Le Livre de Vie de Thérèse d’Avila - Les quatre types d’arrosage du jardin

lundi 18 novembre 2024
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Le texte est tiré du site : [https://www.carmel.asso.fr]
Il s’agit de la traduction suivie : "Vie de sainte Thérèse écrite par elle-même" traduite sur le manuscrit original par le P. Marcel Bouix, de la Compagnie de Jésus, vingt-et-unième édition, revue avec soin et augmentée par Jules Peyré, Paris – Librairie Lecoffre, J. Gabalda et Cie, Editeurs, 1934
Nous indiquons le numéro du chapitre suivi du numéro de paragraphe


Table des matières


Le jardin à arroser

11.6 Celui qui veut s’adonner à l’oraison doit se figurer qu’il entreprend de faire, dans un sol ingrat et couvert de ronces, un jardin dont la beauté charme les yeux du Seigneur. C’est le divin Maître lui-même qui arrache les mauvaises herbes et doit planter les bonnes. Or, nous supposons cela fait, quand une âme est résolue de se livrer à l’oraison, et que déjà elle s’y exerce.

C’est maintenant à nous, comme bons jardiniers, de travailler, avec le secours de Dieu, à faire croître ces plantes. Nous devons les arroser avec le plus grand soin ; alors, loin de se flétrir, elles porteront des fleurs dont le doux parfum attirera le divin Maître. Souvent pour son plaisir il visitera ce jardin, et il y prendra ses délices au milieu des vertus qui en sont les fleurs.

11.7 Voyons maintenant comment on peut arroser, afin de savoir ce que nous avons à faire, ce qu’il doit nous en coûter de labeurs et de temps, et si le gain excédera la peine.

Il y a, ce me semble, quatre manières d’arroser un jardin :

  • la première, en tirant de l’eau d’un puits à force de bras, et c’est là un rude travail ;
  • la seconde, en la tirant à l’aide d’une noria, et l’on obtient ainsi, avec moins de fatigue, une plus grande quantité d’eau, comme j’en ai moi-même quelquefois fait l’épreuve ;
  • la troisième, en faisant venir l’eau d’une rivière ou d’un ruisseau ; cette manière l’emporte de beaucoup sur les précédentes : le sol est plus profondément humecté, il n’est pas nécessaire d’arroser si souvent, et le jardinier a beaucoup moins de fatigue ;
  • la quatrième enfin, et sans comparaison la meilleure de toutes, est une pluie abondante, Dieu lui-même se chargeant alors d’arroser sans la moindre fatigue de notre part.


1. Le premier degré : l’eau du puits

11.9 Pour les commençants, l’oraison, nous pouvons le dire, c’est tirer péniblement de l’eau du puits ; il leur en coûte, en effet, de recueillir leurs sens habitués à se répandre au dehors, de mourir peu à peu à ce désir naturel de voir et d’entendre, et de s’en abstenir de fait aux heures d’oraison.
Ils doivent alors rester dans la solitude, éloignés de tout ce qui peut les distraire, et réfléchir à leur vie passée… La vie de Jésus-Christ doit être le sujet habituel de leurs méditations, et un pareil exercice n’est pas sans fatigue pour l’esprit.

11.11 Les peines endurées dans l’oraison mentale ont leur prix…
Notre-Seigneur se plaît à envoyer ces tourments, avec beaucoup d’autres tentations, aux uns au commencement, aux autres vers la fin. Son dessein, je pense, est d’éprouver ses amants : avant de mettre en eux de si grands trésors, il veut savoir s’ils pourront boire le calice et l’aider à porter la croix

C’est pour notre bien, j’en suis convaincue, qu’il agit de la sorte ; il nous montre ainsi combien, par nous-mêmes, nous sommes peu de chose. Nous réservant des grâces du plus haut prix, il se plaît à nous faire voir auparavant, par expérience, toute notre misère ; de peur qu’il ne nous arrive ce qui arriva à Lucifer.

12.4 Quiconque voudra passer outre, et élever son esprit jusqu’à ces goûts spirituels qui ne lui sont point donnés, se verra frustré, à mon avis, de l’un et de l’autre. En effet, ces goûts étant surnaturels, dès que l’entendement ne peut plus se recueillir, l’âme reste dans un désert et en proie à une grande sécheresse.

Cet édifice spirituel reposant tout entier sur le fondement de l’humilité, plus nous nous approchons de Dieu, plus nous devons être humbles : sans cela, nous le verrons tomber en ruine. Or, n’y a-t-il pas une espèce d’orgueil à vouloir, de notre propre mouvement, monter plus haut ? Et n’est-ce pas déjà trop de grâce de la part du Seigneur, qu’il daigne, malgré toute notre misère, nous approcher de lui ?

