisonnement (quaeremus mente ratiocinante), mais nous verrons intuitivement (contemplante cernemus) pourquoi le Saint Esprit n’est pas le Fils, bien qu’il procède du Père. XV,45

[27

multiplici et multimoda locutione Litterarum sacrum in II,2)

[28

Je n’ai point les yeux (oculorum acie) assez perçants pour le discerner, ni la raison assez hardie (fiducia rationis) pour l’expliquer, ni l’esprit assez développé (provectu mentis) pour le saisir, et pouvoir ainsi répondre à toutes les questions qu’on peut soulever là-dessus avec autant d’assurance que si j’étais un ange, un prophète ou un apôtre. « Les pensées des mortels sont timides et nos prévoyances incertaines car le corps qui se corrompt appesantit l’âme (aggravat animam), etc... » Sag. 9,14) III,21

[29

Au premier [le lecteur complaisant], je dis : tu n’as pas à te soumettre à mes écrits comme si c’étaient les Écritures canoniques. Dans celles-ci, même ce que tu ne croyais pas, dès que tu l’auras découvert, crois-le immédiatement.
Dans ceux-là [les écrits d’Augustin], au contraire, ce que tu ne voyais pas comme certain, tu ne le tiendras avec fermeté qu’après l’avoir compris avec certitude. III,2

[30

Dès lors, une fois connue cette règle de l’interprétation des Ecritures au sujet du Fils de Dieu : y distinguer entre ce qui évoque (sonet) la forme de Dieu dans laquelle il est l’égal du Père, et ce qui évoque la forme d’esclave qu’il a assumée (accepit) et qui le constitue inférieur au Père, nous n’aurons plus à nous inquiéter des affirmations scripturaires (sanctorum Librorum sententiis) comme si elles étaient contradictoires et mutuellement opposées (contrariis ac repugnatibus). I,22

Voir aussi II,2 qui parle de « règle de foi », il faudrait plutôt dire « règle canonique » selon le latin regulam canonicam.

[31

Nous avons déjà montré à l’aide de nombreux exemples empruntés à l’Ecriture (per multos divinarum locutionum modos), comment dans cette Trinité chacune des trois Personnes se voit attribuer ce qui appartient à toutes (de singulis dici quod omnium est) en raison de l’inséparabilité d’action de leur unique et identique substance (inseperabilem operationem unius ejusdemque substantiae). I,25

[32

(Au Baptême et à la Transfiguration) Ce n’est pas qu’une voix ait pu retentir sans l’intervention (sine opere) du Fils et du Saint-Esprit, puisque la Trinité est indivise dans ses oeuvres (Trinitas quippe inseparabiliter operatur), mais cette voix n’a retenti que pour manifester (ostenderet) la personne du Père ; comme la forme humaine du Fils est l’œuvre de la Trinité dans le sein de la Vierge Marie, pourtant elle est personnelle au Fils seul, car le personnage visible du Fils seul est l’œuvre de la Trinité invisible. II,18

[33

L’Apôtre, comme le Psalmiste, parle donc de dons et non du Don. Mais tandis que le Psalmiste dit : « Tu as reçu des dons dans les hommes » (Ps. 67,19), l’Apôtre a préféré dire : « Il a donné des dons aux hommes » (Ep 4,8), afin que ces deux textes (verbo), l’un prophétique, l’autre apostolique, mais fondés l’un et l’autre sur l’autorité de la parole divine (divini sermonis auctoritas), rendent le sens dans toute sa plénitude. Les deux sens en effet sont vrais : le Seigneur a donné aux hommes et il a reçu dans les hommes. XV,34

[34

Quant à ces apparitions (visiones), c’est la nature changeante (commutabilem) docile au Dieu immobile (incommutabili) qui en fait les frais pour représenter (ostendentes) Dieu non pas exactement tel qu’il est, mais de manière symbolique (significative), comme les circonstances et le moment l’imposait. (II,32)

