Le Livre de La Vie de Thérèse d’Avila - un florilège

lundi 18 novembre 2024
popularité : 22%

Vous appréciez la présence de notre site sur le Web : vous pouvez faire un don à la communauté dans laquelle je vis (cliquer ici pour voir comment procéder)


Le texte est tiré du site : [https://www.carmel.asso.fr]
Il s’agit de la traduction suivie : "Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même" traduite sur le manuscrit original par le P. Marcel Bouix, de la Compagnie de Jésus, vingt-et-unième édition, revue avec soin et augmentée par Jules Peyré, Paris – Librairie Lecoffre, J. Gabalda et Cie, Éditeurs, 1934
Nous indiquons le numéro du chapitre suivi du numéro de paragraphe


Table des matières


1. Des visions


1.1. La vision sensible à l’oratoire

9.1. Mon âme fatiguée aspirait au repos, mais de tristes habitudes ne lui permettaient pas d’en jouir.

Or, il arriva un jour qu’entrant dans un oratoire, j’aperçus une image de Jésus-Christ couvert de plaies, qui se trouvait là pour être exposée dans une fête prochaine. Elle était si touchante, c’était une représentation si vive de ce que Notre-Seigneur endura pour nous, qu’en voyant le divin Maître dans cet état, je me sentis profondément bouleversée. Au souvenir de l’ingratitude dont j’avais payé tant d’amour, je fus saisie d’une si grande douleur qu’il me semblait sentir mon cœur se fendre. Je tombai à genoux près de mon Sauveur, en versant un torrent de larmes, et je le suppliai de me fortifier enfin de telle sorte que je ne l’offense plus désormais.


1.2. La vision imaginative pendant la messe

28.1 Il lui plut un jour, tandis que j’étais en oraison, de me montrer seulement ses mains ; la beauté en était si ravissante, que je n’ai point de termes pour la peindre. J’en fus saisie de crainte, comme je le suis toujours lorsque Notre-Seigneur commence à me faire quelque nouvelle grâce surnaturelle.

Peu de jours après, je vis sa divine figure, et je demeurai entièrement ravie. Je ne pouvais d’abord comprendre pourquoi le Sauveur, qui plus tard devait m’apparaître tout entier, se montrait ainsi peu à peu. Je l’ai compris depuis : c’était à cause de ma faiblesse naturelle.

Qu’il soit éternellement béni ! Une créature aussi abjecte et aussi infidèle que moi n’aurait pu supporter tant de gloire réunie. Il le savait, et dans sa tendre compassion, il m’y disposait peu à peu.
../..
28.3 Le jour de la fête de saint Paul, pendant la messe, Jésus-Christ daigna m’apparaître dans toute sa très sainte humanité, tel qu’on le peint ressusciter, avec une beauté et une majesté ineffables.
Je vous en parlai dans une de mes lettres, pour obéir au commandement exprès que vous m’en aviez fait ; mais ce ne fut pas sans peine, car on sent, quand on veut écrire de telles choses, une impuissance qui tue. Je le fis toutefois de mon mieux, et ainsi il serait inutile de le répéter en cet endroit.

Je dirai seulement que quand il n’y aurait dans le ciel, pour charmer la vue, que la grande beauté des corps glorieux, et celle surtout de l’humanité sainte de Jésus-Christ, le plaisir serait indicible. Si dans cet exil, où il ne nous montre de sa majesté que ce que notre misère peut en soutenir, cet adorable Sauveur nous jette par sa vue dans de tels transports, que sera-ce dans le ciel, où l’on jouit pleinement d’un si grand bien ?


1.3. La vision ni sensible ni imaginative

10.1 Notre-Seigneur daignait, ainsi que je l’ai dit (cf. chap. 4), m’accorder à certains intervalles, mais durant un temps très court, les prémices de la faveur dont je vais parler. C’était lorsque je me tenais en esprit près de ce divin Maître, comme je l’ai raconté (cf. chap. 4 et 9), et quelquefois aussi lorsque je lisais. Le sentiment de la présence de Dieu me saisissait alors tout à coup. Il m’était absolument impossible de douter qu’il ne fût au dedans de moi, ou que je ne fusse toute abîmée en lui.