../..12.6 C’est pourquoi je dis que nous ne devons avoir ni la présomption, ni la pensée de suspendre nous-mêmes son action [de l’entendement] ; nous devons, au contraire, continuer de l’occuper à discourir.
Au reste, toute tentative de ce genre n’aboutira qu’à nous laisser froids, et comme des êtres privés de raison : la méditation mentale échappe, et l’on ne s’élève pas à la contemplation.
Quand le Seigneur suspend et arrête l’activité naturelle de l’entendement, il lui donne de quoi admirer et de quoi s’occuper ; sans raisonnement ni discours, il l’illumine de plus de lumière dans l’espace d’un Credo, que nous ne pourrions en acquérir avec tous nos soins en plusieurs années. Mais, de nous-mêmes, prétendre occuper les puissances de l’âme et arrêter leur activité naturelle, c’est folie.


2. Le second degré : l’eau de la noria

14.1 J’ai dit combien il est pénible d’arroser le jardin en tirant de l’eau du puits à force de bras ; parlons maintenant de la seconde manière d’arroser, établie par le maître du jardin.
Elle consiste à puiser l’eau à l’aide d’une noria, et à la distribuer par des conduits.

Le jardinier en obtient ainsi une quantité plus grande, se fatigue moins, et jouit de quelques intervalles de repos. Mon dessein, en ce moment, est d’appliquer cette seconde manière à l’oraison appelée de quiétude.

Ici l’âme commence à se recueillir et touche déjà au surnaturel ; jamais, en effet, avec toute l’activité de ses efforts, elle ne pourrait acquérir un bien si élevé. A la vérité, elle s’est fatiguée quelques instants en travaillant avec l’esprit, ou, si l’on veut, en tournant la roue pour remplir les canaux.
Mais ici l’eau est plus à fleur de terre ; ainsi, on la puise avec beaucoup moins de fatigue qu’en la tirant du fond d’un puits. Je dis que l’eau est plus à fleur de terre, parce que la grâce se fait plus clairement connaître à l’âme.

Ses puissances se recueillent au dedans d’elle- même, afin de savourer plus délicieusement le plaisir dont elles jouissent. Ce n’est pourtant là ni une suspension, ni un sommeil spirituel. Seule la volonté agit ; sans savoir comment elle se rend captive, elle donne simplement à Dieu son consentement afin qu’il l’emprisonne, sûre de tomber dans les fers de Celui qu’elle aime.

14.3 L’entendement et la mémoire viennent au secours de la volonté, afin qu’elle se rende de plus en plus capable de jouir d’un si grand bien. Quelquefois néanmoins leur concours ne sert qu’à la troubler dans cette intime union avec Dieu.
Mais alors la volonté, sans se mettre en peine de leur importunité, doit se maintenir dans les délices et le calme profond dont elle jouit.
Vouloir fixer ces deux puissances serait s’égarer avec elles. Elles sont alors comme des colombes qui, n’étant pas contentes de la nourriture que le maître leur donne sans aucun travail de leur part, vont en chercher ailleurs, mais qui, après une vaine recherche, se hâtent de revenir au colombier.

Ces deux puissances, de même, vont et viennent dans l’espérance que la volonté leur fera part des délices qu’elle goûte. Si le Seigneur leur jette un peu de cette céleste pâture, elles s’arrêtent ; sinon, elles vont de nouveau en chercher ailleurs. Elles se flattent de servir ainsi la volonté, en lui faisant, de concert avec l’imagination, la peinture de son bonheur, mais souvent elles lui nuisent.

15.1 Revenons maintenant à notre sujet. Cette quiétude et ce recueillement sont très sensibles à l’âme, par le bonheur et la paix qu’ils répandent en elle avec un grand contentement et repos des puissances, et de très suaves délices.
L’âme, ne connaissant rien au-delà d’une telle jouissance, croit n’avoir plus rien à désirer, et elle dirait volontiers avec saint Pierre : Seigneur, établissons ici notre demeure. Elle n’ose ni remuer ni changer de place ; il lui semble que ce bonheur va lui échapper ; quelquefois même, elle voudrait ne pas respirer.

Elle ne considère pas qu’étant dans une impuissance absolue de se procurer un tel bien par ses efforts, elle peut encore moins le retenir au-delà du temps fixé par la volonté du Seigneur.
Je l’ai déjà dit, dans ce premier recueillement surnaturel et de quiétude, les puissances ne se perdent pas.
L’âme se repose délicieusement en Dieu, la volonté lui demeure unie. En vain l’entendement et la mémoire s’égarent, leurs écarts ne troublent point cette tranquille et paisible union.

