Le discernement chez le moine Jean Cassien (vers 360-435) - L’analogie avec la triple pratique du changeur

mardi 22 février 2022
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Première conférence de l’abbé Moïse [1]

chap. 20. Nous devons réfléchir sur les trois sources de nos pensées, bien discerner toutes celles qui apparaissent dans notre cœur, en découvrir l’origine et les auteurs, afin d’agir à leur égard selon leur valeur et leur mérite.

Nous devons, comme Notre-Seigneur le recommande, avoir pour les examiner l’habileté des changeurs.

  1. Ils savent parfaitement distinguer l’or pur de celui que le feu n’a pas dégagé de tout alliage.
  2. Ils ne se laissent pas éblouir par une pièce de cuivre ou de vil métal qu’on aurait revêtue d’une couche d’or brillant, et ils reconnaissent très-bien les monnaies qui portent l’empreinte des usurpateurs et celles qui ont l’image des princes légitimes.
  3. Ils discernent très-bien les pièces fausses, et, pour ne pas être trompés sur le poids, ils ont bien soin d’employer des balances.

Toutes ces précautions qu’ils prennent doivent, selon l’Évangile, nous servir d’exemples dans les choses spirituelles.


1. Dès qu’une pensée, dès qu’une croyance s’introduit dans notre cœur, nous devons examiner avec soin si elle a été purifiée par le feu de l’Esprit-Saint, ou si elle vient de la superstition des Juifs, et de l’orgueil de la raison humaine, si elle n’est bonne qu’en apparence.

Nous le ferons en suivant la recommandation de saint Jean : « Ne croyez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils sont de Dieu. » [2]

Beaucoup ont été trompés, qui, après avoir fait profession religieuse, se sont laissé séduire par les belles paroles et les sophismes des philosophes. Ils ont cru, au premier abord, à leur piété et à leur orthodoxie ; c’était sous l’apparence de l’or, des monnaies de cuivre fausses, et ils sont tombés dans la misère et la pauvreté en retournant aux folies du monde, ou en suivant les erreurs de l’hérésie et de l’orgueil.

C’est ce qui est figuré par Achaz dans le livre de Josué. «  Il aperçut dans le camp ennemi une règle d’or, il la désira et la déroba ; il fut frappé d’anathème, et condamné à une mort éternelle. » [3]


2. Il faut, en second lieu, bien examiner si l’or très-pur des saintes Écritures n’est pas employé à nous tromper par une fausse interprétation.

Le démon employa cette ruse contre le Sauveur, qu’il prenait pour un simple homme. Il voulut lui appliquer ce qui est dit en général de la personne des justes, et Notre-Seigneur n’avait certainement pas besoin du secours des anges. «  Il a commandé à ses anges de vous garder dans toutes vos voies. Ils vous porteront dans leurs mains, de peur que votre pied ne se heurte contre la pierre. » [4]

C’est ainsi que le séducteur abuse des textes précieux de l’Écriture, et en corrompt le sens pour nous tromper par l’or qui porte l’empreinte d’un usurpateur.

  • Il nous fait accepter des pièces fausses, lorsqu’il nous porte à des pratiques de piété qui ne sont pas reconnues par nos supérieurs ;
  • il nous attire au mal par l’apparence de la vertu, et il nous fait tomber, en nous conseillant des jeûnes immodérés, des veilles trop longues, des prières et des lectures en dehors de la règle ;
  • il nous invite encore à des visites charitables, à de pieux pèlerinages, pour nous faire sortir des murs du monastère et du repos de la solitude ;
  • il nous pousse aussi à nous charger de la direction de quelques femmes pieuses et abandonnées, afin de nous lier dans une multitude de soins et d’occupations dangereuses.
  • Il nous fait désirer aussi les saintes fonctions du sacerdoce, sous prétexte d’édifier et de gagner beaucoup d’âmes, tandis qu’il veut seulement nous distraire des humbles desseins que nous avions formés.

Tout cela est contraire à notre salut et à notre profession, mais le piège est caché sous l’apparence de la miséricorde et de la religion, et ceux qui manquent de lumière et de prudence y tombent facilement.

Ces actions imitent les monnaies de bon aloi ; elles paraissent frappées au coin de la dévotion, mais elles ne portent pas l’empreinte des monarques légitimes, c’est-à-dire des vrais Pères de l’Église. Elles ne sortent pas de l’atelier légal ; mais elles sont fabriquées secrètement par les démons, pour tromper les ignorants et les faibles.

Elles nous semblaient d’abord utiles et nécessaires ; mais si elles nuisent ensuite à notre sainte profession, si elles ruinent le fondement de nos résolutions, il faut retrancher et jeter loin de nous ce qui paraissait devoir nous servir comme le pied et la main, et qui n’est vraiment qu’un membre de scandale.