Ce n’était pas là une vision ; c’est, je crois, ce qu’on appelle théologie mystique. Elle suspend l’âme de telle sorte qu’elle semble être tout entière hors d’elle-même. La volonté aime, la mémoire me paraît presque perdue ; l’entendement, à mon avis, ne raisonne point, sans pour autant être perdu en Dieu. Je le répète, il n’agit point, mais il demeure comme épouvanté de la grandeur de ce qu’il contemple ; car Dieu se plaît à lui faire connaître qu’il ne comprend rien de ce qu’il lui découvre alors.

10.2 Cette faveur avait été précédée d’une autre, qui peut, ce me semble, être jusqu’à un, certain point le fruit de nos efforts : c’était une tendresse de dévotion très habituelle. Je goûtais un plaisir qui, sans être entièrement sensible ni parfaitement spirituel, est pourtant un don de Dieu.

Mais en cela nous pouvons nous aider beaucoup nous-mêmes, soit en considérant notre bassesse, l’excellence des bienfaits divins, notre ingratitude, les douleurs de la passion de Jésus- Christ et sa vie si souffrante, soit en contemplant avec joie les œuvres du Seigneur, sa grandeur, son amour pour nous, et tant d’autres merveilles qui se révèlent comme d’elles-mêmes à ceux qui ont un véritable désir de leur avancement. Que si à ces considérations se joint un peu d’amour, l’âme s’épanouit délicieusement, le cœur s’attendrit, les larmes coulent. [1]


1.4 La transverbération

29. 13 Dans celle-ci [vision], le Seigneur voulut que l’ange se montrât sous cette forme : il n’était point grand, mais petit et très beau ; à son visage enflammé, on reconnaissait un de ces esprits d’une très haute hiérarchie, qui semblent n’être que flamme et amour. Il était apparemment de ceux qu’on nomme chérubins ; car ils ne me disent pas leurs noms. Mais je vois bien que dans le ciel il y a une si grande différence de certains anges à d’autres, et de ceux-ci à d’autres, que je ne saurais le dire.

Je voyais dans les mains de cet ange un long dard qui était d’or, et dont la pointe en fer avait à l’extrémité un peu de feu. De temps en temps il le plongeait, me semblait-il, au travers de mon cœur, et l’enfonçait jusqu’aux entrailles ; en le retirant, il paraissait me les emporter avec ce dard, et me laissait tout, embrasée d’amour de Dieu.

La douleur de cette blessure était si vive, qu’elle m’arrachait ces gémissements dont je parlais tout à l’heure : mais si excessive était la suavité que me causait cette extrême douleur, que je ne pouvais ni en désirer la fin, ni trouver de bonheur hors de Dieu. Ce n’est pas une souffrance corporelle, mais toute spirituelle, quoique le corps ne laisse pas d’y participer un peu, et même à un haut degré. Il existe alors entre l’âme et Dieu un commerce d’amour ineffablement suave.


1.5 la vision de l’enfer

32. 1 Déjà, depuis longtemps, Notre-Seigneur m’avait accordé la plupart des grâces dont j’ai parlé et d’autres encore fort insignes, lorsqu’un jour, étant en oraison, je me trouvai en un instant, sans savoir de quelle manière, transportée dans l’enfer. Je compris que Dieu voulait me faire voir la place que les démons m’y avaient préparée, et que j’avais méritée par mes péchés. Cela dura très peu ; mais quand je vivrais encore de longues années, il me serait impossible d’en perdre le souvenir.