La volonté conserve même assez d’empire sur ces deux puissances pour les faire rentrer peu à peu dans le recueillement.
Sans être entièrement abîmée en Dieu, elle est si occupée de lui, sans savoir comment, que tous les efforts de l’entendement et de la mémoire ne sauraient lui ravir sa joie ni ses délices. Que dis-je ? sans le moindre effort, elle travaille merveilleusement à entretenir cette petite étincelle de l’amour de Dieu, et à l’empêcher de s’éteindre.

15.6 L’âme, dans cette oraison de quiétude, doit se conduire avec douceur et sans bruit.
J’appelle bruit, chercher avec l’entendement des pensées et des considérations pour rendre grâces de ce bienfait, et entasser les uns sur les autres ses péchés et ses fautes en preuve de son indignité.
Tout cela se meut alors au fond de l’âme, l’esprit vous le peint, la mémoire vous en tourmente.
Quant à moi du moins, il est des moments où ces deux puissances me fatiguent beaucoup ; et, quoique j’aie une faible mémoire, je ne puis la dompter. La volonté doit alors persévérer sagement dans son repos, et comprendre qu’on ne négocie pas avec Dieu au moyen d’efforts violents : ce serait jeter imprudemment sur cette étincelle de gros morceaux de bois propres à l’éteindre.

15.7 L’âme perdrait beaucoup en négligeant cet avis, surtout si l’entendement est subtil. Parvient-il tant soit peu à bien arranger son discours et à découvrir de belles raisons, il s’imagine faire quelque chose. Et pourtant, la raison n’a ici qu’à bien comprendre qu’une telle faveur émane uniquement de la bonté de Dieu.

De plus, nous voyant si près de Notre-Seigneur, nous devons lui demander des grâces le prier pour l’Eglise, pour ceux qui se sont recommandés à nous, pour les âmes du purgatoire, et cela sans bruit de paroles, mais avec un vif désir d’être exaucés.
Une telle prière comprend beaucoup, et obtient bien plus que toutes les considérations de l’entendement.

La volonté se servira avec succès de certaines pensées, qui naissent de la vue même de son avancement spirituel, pour raviver l’amour dont elle brûle. Elle exprimera à Dieu, par quelques actes d’amour, son impuissance à répondre à la grandeur de ses bienfaits, mais en se gardant du bruit de l’entendement, toujours ami des belles considérations.

Quelques petits brins de paille, et c’est encore décorer d’un trop beau nom ce qui vient de nous, jetés avec humilité dans ce feu divin, contribuent beaucoup plus à l’enflammer qu’une grande quantité de bois : j’appelle ainsi ces raisonnements qui semblent si doctes, et qui, dans l’espace d’un Credo, étoufferont la petite étincelle.

Cet avis est excellent pour les savants qui me commandent d’écrire ceci. Tous, par la volonté de Dieu, sont parvenus a ce degré d’oraison.
Mais peut-être leur arrive-t-il quelquefois de passer ces heures précieuses où ils sont avec Dieu, à faire des applications de l’Écriture. Sans doute, la science leur sera, avant et après, fort utile ; mais pendant l’oraison elle leur est, à mon avis, peu nécessaire ; elle ne sert qu’à refroidir la volonté.

16.13 Je reviens maintenant aux artifices du démon et aux douceurs qu’il procure, et je dis que le moyen sûr de les éviter, c’est d’avoir, dès le début de la vie spirituelle, une énergique résolution d’allée toujours par le chemin de la croix, sans désirer les consolations intérieures

Le divin Maître lui-même nous a montré ce chemin comme celui de la perfection, quand il a dit : « Prends ta croix, et marche à ma suite. » Il est notre modèle, et en suivant ses conseils, dans l’unique but de lui plaire, nous n’avons rien à craindre.

16.14 Au reste, l’âme connaîtra, par le profit qu’elle tire de ces délices, que le démon n’en est pas l’auteur ; elle peut tomber encore, il est vrai., mais elle trouvera la preuve de l’action de Dieu en elle, dans sa promptitude à se relever, et dans les marques suivantes.

Quand c’est l’esprit de Dieu qui agit, il n’est pas nécessaire de chercher péniblement des considérations pour nous humilier et nous confondre.
Le Seigneur lui même enseigne et grave au fond du cœur une humilité vraie, et bien différente de celle que nous pouvons acquérir par nos faibles réflexions. Elle porte dans l’âme une lumière incomparablement plus vive, et la pénètre d’une confusion qui la réduit au néant.

Dieu lui montre, avec une souveraine évidence, que de son fonds elle ne possède aucun bien et plus les grâces dont il la favorise sont grandes, plus cette vue est claire pour elle. Il allume dans l’âme un ardent désir de faire des progrès dans l’oraison et l’affermit dans le dessein de ne jamais l’abandonner, quelles que soient les peines qui s’y rencontrent ; ces peines, elle les accepte à l’avance.

