La Montée du Carmel de Jean de la Croix - un florilège
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Les extraits du livre La Montée du Carmel de Jean de la Croix sont tirés de ; Saint Jean de la Croix (livres-mystiques.com)
La typographie est de notre fait
Table des matières
- 1. S’appuyer sur la Sainte Écriture et l’enseignement de l’Église catholique, plus que sur l’expérience ou la science
- 2. Savoir ne pas s’opposer à l’action de Dieu par une agitation indiscrète
- 3. Des confesseurs nuisibles au progrès de celui qui est appelé à sortir de l’état de commençant
- 4. La foi prend le relais des sens et de l’entendement
- 5. Les trois nuits
- 6. La foi comme une nuit obscure
- 7. Le concours actif de l’âme
- 8. Les deux sortes d’union à Dieu
- 9. L’image de la vitre traversée par le soleil
- 10. Une union proportionnée à la grâce reçue par chacun
- 11. Les trois puissances de l’âme dépouillées par les trois vertus théologales
- 12. De la gourmandise spirituelle
- 13. Prendre sa croix pour suivre le Christ : le point de passage obligé
- 14. Imiter le Christ complètement dépouillé sur la croix
- 15. Chasser toutes les manifestations extraordinaires sensibles
- 16. Du danger de ne pas savoir abandonner la méditation discursive
- 17. Les trois signes qu’il faut abandonner la méditation discursive
- 18. L’obscurité qui naît de la pureté : l’image du rayon de soleil dans une pièce
- 19. Dieu nous a tout dit en son Fils
AFIN QU’ILS SACHENT SE DÉBARRASSER DE TOUT CE QUI N’EST PAS SPIRITUEL, NE POINT S’EMBARRASSER DE CE QUI EST SPIRITUEL ET DEMEURER DANS CETTE PROFONDE NUDITÉ ET LIBERTÉ
D’ESPRIT QUE REQUIERT L’UNION DIVINE.
(prologue)
1. S’appuyer sur la Sainte Écriture et l’enseignement de l’Église catholique, plus que sur l’expérience ou la science
Si je devais expliquer et faire comprendre cette nuit obscure par laquelle passent les âmes pour arriver à la divine lumière, à l’union parfaite d’amour de Dieu, autant qu’elles le peuvent en cette vie, il faudrait une science plus éclairée que la mienne et une expérience plus grande. Elles sont si nombreuses et si profondes les ténèbres et les épreuves tant spirituelles que temporelles par lesquelles ont coutume de passer ces bienheureuses âmes pour pouvoir arriver à cet état de perfection, que ni la science humaine ne suffit pour le comprendre, ni l’expérience pour l’exposer.
Je dis expérience pour l’exposer, car celui-là seul qui passe par cette voie pourra les connaître mais il sera impuissant à les exprimer. Aussi, pour dire quelque chose de cette nuit obscure, je ne me fierai ni à la science, ni à l’expérience, car l’une et l’autre peuvent faillir et induire en erreur.
Mais, tout en n’omettant pas de m’en servir autant que possible, je m’aiderai en tout de la faveur divine, de la saint Écriture, au moins pour ce qu’il y a de plus important et de difficile à comprendre. En suivant sa lumière, nous ne pouvons nous tromper, puisque celui qui y parle est l’Esprit-Saint lui-même.
Et s’il m’arrive de me tromper parce que je n’aurai pas bien compris ce qu’il dit là ou ailleurs, mon intention n’est pas de m’écarter du véritable enseignement et de la doctrine de notre sainte Mère l’Église catholique ; d’avance je me conforme et me soumets sans réserve non seulement à sa manière de voir, mais encore à quiconque aura dans ces questions des lumières plus sûres que les miennes.
(prologue)
2. Savoir ne pas s’opposer à l’action de Dieu par une agitation indiscrète
Sans doute, Dieu, qui les élève, n’a pas besoin de pareils secours. Toutefois, si elles ne se laissent pas porter par lui, elles font moins de chemin parce qu’elles résistent à celui qui les élève ; elles méritent moins parce qu’elles ne lui abandonnent pas leur volonté ; et par le fait même elles souffrent davantage.
Il y a en effet des âmes qui, au lieu de s’abandonner à Dieu tout en s’aidant elles-mêmes, troublent son action par leur agitation indiscrète ou leur résistance. Elles ressemblent à de petits enfants que leurs mères voudraient porter dans les bras et qui se mettent à trépigner et à pleurer afin de marcher par eux-même, quand ils en sont incapables, ou du moins quand ils ne peuvent faire que des pas d’enfants.