L’entrée de ce lieu de tourments me parut semblable à une de ces petites rues très longues et étroites, ou, pour mieux dire, à un four extrêmement bas, obscur, resserré. Le sol me semblait être une eau fangeuse, très sale, d’une odeur pestilentielle, et remplie de reptiles venimeux. A l’extrémité s’élevait une muraille, dans laquelle on avait creusé un réduit très étroit où je me vis enfermer. Tout ce qui, jusqu’à ce moment, avait frappé ma vue, et dont je n’ai tracé qu’une faible peinture, était délicieux en comparaison de ce que je sentis dans ce cachot,

32.2 Nulle parole ne peut donner la moindre idée d’un tel tourment, il est incompréhensible. Je sentis dans mon âme un feu dont, faute de termes, je ne puis décrire la nature, et mon corps était en même temps en proie à d’intolérables douleurs. J’avais enduré de très cruelles souffrances dans ma vie, et, de l’aveu des médecins, les plus grandes que l’on puisse endurer ici-bas ; j’avais vu tous mes nerfs se contracter à l’époque où je perdis l’usage de mes membres ; en outre, j’avais été assaillie par divers maux dont quelques-uns, comme je l’ai dit, avaient le démon pour auteur.

Tout cela, néanmoins, n’est rien en comparaison des douleurs que je sentis alors ; et ce qui y mettait le comble, c’était la vue qu’elles seraient sans interruption et sans fin.

Mais ces tortures du corps ne sont rien à leur tour auprès de l’agonie de l’âme. C’est une étreinte une angoisse, une douleur si sensible, c’est en même temps une si désespérée et si amère tristesse, que j’essaierais en vain de les dépeindre. Si je dis qu’on se sent continuellement arracher l’âme, c’est peu ; car dans ce cas, c’est une puissance étrangère qui semble ôter la vie, mais ici, c’est l’âme qui se déchire elle-même. Non, jamais je ne pourrai trouver d’expression pour donner une idée de ce feu intérieur et de ce désespoir, qui sont comme le comble de tant de douleurs et de tourments.

Je ne voyais pas qui me les faisait endurer, mais je me sentais brûler et comme hacher en mille morceaux : je ne crains pas de le dire, le supplice des supplices, c’est ce feu intérieur et ce désespoir de l’âme.

Toute espérance de consolation est éteinte dans ce pestilentiel séjour ; on ne peut ni s’asseoir ni se coucher, car l’espace manque dans cette sorte de trou pratiqué dans la muraille ; et les parois elles-mêmes, effroi des yeux, vous pressent de leurs poids. Là, tout vous étouffe ; point de lumière ; ce ne sont que ténèbres épaisses ; et cependant, ô mystère ! sans qu’aucune clarté brille, on aperçoit tout ce qui peut être pénible à la vue.

32.6 Cette vision a fait naître en moi une indicible douleur à la vue de tant d’âmes qui se perdent, et en particulier de ces luthériens que le baptême avait rendus membres de l’Église. Elle m’a donné en outre les plus ardents désirs de travailler à leur salut : pour arracher une âme à de si horribles supplices, je le sens, je serais prête à immoler mille fois ma vie.
Je m’arrête souvent à cette pensée : nous sommes naturellement touchés de compassion quand nous voyons souffrir une personne qui nous est chère, et nous ne pouvons-nous empêcher de ressentir vivement sa douleur quand elle est grande. Qui pourrait donc soutenir la vue d’une âme en proie pour une éternité à un tourment qui surpasse tous les tourments ? Quel cœur n’en serait déchiré ? Émus d’une commisération si grande pour des souffrances qui finiront avec la vie, que devons-nous sentir pour des douleurs sans terme ? Et pouvons-nous prendre un moment de repos, en voyant la perte éternelle de tant d’âmes que le démon entraîne chaque jour avec lui dans l’enfer ?


2. Points de méthode


2.1. La méditation du jardin des Oliviers

Comme je ne pouvais discourir avec l’entendement, voici quelle était ma manière d’oraison. Je tâchais de me recueillir et de considérer Notre-Seigneur présent au dedans de moi. Mon âme retirait, ce me semble, plus de profit de la contemplation des mystères où je le voyais plus délaissé. Seul et plongé dans la peine, notre divin Maître devait, selon moi, à cause de son abandon même, se sentir porté à m’admettre en sa présence. J’avais beaucoup de simplicités de ce genre. Je méditais avec prédilection sa prière au jardin des Olives. Là, je me plaisais à lui tenir compagnie. Je considérais la sueur et la tristesse qu’il avait endurées en ce lieu. J’aurais voulu, si j’avais pu, essuyer cette sueur si douloureuse ; mais, il m’en souvient, je n’osais jamais le tenter ; je me sentais arrêtée par la vue de mes péchés. Je restais ainsi avec Notre-Seigneur autant que mes pensées me le permettaient, car j’en avais bon nombre d’importunes qui faisaient mon tourment. (9,4)