De plus, il lui inspire une ferme confiance de son salut, mêlée pourtant d’humilité et de crainte. Il bannit bientôt la crainte servile, et met en sa place une crainte filiale, dans un bien plus haut degré de perfection. Cette âme voit naître en elle un amour de Dieu très dégagé de tout intérêt propre, et elle soupire après les heures de la solitude pour mieux savourer les délices de cet amour.

16.15 Enfin, pour ne pas me fatiguer à en dire davantage, une telle faveur est pour elle le principe de tous les biens. C’est la saison où les fleurs vont paraître dans leur éclat ; il ne leur manque, pour ainsi dire, qu’un souffle pour s’épanouir.

Et cela, l’âme le voit d’une vue très claire ; il lui est impossible, dans ces heureux moments, de douter de la présence de Dieu en elle. Si cependant elle retombe dans ses fautes et ses imperfections, alors elle s’alarme de tout, et cette crainte lui est salutaire.
Cependant, la ferme confiance que ces grâces viennent de Notre-Seigneur produit plus d’effet que toutes les craintes imaginables, sur certaines âmes naturellement aimantes et sensibles aux bienfaits.
Le souvenir des faveurs reçues est plus puissant pour ramener à Dieu des âmes ainsi faites, que la plus vive peinture de tous les châtiments de l’enfer. C’est du moins ce qu’éprouvait la mienne, quoiqu’elle fût si faible dans la vertu.


3. Le troisième degré : l’eau de la rivière

17.2 L’âme peut accomplir tout cela, et beaucoup plus encore, dans une oraison si élevée ; car ces actes en sont les effets ordinaires, et elle voit qu’elle les produit sans aucune fatigue de l’entendement.
Seulement cette puissance me paraît comme stupéfaite de voir le Seigneur remplir si bien l’office de jardinier, et ne lui laisser d’autre travail que celui de respirer avec délices les premiers parfums des fleurs.
Une seule visite, si courte qu’elle soit, suffit à un tel jardinier pour répandre sans mesure cette eau dont il est le créateur. En un instant, il enrichit l’âme de trésors qu’elle n’aurait peut-être pu amasser par tous les efforts de l’esprit, en vingt années de labeur.
Ce céleste Jardinier fait croître et mûrir les fruits ; il vent que l’âme en cueille pour elle, mais il lui interdit d’en distribuer, jusqu’à ce qu’elle ait puisé dans cette nourriture une grande vigueur. Sinon, elle serait exposée à tout dissiper en prodigalités, sans rien réserver pour son propre avantage ; et, nourrissant à ses dépens des étrangers sans rien recevoir d’eux en retour, elle se verrait peut-être en danger de mourir de faim.

17.3 Cette oraison communique aux vertus une force supérieure à celle qu’elles tiraient de l’oraison de quiétude, qui a précédé celle-ci. L’âme se voit toute changée ; et, sans savoir comment, elle fait de grandes choses, grâce au parfum que répandent les fleurs.
Le Seigneur vient de leur commander de s’ouvrir, afin que l’âme puisse croire à ses vertus. Mais en même temps, elle voit fort bien qu’elle était incapable de les acquérir en plusieurs années, et que, dans une si courte visite, le divin Jardinier lui en a fait don. L’âme retire de cette oraison une humilité beaucoup plus grande et plus profonde que celle qu’elle avait auparavant ; elle voit d’une manière plus évidente qu’elle n’a rien fait, si peu que ce soit : elle s’est contentée de donner le consentement de la volonté, en acceptant les grâces dont le Seigneur l’a favorisée.

Cette manière d’oraison est, à mon avis, une union manifeste de l’âme tout entière avec Dieu : seulement, Dieu permet aux puissances de l’âme de connaître ce qu’il opère de grand en elles et d’en jouir.

17.4 L’âme comprend que la volonté seule est liée à son Dieu, et elle goûte dans une paix profonde les délices de cette étroite union, tandis que l’entendement et la mémoire gardent assez de liberté pour s’occuper d’affaires, et s’appliquer à des œuvres de charité.
Au premier abord, cet état semblerait le même que celui de l’oraison de quiétude ; il y a cependant de la différence. Dans l’oraison de quiétude, l’âme n’ose faire le moindre mouvement, de peur de troubler la sainte oisiveté de Marie dont elle jouit ; mais dans l’union dont je parle, elle peut en même temps remplir l’office de Marthe. Ainsi elle mène en quelque sorte de front la vie active et la vie contemplative, et tout en restant unie à Dieu, elle peut s’occuper d’œuvres de charité, de lectures, et d’affaires relatives à son état

17.6 Je sentais mon âme ne consumer du désir de se voir unie au divin objet qui la possède presque tout entière. Inutiles efforts ; la mémoire et l’imagination me livraient une guerre trop acharnée. Mais, manquant du concours de l’entendement et de la volonté, si elles troublent l’âme elles ne peuvent lui faire de mal ; elles restent impuissantes pour nuire, et sont dans une mobilité continuelle.