[35

Voilà pourquoi le Seigneur Jésus lui-même, s’il a donné le Saint-Esprit en tant que Dieu, l’a reçu en tant qu’homme ; ... Et sans doute cette onction du Christ ne date pas du jour de son Baptême, où l’Esprit descendit sur lui sous forme de colombe (Mt 3,16) : ce jour-là, il a voulu préfigurer son corps, c’est-à-dire son Eglise, en laquelle on reçoit le Saint-Esprit spécialement au moment du baptême ; mais il faut comprendre (intelligendus) que le Christ a été oint de cette mystique et invisible onction, au moment même où le Verbe de Dieu s’est fait chair (Jn 1,14). XV,46

[36

Pour débarrasser l’esprit humain de toutes ces erreurs (humanus animus purgaretur), la Sainte Ecriture, qui se met à la portée des petits, n’a négligé aucune catégorie de choses dont le langage pouvait, si on peut dire, nourrir notre esprit (noster intellectus), pour lui permettre de grandir peu à peu, en quelque sorte, jusqu’aux réalités divines et sublimes. Elle s’est, en effet, servie d’expressions empruntées aux objets matériels (verbis ex rebus corporalibus sumptis usa est) pour parler de Dieu, ... Au contraire, les affirmations propres à Dieu, dont aucune créature ne donne l’exemple, sont rares dans l’Ecriture Sainte (Scriptura divina). I,2

[37XIV,26

[38

Mais aussi longtemps que « nous voyageons loin du Seigneur et marchons dans la foi et non dans la lumière » (2 Cor 5,6-7), c’est le « dos » du Christ, c’est-à-dire sa chair que nous devons regarder dans la foi précisément. Fixés sur ce solide fondement de la foi que symbolise « le rocher » (petra), c’est elle que nous contemplons du haut de cet observatoire parfaitement sûr qu’est l’Eglise catholique : « Sur ce roc je bâtirai mon Eglise » (Mat 16,18) (II,28)

[39

Il y en a qui pensent atteindre à la contemplation de Dieu et s’unir (inhaerendum) à Dieu en se purifiant par leurs propres moyens (virtute propria posse purgari) ; c’est l’orgueil qui est leur pire souillure. ... La raison des prétentions de ces orgueilleux à se purifier par leurs propres moyens, c’est que quelques uns parmi eux ont réussi à soulever la pointe de l’esprit (aciem mentis) au dessus de toute créature et à atteindre, si peu que ce soit, la lumière de l’immuable vérité, et comme la foule des chrétiens qui ne vivent actuellement que de la foi, n’ont pas encore pu en faire autant, ils les ridiculisent. Mais quel avantage a l’orgueilleux, honteux par conséquent de s’embarquer sur le bois (lignum) [de la croix], d’apercevoir de loin la patrie d’outre-mer (patriam transmarinam) ? Inversement, quel inconvénient y a t-il, pour l’humble, de ne pas la voir pendant tout ce temps, s’il y arrive sur ce bois que cet orgueilleux dédaigne de monter. IV,20

[40

Que si l’intelligence est impuissante à le saisir, qu’on le tienne par foi, jusqu’au jour où brillera en nos coeurs celui qui a dit par le prophète : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas (intelligetis) » (Is 7,9) VII,12

[41

N’avons nous pas en effet, l’autorité de la Sainte Ecriture, dont notre esprit (mens) ne doit pas s’écarter, pour tomber, une fois ce soutien abandonné, tête première dans les abîmes des conjectures personnelles (suspicionum suorum) ? Là [dans les abîmes], les sens ne gouvernent plus, la lumière de la vérité (perspicua ratio veritatis) ne brille plus. III,22

[42

Mais s’il en est qui ne sont pas capables (minus idonei sunt) de contempler cette image créée, ni de saisir, dans leur âme spirituelle, combien sont réelles ces trois puissances qui ne sont pas trois personnes, mais trois puissances d’un homme qui n’est qu’une seule personne : pourquoi ne croient-ils pas ce que leur disent les saintes Ecritures (sacris Litteris) de cette souveraine Trinité qui est Dieu, plutôt que de chercher une explication parfaitement claire d’un mystère que notre esprit humain, faible et borné, ne peut saisir (quam poscunt liquidissimam reddi sibi rationem, quae ab humana mente tarda scilicet infirmaque non capitur ) ?