2.2. De la douceur et non de l’impétuosité dans la dévotion de la part du commençant

9 Ils n’ont rien de commun avec ces émotions du cœur et ces mouvements de dévotion fort ordinaires, qui veulent éclater au dehors, et semblent devoir suffoquer l’esprit. Cette sorte d’oraison est très basse. Il faut éviter ces élans immodérés, en tâchant doucement de les retenir en soi-même, et s’efforcer d’apaiser l’âme ; de même, quand les enfants pleurent avec tant de violence qu’ils semblent devoir en perdre la respiration, on fait passer cette émotion excessive en leur donnant à boire.

La raison doit tenir la bride pour modérer ces mouvements impétueux, parce que la nature pourrait y avoir sa part ; il est à craindre qu’il ne s’y mêle de l’imperfection, et que ces mouvements ne soient en grande partie l’ouvrage des sens. Ainsi, il faut calmer l’âme, comme le petit enfant, par une caresse d’amour, et la porter à aimer Dieu d’une manière suave, et non avec une impétueuse violence.

Cette âme doit s’appliquer à recueillir son amour au dedans d’elle-même, sans le laisser se répandre au dehors, comme un vase qui bout trop fort et déborde de tous côtés, parce qu’on a jeté du bois au feu sans discrétion.

Enfin, on doit diminuer la cause, c’est-à-dire éloigner de son esprit les pensées qui ont excité cette flamme subite, et tâcher de l’éteindre par quelques larmes douces, et non péniblement arrachées, comme celles qui naissent de ces sentiments si vifs et qui nous font beaucoup de mal. J’en répandais de semblables dans les commencements ; elles me laissaient la tête si épuisée et l’esprit si fatigué, que quelquefois je restais plus d’un jour sans pouvoir revenir à l’oraison. C’est ce qui me fait dire qu’il faut dans les commencements une grande discrétion, afin d’accoutumer l’esprit à n’agir qu’avec douceur et intérieurement ; on doit éviter avec grand soin tout ce qui n’est qu’extérieur.


2.3. De la discrétion dans la méditation sur sa misère propre

13.15 Sans doute, on ne doit jamais abandonner cette considération de la connaissance de soi, sans doute il n’est point d’âme fut-elle de la taille d’un géant dans la vie spirituelle, qui ne doive souvent revenir à l’enfance et à la mamelle. Qu’on n’oublie jamais cet avis ; je le répéterai peut- être plus d’une fois encore, tant il est important ; car il n’existe aucun état d’oraison si élevé, où il ne soit souvent nécessaire de revenir au commencement. Oui, cette considération de ses péchés, et la connaissance de soi-même, sont le pain avec lequel doivent se manger tous les autres aliments, quelques délicats qu’ils soient ; sans ce pain, on ne pourrait vivre. Mais enfin, on doit le prendre avec mesure. Quand une âme déjà souple sous la main de Dieu voit son indigence et son néant ; quand, pénétrée de honte en présence d’un si grand Roi, elle sent de quel faible retour elle paie de si grands bienfaits, quel besoin a-t-elle de consumer là son temps ? ne doit-elle pas plutôt s’élever à d’autres considérations auxquelles le Seigneur la convie, et qu’il n’est pas raisonnable de négliger ? Notre-Seigneur sait bien mieux que nous les aliments qui nous conviennent.


2.4 De la fausse humilité

19.4 Je me plais à l’écrire pour la consolation des âmes faibles comme la mienne, afin qu’elles ne se désespèrent jamais, et qu’elles ne cessent point de se confier en la miséricorde infinie de Dieu.