Comme l’entendement demeure totalement étranger à ce qu’elles lui représentent, elles ne s’arrêtent à rien, et passent incessamment d’un objet à l’autre, semblables à ces petits papillons de nuit importuns et inquiets, qui ne font qu’aller et venir sans jamais se fixer. Cette comparaison peint de la manière la plus fidèle ce qui se passe alors ; car, si ces petits insectes n’ont aucune puissance de nuire, ils ne laissent pas d’être importuns

17.7 L’unique remède que j’aie découvert, après une lutte pénible de plusieurs années, est celui que j’ai indiqué en parlant de l’oraison de quiétude : c’est de ne pas faire plus de cas de l’imagination que d’une folle, et de l’abandonner à son thème, Dieu seul pouvant l’en retirer.
Après tout, elle n’est ici qu’une esclave ; il faut la supporter comme Jacob supportait Lia, puisque Dieu, dans sa bonté, nous a donné Rachel. Je dis qu’elle reste esclave, parce qu’elle ne peut, malgré tous ses efforts, entraîner les autres puissances. Souvent, au contraire, celles-ci la ramènent à elles sans aucun travail. Dieu, de temps en temps, voit d’un œil de compassion son égarement, ses inquiétudes, son désir ardent d’être réunie à l’entendement et à la volonté ; et il lui permet de venir se brûler à la flamme de ce flambeau divin qui déjà a consumé ces deux puissances, et leur a en quelque sorte enlevé leur être naturel, pour les faire jouir surnaturellement de biens d’un si haut prix.


4. Le quatrième degré : l’eau de la pluie

18.1 Dans toutes les précédentes manières d’oraison, il faut que le jardinier travaille ; à la vérité, son travail, dans les dernières dont j’ai parlé, est accompagné de tant de charme et de gloire qu’il voudrait le voir durer toujours : c’est moins un travail qu’un avant-goût de la gloire céleste.
Mais dans ce nouvel état dont je parle, tout sentiment cesse ; l’âme est absorbée par la jouissance, sans comprendre ce dont elle jouit.
Elle sent qu’elle jouit d’un bien qui enferme en lui seul tous les biens, et toutefois la nature de ce bien reste incompréhensible pour elle.
Tous les sens sont tellement occupés par cette jouissance, que nul d’entre eux ne peut, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur, s’appliquer à autre chose.

18.7 Maintenant que nous parlons de cette eau, qui vient du ciel avec abondance pour pénétrer et abreuver tout ce jardin, on voit déjà de quel repos jouirait le jardinier, si le Seigneur la versait ainsi toutes les fois qu’il en est besoin.
Et si, grâce à un temps toujours tempéré qui remplacerait l’hiver, le jardinier voyait, à toutes les saisons, les fleurs et les fruits embellir son jardin, quel plaisir ne goûterait-il pas ?
Mais, tant que dure notre vie, cela est impossible. Il faut toujours veiller, et se mettre à l’œuvre quand une eau tarit, pour la remplacer par une autre.

18.11 La volonté est celle qui se maintient le mieux dans l’union divine ; mais les deux autres [1] recommencent bientôt à l’importuner. Comme elle est dans le calme, elle les ramène et les suspend de nouveau ; elles demeurent ainsi tranquilles quelques moments, et reprennent ensuite leur vie naturelle.

18.12 L’oraison, avec ces alternatives, peut se prolonger et se prolonge de fait pendant quelques heures. Une fois enivrées de ce vin céleste qu’elles ont goûté, ces deux puissances font volontiers le sacrifice de leur activité naturelle, pour savourer un bonheur beaucoup plus grand ; dans ce but, elles s’unissent à la volonté, et les trois puissances jouissent alors de concert.
Mais cet état de suspension complète, sans que l’imagination, selon moi également ravie, se porte à quelque objet étranger, est, je le répète, de courte durée.