S’appuyant avec une foi inébranlable sur les saintes Ecritures comme sur les témoins les plus véridiques, qu’ils cherchent par la prière, par l’étude et par une vie sainte, (agant orando et quaerendo et bene vivendo) à comprendre, c’est-à-dire à voir par l’intelligence, autant qu’il est possible, ce qu’ils tiennent par la foi (videatur mente quod tenetur fide).

Qui les en empêche ? bien plus, qui ne les y invite ? Si pourtant ils croyaient qu’il leur faut nier ces mystères, parce que leurs esprits aveugles ne les peuvent voir (caecis mentibus cernere), il faudrait aussi que les aveugles de naissance nient qu’il y ait un soleil. La lumière donc luit dans les ténèbres : si les ténèbres ne la saisissent pas (comprehendunt) (Jn 1,5), qu’ils se laissent éclairer par le don de Dieu d’abord pour avoir la foi (ut sint fideles) ; ils commenceront ainsi à être lumière en comparaison de ceux qui n’ont pas la foi ; ce premier fondement jeté, qu’ils s’élèvent (aedificentur) pour voir ce qu’ils croient, afin qu’un jour ils puissent le voir. XV,49

[43

Cette tension (intentio) dans la recherche est en effet le parti le plus sûr, tant que nous n’avons pas saisi ce vers quoi nous tendons et qui nous étend au-delà de nous-mêmes. Mais seule est droite la tension qui procède de la foi. C’est en effet la certitude de la foi qui est en quelque façon à l’origine de la connaissance (cognitionem) ; mais la certitude de la connaissance ne sera achevée qu’après cette vie, dans la vision face à face (I Cor 13,12). Ayons donc l’intime conviction (sapiamus) que le sentiment qui nous porte à chercher le vrai est plus sûr que celui qui nous fait présumer savoir ce que nous ne savons pas : ainsi cherchons comme devant trouver, et trouvons comme devant chercher encore. IX,1

[44

Pourquoi dès lors chercher, si l’on comprend que ce que l’on cherche est incompréhensible ? sinon parce qu’on ne doit pas s’arrêter, tant que la recherche (inquisitione) elle-même approfondit davantage le domaine de l’incompréhensible et qu’elle rend de plus en plus parfait (melior meliorque) celui qui est en quête d’un si grand bien, qu’on ne cherche que pour le trouver, qu’on ne trouve que pour le chercher. Car on le cherche pour le trouver avec plus de douceur, on le trouve pour le chercher avec plus d’ardeur. (...)
La foi cherche, l’intelligence trouve : voilà pourquoi le prophète dit : « Si vous ne croyez pas, vous n’aurez pas l’intelligence » (Is 7,9).
En revanche, l’intelligence continue à chercher celui qu’elle a trouvé, car « Dieu regarde les fils des hommes », chante-t-on dans le Psaume inspiré, « pour voir s’il a l’intelligence et s’il cherche Dieu » (Ps 13,2). Si donc l’homme doit avoir l’intelligence de Dieu, c’est pour chercher (requirat). XV,2.

[45

« A l’un est donnée une parole (sermo) de sagesse, à l’autre une parole de science » (I Cor 12,8), nous invite à dédoubler cette définition, en appelant proprement sagesse la science des choses divines, et en réservant proprement le nom de science à celle des choses humaines.
... j’ai attribué à la science non pas sans doute tout ce qui peut être l’objet du savoir humain (sciri), où entrent tant de vanité superflue et de dangereuse curiosité, mais seulement cette connaissance qui engendre, nourrit, défend, fortifie la foi souverainement salutaire qui conduit l’homme à la vraie béatitude.
Nombre de fidèles ne possèdent pas cette science, quelle que soit pourtant la vigueur de leur foi.
Autre chose en effet est de savoir simplement (scire tantummodo quid) ce que l’homme doit croire pour atteindre (adipiscendam) la vie bienheureuse, qui n’est autre que la vie éternelle ;
autre chose de savoir comment cette foi (scire quemadmodum) est d’un grand secours aux fidèles et doit être défendue contre les infidèles. XIV,3


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