Quand bien même, après avoir été élevées par le Seigneur à un état si sublime, elles tomberaient, qu’elles ne se découragent pas, si elles ne veulent pas se perdre tout à fait ; les larmes peuvent tout gagner, et une eau en attire une autre. Voilà une des principales raisons qui m’animent, étant telle que je suis, à obéir à l’ordre qu’on m’a donné d’écrire ma triste vie, et d’exposer au jour les faveurs dont Dieu m’a comblée, malgré mes infidélités et mes offenses. Aussi souhaiterais-je en ce moment que mes paroles eussent assez d’autorité pour que l’on fût obligé de me croire. Plaise au Seigneur de m’accorder cette grâce ! je l’en supplie de toute mon âme.

Je le répète donc, que nul de ceux qui ont commencé à faire oraison ne se décourage jamais, en disant : si je retombe dans mes fautes, il serait pire pour moi de continuer ce saint exercice. Et moi, au contraire, je suis persuadée que le pire serait d’abandonner l’oraison et de ne pas se corriger. Mais quiconque y persévérera, on peut m’en croire, arrivera au port du salut. Le démon me tendit à ce sujet le piège le plus perfide : il me persuada qu’étant aussi imparfaite que je l’étais, je ne pouvais, sans manquer d’humilité, me présenter à l’oraison. Je l’abandonnai alors pendant un an et demi, au moins pendant un an, car pour les six mois de plus, je ne m’en souviens pas bien. Par-là, de moi-même, je m’étais mise en enfer, sans qu’il fût besoin du démon pour m’y entraîner.


2.5 De la présomption

19.14 Voici comment le démon enveloppe une âme dans son réseau. Cette âme se voit près de Dieu ; elle découvre la différence des biens du ciel et de ceux d’ici-bas ; elle aperçoit tout l’amour que son Dieu lui témoigne, et, à la vue de cet amour, elle se livre à une telle sécurité, qu’elle croit ne pouvoir jamais perdre le bonheur qu’elle possède.

Elle a une vue si claire de la récompense, qu’il lui semble impossible de renoncer à une félicité si délicieuse et si suave dès cette vie, pour une chose aussi abjecte et aussi dégradante que les plaisirs de la terre. C’est de cette sécurité que le démon se sert, pour lui faire perdre la défiance qu’elle doit avoir d’elle-même. Ainsi, comme je l’ai dit, cette âme se jette dans les dangers, et elle commence, avec un zèle pur sans doute, à distribuer sans mesure les fruits de son jardin, persuadée qu’elle n’a plus rien à craindre.

Ce n’est pas néanmoins par orgueil qu’elle agit de la sorte ; elle sait qu’elle ne peut rien d’elle- même, mais elle cède à une confiance en Dieu qui n’est point réglée par la discrétion. Elle ne considère pas qu’elle n’est encore qu’un jeune oiseau aux ailes débiles ; elle peut bien sortir du nid, et Notre-Seigneur l’en tire quelquefois, mais elle est incapable de voler. Ses vertus ne sont pas encore assez fortes, elle manque d’expérience pour connaître les dangers, et elle ignore quel dommage elle reçoit en se confiant à elle-même.


2.6 Ne pas désespérer de la miséricorde de Dieu

19. 15 Mais encore une fois, si elle tombe, qu’elle se souvienne, je l’en conjure pour l’amour de Dieu, qu’elle se souvienne de ne pas donner dans le piège du tentateur ; qu’elle se garde bien, par une fausse humilité, d’abandonner l’oraison, comme je l’ai fait moi-même, ainsi que je l’ai dit et que je ne saurais trop le redire.

Qu’elle se confie en la bonté de Dieu ; elle est plus grande que tout le mal que nous pouvons faire. Il oublie nos ingratitudes, du moment où, touchés de repentir, nous voulons rentrer en amitié avec lui. Les grâces qu’il nous a faites, loin de provoquer ses châtiments, le portent à nous accorder plus promptement le pardon ; car il nous regarde comme des enfants de sa maison, et se souvient que nous avons, comme on dit, mangé le pain de sa table. Que ces âmes se rappellent les paroles de ce divin Maître, et considèrent la manière dont il en a usé envers moi. Je me suis plutôt lassée de l’offenser qu’il ne s’est lassé de me pardonner.