18.13 Venons maintenant aux sentiments intérieurs de l’âme dans cet état. Que Celui qui les connaît nous les dise ; car notre entendement ne pouvant les comprendre, comment pourrait-il les exprimer ?
Sortant de cette oraison, et me préparant, après avoir communié, à écrire sur ce sujet, je cherchais dans ma pensée ce que l’âme pouvait faire pendant ce temps. Notre-Seigneur me dit ces paroles : « Elle se perd tout entière, ma fille, pour entrer plus intimement en moi ; ce n’est plus elle qui vit, c’est moi qui vis en elle.
Comme elle ne peut comprendre ce qu’elle entend, c’est ne pas entendre, tout en entendant. »
../…
Ici, toutes les puissances perdent leur activité naturelle, et sont tellement suspendues, qu’elles n’ont absolument aucune connaissance de leurs opérations.
Si l’on méditait auparavant sur quelque mystère, il s’efface de la mémoire comme si jamais on n’y avait pensé. Si on lisait, on perd tout souvenir de sa lecture, et on ne peut plus y fixer l’esprit. Il en est de même pour les prières vocales.

  • Cet importun papillon de la mémoire voit donc ici ses ailes brûlées ; et il n’a plus le pouvoir de voltiger çà et là.
  • La volonté est sans doute profondément occupée à aimer, mais elle ne comprend pas comment elle aime.
  • Quant à l’entendement, s’il entend, c’est par un mode qui lui reste inconnu ; et il ne peut rien comprendre de ce qu’il entend. Pour moi, je ne crois pas qu’il entende, parce que, comme je l’ai dit, il ne s’entend pas lui-même. Au reste, c’est là un mystère où je me perds.

19.1 Cette oraison et cette union laissent l’âme remplie d’une ineffable tendresse pour Dieu. Elle voudrait mourir, non de peine, mais de la douceur même des larmes qu’elle répand. Elle se trouve baignée de ces larmes, mais elle ne les a pas senties couler, elle ne sait ni quand ni comment elle les a répandues.
Elle éprouve un indicible plaisir à voir cette eau, tout en calmant l’impétuosité du feu qui la dévore, l’augmenter au lieu de l’éteindre.
Ceci peut paraître de l’arabe, mais se passe néanmoins de la sorte.

19.2 Elle a vu de ses propres yeux la faiblesse ou plutôt l’inutilité complète de ses efforts ; à peine at-elle consenti à une si haute faveur.
Malgré elle, pour ainsi dire, on a fermé la porte aux sens, afin qu’elle pût jouir plus parfaitement de son Dieu.
Elle reste seule avec Dieu, et, là qu’a-t-elle à faire, sinon de l’aimer ? Elle ne voit plus, elle n’entend plus rien, à moins de se faire une extrême violence ; et il faut l’avouer, elle n’a pas à cela grand mérite.

Le tableau de sa vie passée et de la grande miséricorde de Dieu s’offre à elle dans toute sa vérité. L’entendement n’a pas besoin de se mettre en quête de lui fournir des aliments ; elle trouve tout apprêtés les mets dont elle doit se nourrir. Elle voit qu’elle mérite l’enfer et qu’on la châtie avec de la gloire.
A cette vue, elle se fond en louanges de Dieu, ainsi que je voudrais moi-même le faire en ce moment. Soyez béni, Seigneur, qui avez tiré d’une piscine aussi bourbeuse que mon âme, une eau assez limpide pour être servie à votre table !
Soyez loué à jamais, ô vous, délices des anges, qui daignez élever de la sorte un ver de terre aussi abject que moi !

19.3 Ces avantages se font sentir pendant quelque temps à l’âme. Pleinement convaincue que les fruits du jardin ne viennent pas d’elle, elle peut désormais commencer à les distribuer sans crainte de s’appauvrir. Elle fait connaître par divers signes les trésors du ciel dont elle est enrichie ; elle souhaite les partager avec d’autres, et demande à Dieu de n’être pas seule à les posséder.

Déjà elle travaille au bien spirituel du prochain, sans presque s’en apercevoir et sans rien faire d’elle-même dans ce but ; mais les autres le comprennent parfaitement, car les fleurs de ce jardin exhalent un parfum si doux, qu’ils désirent le respirer de près. Ils se rendent compte que cette âme est ornée de vertus, ils sont charmés de la beauté des fruits qu’elle renferme en elle-même ; ils voudraient s’en nourrir comme elle.

  • Si la terre qui porte ces fruits est profondément sillonnée par les souffrances, les persécutions, les calomnies, les maladies (ce qui bien rarement doit manquer à ceux qui s’élèvent à cet état) ; si elle est amollie par un parfait détachement de tout intérêt propre, l’eau du ciel la pénètre à une telle profondeur, que presque jamais on ne la voit souffrir de la sécheresse.
  • Mais si cette âme tient encore à la terre ; si, hérissée d’épines, comme je l’étais au commencement, elle n’a pas encore renoncé aux occasions, et ne témoigne pas à Dieu la reconnaissance que mérite une aussi haute faveur, la sécheresse viendra la désoler comme auparavant. Qu’alors le jardinier vienne à se négliger, et que le Seigneur par pure bonté n’envoie pas une nouvelle pluie, tenez le jardin pour perdu.