Il vaut bien mieux retrancher un membre de la règle, c’est -à- dire une pratique, une dévotion, pour être sain et ferme sur tout le reste, et entrer avec cela de moins dans le royaume des cieux, que de tomber dans quelque piège en voulant tout faire, pour nous éloigner ensuite de la règle et de nos résolutions, et arriver enfin à un relâchement, capable non-seulement de ruiner notre avenir, mais aussi de perdre notre passé en livrant aux flammes tous les mérites acquis. [5]

Ce genre d’illusions est parfaitement indiqué dans les Proverbes : « Il y a des voies qui paraissent droites à l’homme, mais elles aboutissent à l’enfer » [6] ; et encore : « Le méchant nuit lorsqu’il s’approche du juste » [7], c’est-à-dire le démon trompe lorsqu’il veut prendre l’apparence de la sainteté ; il déteste la voie de la sûreté, c’est-à-dire la force de la discrétion que donnent les paroles et les conseils des anciens.

Chap. 21. C’est dans cette illusion qu’est tombé dernièrement l’abbé Jean, qui demeure à Lyce. Il avait voulu, malgré l’épuisement de son corps, jeûner pendant deux jours. Le lendemain, lorsqu’il allait prendre son repas, il vit le démon, sous la forme d’un hideux Éthiopien, se jeter à ses pieds et lui dire : « Pardonnez-moi ; car c’est moi qui vous ai poussé à ce jeûne pénible. »
Ce saint homme, qui possède si bien le discernement des esprits, comprit que cette mortification exagérée était un artifice du démon, qui lui avait conseillé ce jeûne extraordinaire pour affaiblir inutilement son corps et nuire à son esprit. Il avait été séduit par une monnaie fausse où il avait cru voir, sans y faire assez d’attention, l’effigie royale.


3. Nous avons aussi parlé de l’emploi des balances pour vérifier le poids ; nous imiterons en cela les changeurs, si nous examinons scrupuleusement tout ce que nous avons la pensée de faire, et si nous le mettons dans la balance de notre cœur, afin de voir si le poids, le mérite de cette action, est conforme à la règle et à la crainte de Dieu, ou s’il est affaibli par l’orgueil et le désir de la nouveauté ; s’il n’est pas rogné, détérioré par la vaine gloire. Après avoir tout pesé au poids du sanctuaire, nous accepterons avec empressement ce qui sera conforme aux actes et aux doctrines des prophètes et des apôtres, et nous rejetterons, comme imparfait et dangereux, tout ce qui sera condamné par ce contrôle.
Chap. 22. Notre prudence doit donc s’appliquer à quatre choses :

  • 1° il faut reconnaître la qualité de l’or, s’il est vrai ou faux ;
  • 2° rejeter les pensées qui ont l’apparence de la pureté, comme ces monnaies trompeuses, qui portent illégalement l’image du prince ;
  • 3° repousser les interprétations coupables et hérétiques que l’on donne à l’or très-pur des saintes Écritures, comme à ces pièces qui ont l’empreinte de l’usurpateur, au lieu de celle du roi légitime ;
  • 4° refuser, comme des monnaies défectueuses et trop légères, les désirs et les pensées qui sont altérés par la rouille de la vanité ; et qui ne sont plus conformes à la règle des anciens.

Il faut observer avec soin toutes ces choses, afin de ne pas perdre, comme nous en prévient Notre-Seigneur, nos mérites et le fruit de nos peines. «  Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la rouille et les vers les corrompent, où les voleurs les découvrent et les dérobent. » [8]

Nous enfouissons nos trésors dans la terre, comme le dit Notre-Seigneur, lorsque nous agissons par des motifs de gloire humaine, et les trésors enterrés sont volés par les démons, détruits par la rouille de l’amour-propre et dévorés par les vers de l’orgueil, de sorte que nous n’en retirons aucun profit, aucune récompense.

Il faut donc sonder tous les replis de notre cœur et en bien examiner tous tes secrets, afin de voir si l’ennemi de nos âmes, si le lion, le dragon infernal, n’y a pas pénétré, en y laissant des traces qui pourraient y conduire des bêtes semblables, si nous négligeons de veiller sur nos pensées.

Il faut à chaque heure, à chaque instant, labourer la terre de notre cœur avec la charrue de l’Évangile, avec le souvenir continuel de la croix de Jésus-Christ, pour découvrir la retraite des bêtes dangereuses, et détruire les trous des serpents dont le poison est mortel.


[1CONFÉRENCES DE CASSIEN SUR LA PERFECTION RELIGIEUSE, TRADUITES PAR E. CARTIER, PARIS, LIBRAIRIE POUSSIELGUE FRÈRES - RUE CASSETTE, 27 – 1868 – texte sur le site https://www.bibliotheque-monastique.ch

[2S. Jean, IV, 1.

[3Jos., VII, 1.

[4Ps. XC, 11. S. Matth., IV, 6.

[5S. Matth., XVIII, 9.

[6Prov., XIV, 12

[7Prov., XVI

[8S. Matth ;, VI, 19.


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