Il faut donc savoir se laisser conduire par Dieu quand Sa majesté veut nous élever. Voilà pourquoi nous donnerons, avec son secours, aux commençants et à ceux qui sont déjà en voie de progrès, des enseignements et des conseils pour qu’ils sachent se comprendre ou du moins se laissent conduire par lui.
(prologue)
3. Des confesseurs nuisibles au progrès de celui qui est appelé à sortir de l’état de commençant
Voilà pourquoi c’est une épreuve très rude et très pénible pour l’âme qui, dans des circonstances analogues, ne comprend pas son état et ne trouve personne qui la comprenne. Il lui arrivera peut-être que Dieu l’élève à la voie très haute d’une contemplation pleine d’obscurité et de sécheresse, et elle se croira perdue.
Au milieu de ces ténèbres, de ces épreuves, angoisses et tentations, elle rencontrera quelqu’un qui lui tiendra le langage des consolateurs de Job.
- On lui dira que c’est de la mélancolie, du chagrin, ou affaire de nature, ou peut-être le châtiment de quelque faute secrète pour laquelle Dieu l’a délaissée. Généralement, on juge tout de suite que cette âme doit être bien coupable ou qu’elle l’a été, dès lors qu’elle éprouve de pareils tourments.
- D’autres lui diront qu’elle recule, puisqu’elle ne trouve plus ni goûts ni consolations comme précédemment dans les choses de Dieu.
Aussi la pauvre âme voit redoubler ses souffrances ; ou il lui arrivera que sa plus grande peine viendra de la vue de sa propre misère. Il lui semblera voir plus clair que la lumière du jour qu’elle est remplie de maux et de péchés ; c’est là, en effet, la lumière et la connaissance que Dieu lui donne dans cette nuit de contemplation, comme nous le dirons plus loin. Comme elle trouve quelqu’un qui partage sa manière de voir et lui dit qu’elle souffre par sa faute, sa peine et ses angoisses grandissent démesurément et arrivent d’ordinaire à un état pire que la mort.
Ce n’est pas assez pour de pareils confesseurs. Comme ils s’imaginent que cet état est la conséquence de leurs péchés, ils les obligent à repasser leur vie et à faire une foule de confessions générales. C’est les crucifier de nouveau et ne pas comprendre que ce n’est plus le temps d’employer de tels moyens, mais de laisser ces âmes dans l’état de purification où Dieu les a placées, de les consoler, de les encourager à vouloir cette épreuve tout le temps qu’il plaira à Dieu. Jusqu’alors, en effet, il n’y a pas de remède, quoi que fassent ces âmes, et qui que disent leurs confesseurs.
4. La foi prend le relais des sens et de l’entendement
J’étais dans les ténèbres et en sûreté,
Quand je sortis déguisée par l’escalier secret.
Oh ! l’heureux sort !
J’étais dans les ténèbres et en cachette,
Quand ma demeure était déjà en paix.
Dans cette seconde strophe l’âme chante l’heureux sort qu’elle a eu de pratiquer le dénûment de l’esprit par rapport à toutes ses imperfections spirituelles et tendances égoïstes dans les choses spirituelles. Son sort a été d’autant plus heureux qu’il y avait plus de difficulté pour pacifier cette partie spirituelle de sa demeure et entrer dans ces ténèbres intérieures qui consistent dans le détachement spirituel par rapport à toutes les choses sensuelles et spirituelles ; car l’âme n’a alors d’autre appui que la foi pure pour aller à Dieu.
Aussi cette voie s’appelle escalier secret, et en effet tous les degrés et articles de la foi que l’âme suit sont secrets et cachés aux sens et à l’entendement. Voilà pourquoi l’âme est dans les ténèbres par rapport à la lumière naturelle des sens et de l’entendement ; elle passe au-delà des limites de la nature et de la raison pour gravir ce divin escalier de la foi ; par là elle arrive et pénètre jusqu’aux profondeurs de Dieu.
(Livre 2 introduction)
5. Les trois nuits
Nous allons parler maintenant de la seconde partie de cette nuit qui est la foi. Elle est, comme nous l’avons dit, le moyen admirable que nous avons pour parvenir à notre fin qui est Dieu ; et Dieu étant naturellement pour l’âme la cause ou la troisième partie de cette nuit, la foi qui se trouve au milieu est comparée au milieu de la nuit. Nous pouvons donc dire que pour l’âme cette nuit est plus obscure que la première, et d’une certaine manière plus obscure aussi que la troisième.
- La première, ou la nuit des sens, est comparée au crépuscule, c’est-à-dire au moment où tous les objets matériels se dérobent à la vue ; voilà pourquoi elle n’est pas aussi éloignée de la lumière que le milieu de la nuit.