Ce malheur m’étant arrivé plusieurs fois, j’en suis maintenant encore saisie d’épouvante, et jamais, sans cette expérience personnelle, je n’aurais pu le croire.

20.7 Ces effets sont grands. Le premier est de montrer le souverain pouvoir de Dieu. Quand il le veut, nous ne pouvons pas plus retenir notre corps que notre âme nous n’en sommes pas les maîtres.
Malgré nous, nous voyons qu’il y a un être supérieur, que de telles faveurs sont un don de sa main, et que de nous-mêmes nous n’y pouvons rien, absolument rien ; ce qui imprime dans l’âme une humilité profonde.
Au commencement, je l’avoue, j’étais saisie d’une excessive frayeur en voyant ainsi mon corps enlevé de terre. Car, quoique l’âme l’entraîne après elle avec un indicible plaisir quand il ne résiste point, le sentiment ne se perd pas ; pour moi, du moins, je le conservais de telle sorte, que je pouvais voir que j’étais élevée de terre.

A la vue de cette Majesté qui déploie ainsi sa puissance, les cheveux se dressent sur la tête, et l’on se sent pénétré d’une vive crainte d’offenser un Dieu si grand. Mais cette crainte est mêlée d’un très ardent amour ; et cet amour redouble, en voyant jusqu’à quel point Dieu porte le sien à l’égard d’un ver de terre qui n’est que pourriture. Car non content d’élever l’âme jusqu’à lui, il veut élever aussi ce corps mortel, ce vil limon, souillé par tant d’offenses.

20.9 Quoique Dieu me semble alors très éloigné de l’âme, souvent néanmoins il lui découvre ses grandeurs d’une manière si extraordinaire, qu’elle dépasse toutes nos conceptions.
Aussi les termes manquent pour l’exprimer, et il faut, selon moi, l’avoir éprouvé pour être capable de le concevoir et de le croire. Cette communication n’a pas pour but de consoler l’âme, mais de lui montrer à combien juste titre elle s’afflige de se voir absente d’un bien qui renferme en soi tous les biens.

20.10 Par cette vue, l’âme sent croître et sa soif de Dieu et la rigueur de sa solitude. Elle est en proie à une peine si délicate et si pénétrante, elle se sent dans un tel désert, qu’elle peut à la lettre dire avec David : "Je veille et je me plains comme un passereau solitaire sur le toit." [2]

Le royal prophète dut sans doute prononcer ces paroles quand il était lui-même dans cette solitude intérieure, avec cette différence qu’à un saint, le Seigneur devait la faire ressentir d’une manière plus excessive. Ce verset se présente à ma pensée, et j’éprouve, me semble-t-il, ce qu’il exprime. Ce m’est une consolation de voir que d’autres personnes, et surtout de telles personnes, ont senti comme moi une si extrême solitude.
Dans cet état, l’âme ne paraît plus être en elle-même ; mais, comme le passereau sur le toit, elle habite dans la partie la plus élevée d’elle-même, dominant de cette hauteur toutes les créatures ; je dirai plus encore : c’est au- dessus de la partie la plus élevée d’elle-même qu’elle a sa demeure.

20.11En d’autres occasions, je me souvenais de ce que disait saint Paul, « qu’il était crucifié au monde » [3]. Je ne dis pas que cet état soit le mien, j’ai une claire vue du contraire ; mais, selon moi, il se passe alors dans l’âme quelque chose de semblable.
Il ne lui vient de consolation, ni du ciel où elle n’habite pas encore, ni de la terre à laquelle elle ne tient plus et d’où elle ne veut pas en recevoir ; elle est comme crucifiée entre le ciel et la terre, en proie à la souffrance, sans recevoir de soulagement ni d’un côté ni de l’autre

20.16 Comme presque chaque nouvelle faveur que je reçois me cause des craintes jusqu’à ce que Notre-Seigneur me rassure, celle dont je parle me donnait aussi dans les commencements certaines alarmes. Mais le divin Maître me dit de ne pas craindre, et de plus estimer cette grâce que toutes celles qu’il m’avait faites : l’âme se purifiait dans cette peine, elle y était travaillée et purifiée comme l’or dans le creuset, afin que la main divine pût mieux étendre sur elle l’émail de ses dons ; enfin, elle endurait là les peines qu’elle aurait endurées dans le purgatoire.

20.22 C’est alors qu’on éprouve le tourment de rentrer dans la vie. L’âme sent qu’elle a des ailes pour voler, et que le léger duvet a disparu.
Le moment est venu pour elle de déployer hautement l’étendard de Jésus-Christ. Devenue gouverneur de la citadelle, l’âme monte ou plutôt est transportée à la plus haute tour, pour y arborer la bannière de Dieu.