Non, jamais sa main ne se fatigue de donner, et jamais la source de ses miséricordes ne peut être épuisée. Ne nous fatiguons donc jamais de recevoir. Qu’il soit béni à jamais ! Amen. Et que toutes les créatures célèbrent ses louanges.


3. Contemplation de l’humanité du Christ


3.1 Abandonner la méditation de l’humanité du Christ, disent certains doctes
22.1 Voici ce qu’on lit dans certains livres qui traitent de l’oraison.
La contemplation étant entièrement surnaturelle et l’œuvre du Seigneur, l’âme ne peut, il est vrai, y arriver par elle- même ; mais quand elle a passé plusieurs années dans la voie purgative, et se trouve déjà avancée dans l’illuminative, elle peut s’aider, en retirant sa pensée de toutes les créatures, et en l’élevant humblement vers le Créateur. Je ne sais pas bien ce que ces auteurs entendent par illuminative ; c’est, je m’imagine, la voie de ceux qui font des progrès.

Ils recommandent beaucoup d’éloigner de soi toute image corporelle, et de s’élever à la contemplation de la divinité ; car, disent-ils, pour ceux qui sont parvenus jusque-là, l’humanité de Jésus-Christ elle- même est un empêchement et un obstacle à la parfaite contemplation.
Ils allèguent ce que Notre- Seigneur dit à ses apôtres, le jour de son Ascension, en leur annonçant l’arrivée du Saint-Esprit.

../… La contemplation étant une œuvre purement spirituelle, tout ce qui tombe sous les sens peut, disent ces auteurs, devenir un obstacle et un empêchement ; d’après eux, ce que l’on doit tâcher de faire, c’est de se considérer comme dans une enceinte, de toutes parts environnées de Dieu, et entièrement abîmé en lui.
Cela me semble bon quelquefois ; mais s’éloigner entièrement de Jésus-Christ, compter son corps divin parmi nos misères, le mettre au rang des autres créatures, c’est ce que je ne puis souffrir.


3.2 Le manque d’humilité

22.5 Quel est celui, en effet, qui, même après avoir passé sa vie dans les oraisons et les pénitences, en butte à toutes les persécutions imaginables, ne regarde comme un précieux trésor et une magnifique récompense, la grâce que lui accorde la divin Maître de rester avec saint Jean au pied de la croix ? Il fallait pour cela mon orgueil et mes misères. Je ne sais en quel cerveau, si ce n’est dans le mien, il peut entrer de ne pas se contenter d’une telle faveur

22.6 Pour moi, surtout depuis mon erreur, je l’ai reconnu et je le vois clairement : nous ne pouvons plaire à Dieu que par Jésus-Christ ; et sa volonté est de ne nous accorder de grandes grâces que par les mains de cette Humanité très sainte, en qui, comme il le dit, il met ses complaisances.
C’est cent et cent fois que je l’ai vu par expérience, et je l’ai entendu de la bouche même de Notre-Seigneur. C’est par cette porte, comme je l’ai vu clairement, que nous devons entrer, si nous voulons que la souveraine Majesté nous découvre de grands secrets.
22.7 Ainsi, mon père, ne cherchez point d’autre route, fussiez-vous au sommet de la contemplation. On marche sûrement par celle-là. Oui, c’est par notre bon Maître que nous viennent tous les biens. Lui-même il daignera vous enseigner ; étudiez sa vie, il n’est pas de plus parfait modèle

22.9 : c’est un petit défaut d’humilité pour l’âme, ai-je dit, de prétendre s’élever avant que le Seigneur l’élève, de ne pas se contenter de méditer sur cette Humanité sainte, et de vouloir être Marie avant d’avoir travaillé avec Marthe. Lorsque le Seigneur veut qu’elle soit Marie, quand ce serait dès le premier jour, il n’y a rien à craindre ; mais de grâce, ne nous invitons pas nous-mêmes, comme je l’ai, je crois, dit autre part. Ce petit défaut d’humilité, cet atome qui ne semble rien, nuit cependant beaucoup à l’âme qui veut avancer dans la contemplation.