De cette hauteur où elle se voit en sûreté, elle regarde ceux qui sont dans la plaine ; loin de redouter les dangers, elle les désire, parce que Dieu lui donne comme la certitude de la victoire. Celui qui est placé en un lieu élevé porte au loin son regard : ainsi l’âme découvre très clairement le néant de tout ce qui est ici-bas, et le peu d’estime qu’on doit en faire.
Désormais elle ne veut plus avoir de volonté propre ; elle voudrait même ne plus avoir de libre arbitre, afin d’être délivrée des combats qu’il lui suscite. Elle supplie le Seigneur de lui accorder cette grâce : elle lui remet les clefs de sa volonté. La voilà donc, cette âme, de jardinier devenue gouverneur de citadelle.

20.23 Pour le croire, il faut l’avoir éprouvé. Aussi, l’on ne donne point de créance à une pauvre âme qu’on a connue très imparfaite et qu’on voit soudain prétendre à des choses héroïques.
Très promptement en effet, l’âme ne peut plus se contenter de servir le Seigneur d’une manière vulgaire, elle aspire à le faire de toute l’étendue de ses forces. On s’imagine qu’il y a là tentation et folie.
Mais si l’on savait que tout cela ne vient point de cette âme, mais du Seigneur à qui elle a remis les clefs de sa volonté, on cesserait de s’étonner.

20.24 Pour moi, j’en suis convaincue, lorsqu’une personne est élevée à cet état, ce souverain Roi prend un soin particulier de tout ce qu’elle doit faire. Oh ! que l’on saisit bien alors le sens du verset dans lequel David demande les ailes de la colombe ! [4]
Que l’on comprend clairement combien il avait raison de faire à Dieu cette prière, et à combien juste titre nous devrions tous la lui adresser !
On le voit avec évidence, l’esprit prend alors son vol pour s’élever au-dessus de tout le créé et avant tout au-dessus de lui-même ; mais c’est un vol suave, un vol délicieux, un vol sans bruit.

20.25 Quel empire est comparable à celui d’une âme qui, de ce faîte sublime où Dieu l’élève, voit au- dessous d’elle toutes les choses du monde, sans être captivée par aucune ? Qu’elle est confuse de ses attaches d’autrefois ! Comme elle s’étonne de son aveuglement !

Quelle compassion elle porte à ceux qu’elle voit dans les mêmes ténèbres, surtout si ce sont des personnes d’oraison, et envers qui Dieu se montre déjà prodigue de ses faveurs !

Elle voudrait élever sa voix pour leur faire connaître combien ils s’égarent ; quelquefois même elle ne peut s’en défendre, et alors mille persécutions pleuvent sur sa tête. On l’accuse de peu d’humilité ; elle prétend, dit-on, instruire ceux de qui elle devrait apprendre. Si c’est une femme, on lui fait encore plus vite son procès.
Et on a raison de la condamner, parce qu’on ignore le transport qui la presse. Souvent, incapable d’y résister, elle ne peut s’empêcher de détromper ceux qu’elle aime. Elle voudrait les voir libres de la prison de cette vie, où elle a été enchaînée elle-même ; car, elle le voit clairement, c’est bien d’une prison qu’elle a été tirée.

21.6 Ah ! que doit sentir une âme, quand, de cette région où elle est parvenue, elle est forcée de revenir au commerce des hommes, et d’assister comme spectatrice à cette pitoyable comédie de la vie présente ! Quel supplice pour elle de consumer le temps à réparer les forces du corps par la nourriture et par le sommeil !

Tout lui pèse, elle ne sait comment fuir, elle est enchaînée, elle se voit prisonnière. Oh ! comme elle sent sa captivité dans ce corps, et la misère de la vie !
Qu’elle comprend bien la raison qui portait saint Paul à supplier Dieu de l’en affranchir ! Avec l’Apôtre elle élève de grands cris vers Dieu, et lui demande la liberté.
J’ai parlé déjà de ces aspirations ; mais ici, ce sont des désirs si impétueux, que très souvent l’âme paraît vouloir s’élancer hors du corps, pour saisir cette liberté qu’on lui refuse. Elle se regarde comme vendue sur une terre étrangère, et ce qui lui est le plus amer, c’est de trouver bien peu d’âmes qui gémissent avec elle et demandent la fin de leur exil, tandis que le plus grand nombre n’aspirent qu’à jouir de la vie.


fr. Franck Guyen op, mars 2022
fr. Franck Guyen op, novembre 2024


[1les deux autres puissances de l’âme : l’entendement et la mémoire / imagination

[2Psaume 102, 8

[3cf. Ga 6, 14

[4cf. Psaume 55, 7


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