3.3 L’inconvénient de l’oubli de notre condition terrestre

22.10 Je reviens au second inconvénient d’une telle pratique : nous ne sommes pas des anges, nous avons un corps ; vouloir sur cette terre, surtout quand on y est aussi enfoncé que je l’étais, se faire des anges, c’est une folie.

Il faut pour l’ordinaire un appui à la pensée ; quelquefois, il est vrai, l’âme sortira de soi ; souvent même elle sera si remplie de Dieu, qu’elle n’aura besoin d’aucun objet créé pour se recueillir ; mais ceci n’est pas habituel ; et lorsque les affaires, les persécutions, les peines troublent ce repos, lorsque la sécheresse se fait sentir, c’est un très bon ami pour nous que Jésus-Christ.
Nous le considérons comme homme, et nous le voyons avec des infirmités et des souffrances ; il devient pour nous une compagnie, et quand on en a la coutume, il est très facile de le trouver près de soi.
A la vérité, il viendra des temps où l’on ne pourra ni l’un ni l’autre. Voilà pourquoi il est bon, comme je l’ai dit, de ne pas nous habituer à rechercher les consolations de l’esprit ; advienne que pourra : tenir la croix embrassée, c’est une grande chose. Cet adorable Sauveur resta privé de toute consolation, on le laissa seul dans ses souffrances ; gardons-nous bien, nous autres, de le délaisser ainsi.
Sa divine main, qu’il nous tendra, sera plus puissante que notre industrie pour nous faire monter plus haut. Il nous soustraira la vue de son humanité quand il verra que cela convient, et qu’il voudra élever l’âme au-dessus d’elle-même, ainsi que je l’ai dit.

22.11 Dieu regarde avec complaisance une âme qui, par humilité, met entre elle et lui son divin Fils comme médiateur ; il aime à voir en elle un tel amour pour ce Fils bien-aimé, que, lors même qu’il veut l’élever à une très haute contemplation, elle s’en reconnaisse indigne, lui disant avec saint Pierre : « Retirez-vous de moi, Seigneur, car je suis un pécheur. » (Lc 5, 8)

Voilà ce que j’ai éprouvé ; c’est ainsi que Dieu a conduit mon âme. D’autres iront, comme je l’ai dit, par un chemin plus court. Ce que j’ai compris, c’est que tout cet édifice de l’oraison doit être fondé sur l’humilité, et que plus une âme s’abaisse dans l’oraison, plus Dieu l’élève.
Je ne me souviens pas d’avoir reçu une seule de ces grâces signalées dont je vais parler, que ce ne fût dans ces moments où j’étais anéantie à la vue de ma misère. Dans sa bonté, Notre- Seigneur, pour m’aider à me connaître, allait même jusqu’à m’éclairer sur certaines choses que par moi-même je n’aurais pu découvrir.


3.4 Des natures inquiètes parce qu’elles ne produisent pas de fruits

22.11 ../.. J’en ai la conviction profonde : lorsqu’une âme fait quelque chose de son côté pour s’aider dans cette oraison d’union, elle ne tardera pas à voir s’évanouir le profit qu’il lui semble en retirer au premier moment ; c’est un édifice sans fondement qui s’écroulera bientôt, et je crains que jamais elle n’arrive à la véritable pauvreté d’esprit.
Elle consiste, pour l’âme qui a déjà renoncé aux plaisirs d’ici-bas, à ne pas chercher des consolations et des douceurs dans l’oraison, mais à trouver son bonheur dans les souffrances pour l’amour de Celui qui y vécut toujours, et à rester en paix tant au milieu des croix qu’au milieu des sécheresses.

Sans doute il en coûtera à la nature ; mais ce ne sera pas au point de causer à l’âme cette inquiétude ni cette peine qu’éprouvent certaines personnes. Si elles ne sont toujours à travailler avec l’entendement, et si elles n’ont pas toujours de la dévotion, elles pensent que tout va être perdu ; comme si par leur travail elles pouvaient mériter un si grand bien !

Qu’elles recherchent cette dévotion, et se tiennent soigneusement en la présence de Dieu, certes, je me garde de les en blâmer ; mais si elles ne peuvent avoir même une bonne pensée, qu’elles ne se tuent pas pour cela, ainsi que je l’ai déjà dit. Nous sommes des serviteurs inutiles ; que pensons-nous pouvoir ?


3.5 S’en remettre à Dieu et lui faire confiance
22.12 Le Seigneur veut alors que nous reconnaissions notre impuissance, et que nous nous comportions comme ces ânons qui tournent la noria dont j’ai parlé. Ayant les yeux bandés, et sans savoir ce qu’ils font, ils tirent plus d’eau que le jardinier avec toute son industrie.
Dans ce chemin de l’oraison, il faut marcher avec liberté, nous remettant entièrement entre les mains de Dieu.
Si sa Majesté veut nous faire monter jusqu’au rang de ses courtisans et de ses favoris, allons de bon cœur ; sinon, servons dans les derniers offices, et n’allons pas nous asseoir à la meilleure place, comme je l’ai dit quelquefois.

Dieu a plus soin de nous que nous-mêmes, et il sait à quoi chacun est propre. De quoi sert de se gouverner soi-même, quand on a déjà donné toute sa volonté à Dieu ? Cela me semble moins tolérable encore ici que dans le premier état d’oraison, et nous nuit beaucoup plus, parce que les biens dont il s’agit sont des biens surnaturels.
Si quelqu’un a une mauvaise voix, quelque effort qu’il fasse pour chanter, il ne parviendra pas à la rendre belle ; mais si Dieu veut lui en donner une belle, il n’a nul besoin de s’exercer auparavant.
Supplions donc constamment le Seigneur de nous faire des grâces, mais avec abandon à son bon plaisir, et pleins de confiance en la grandeur de sa libéralité. Il veut bien nous permettre de nous tenir aux pieds de Jésus-Christ ; faisons tous nos efforts pour ne pas nous en éloigner, demeurons-y de quelque manière que ce soit, à l’imitation de sainte Madeleine : dès que notre âme sera forte, Dieu la conduira au désert.


Conclusion

14. Je veux conclure là-dessus : chaque fois que nous pensons au Christ, rappelons-nous avec quel amour il nous a fait tant de faveurs et la grandeur de celui que Dieu nous a toujours témoigné en nous donnant le gage de cet amour q u ’il nous porte ; car l’amour attire l’amour. Et même si nous en sommes au tout début et misérables, essayons de toujours considérer cela et de nous éveiller à l’amour ; car si le Seigneur nous accorde une seule fois la grâce de faire que cet amour s’imprime dans notre cœur, tout nous sera facile et nous agirons très vite et sans aucun effort.

Que Sa Majesté nous l’accorde — elle sait à quel point il nous est utile — au nom de son amour pour nous et de son glorieux Fils qui nous a si bien témoigné le sien à ses dépens, amen.


Fr. Franck Guyen op, mars 2022
fr. Franck Guyen op, novembre 2024


[1Même vision au chapitre 27

27.2 2 Le jour de la fête du glorieux saint Pierre, étant en oraison, je vis, ou pour mieux dire, car je ne vis rien ni des yeux du corps ni de ceux de l’âme, je sentis près, de moi Jésus-Christ, et je voyais que c’était lui qui me parlait. Comme j’ignorais complètement qu’il pût y avoir de semblables visions, j’en conçus une grande crainte au commencement, et je ne faisais que pleurer. A la vérité, dès que Notre-Seigneur me disait une seule parole pour me rassurer, je demeurais, comme de coutume, calme, contente, et sans aucune crainte. Il me semblait qu’il marchait toujours à côté de moi ; néanmoins, comme ce n’était pas une vision imaginaire, je ne voyais pas sous quelle forme. Je connaissais seulement d’une manière fort claire qu’il était toujours à mon côté droit, qu’il voyait tout ce que je faisais, et, pour peu que je me recueillisse ou que je ne fusse pas extrêmement distraite, je ne pouvais ignorer qu’il était près de moi.


Bienvenue sur le site