- La troisième partie ou l’aurore, étant déjà proche de la lumière du jour, n’est pas aussi obscure que l’est le milieu de la nuit : car elle précède immédiatement le rayonnement et l’éclat de la lumière du jour, et elle est comparée à Dieu même.
A la vérité, si nous nous mettons au point de vue naturel, Dieu est pour l’âme comme une nuit aussi obscure que la foi. Néanmoins, lorsque l’âme a traversé ces trois sortes de nuit, Dieu l’éclaire surnaturellement des rayons de sa lumière, et d’une manière plus élevée, transcendante et expérimentale.
C’est le commencement de l’union parfaite, qui a lieu une fois qu’elle a passé la troisième nuit ; aussi on peut dire qu’elle est moins obscure que la seconde nuit ; mais elle est également plus obscure que la première, car celle-ci a rapport à la partie inférieure de l’homme, celle des sens, qui par conséquent est plus extérieure.
La seconde nuit, celle de la foi, a rapport à la partie supérieure de l’homme ou partie raisonnable ; elle est par conséquent plus intérieure et plus obscure dès lors qu’elle prive l’âme de la lumière de la raison ou, pour mieux m’exprimer, qu’elle l’aveugle. C’est donc à bon droit qu’elle est comparée au milieu de la nuit, parce que c’est la partie la plus centrale et la plus obscure de la nuit.
(liv.2 chap. 1)
6. La foi comme une nuit obscure
La foi, disent les théologiens, est une habitude de l’âme, certaine et obscure en même temps. Elle est obscure parce qu’elle nous fait croire des vérités révélées par Dieu même, qui sont au-dessus de toute lumière naturelle et excèdent incomparablement la portée de tout entendement humain. De là vient que cette lumière de la foi est pour l’âme comme une obscurité profonde, parce que le plus absorbe le moins et lui est supérieur.
La lumière du soleil éclipse toutes les autres lumières, celles-ci ne paraissent plus quand celle-là brille et s’impose à notre puissance visuelle ; aussi son éclat, au lieu de favoriser la vue, éblouit plutôt parce qu’il est excessif et trop disproportionné avec la puissance visuelle.
../.. Les autres sciences s’acquièrent avec la lumière de l’entendement, celle de la foi s’acquiert sans cette lumière ; il faut même faire le sacrifice de cette lumière particulière pour ne point perdre celle de la foi. Isaïe a dit en effet : Si non credideritis, non intelligetis : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. (Is. VI, 3) »
(liv.2 chap. 2)
7. Le concours actif de l’âme
Pour arriver à la transformation surnaturelle, il est clair que l’âme doit être dans les ténèbres et se soustraire à tout ce qui concerne sa vie naturelle tant sensitive que raisonnable.
Le mot surnaturel signifie ce qui est au-dessus de la nature ; par conséquent ce qui est naturel est en bas.
Mais, comme la transformation en Dieu ne dépend ni des sens ni de l’habileté humaine, l’âme doit se dépouiller complètement et volontairement de tout ce qu’elle peut contenir d’affection aux choses d’en haut ou d’en bas ; elle le fera dans toute la mesure où cela dépend d’elle ; et alors qui empêchera Dieu d’agir en toute liberté dans cette âme soumise, dépouillée, anéantie ?
(liv.2 chap. 3)
8. Les deux sortes d’union à Dieu, substantielle et surnaturelle
Et d’abord pour comprendre quelle est cette union dont nous parlons, il faut savoir que Dieu se trouve dans chaque âme, serait-ce celle du plus grand pécheur du monde, qu’il y demeure, et qu’il l’assiste substantiellement. Cette sorte d’union existe toujours entre Dieu et toutes les créatures, puisqu’il leur conserve l’être qu’elles possèdent ; et s’il ne leur était pas présent de cette manière-là, elles tomberaient dans le néant, et cesseraient d’exister.
Quand donc nous parlons de l’union de l’âme avec Dieu, nous n’avons pas en vue cette union qui existe en fait avec toutes les créatures, mais l’union de l’âme avec Dieu et sa transformation en lui par amour, qui n’existe pas toujours, mais seulement quand il y a ressemblance par amour ; voilà pourquoi cette union s’appelle union de ressemblance.
Celle-là s’appelle union substantielle, essentielle ou naturelle ; celle-ci au contraire s’appelle surnaturelle ; elle a lieu quand les deux volontés, celle de l’âme et celle de Dieu, sont d’accord entre elles et que l’une n’a rien qui répugne l’autre. Quand donc l’âme rejette complètement ce qui en elle répugne ou n’est pas conforme à la volonté de Dieu, elle est transformée en Dieu par amour
9. L’image de la vitre traversée par le soleil
Prenons une comparaison pour jeter plus de jour sur cette vérité. Voici le rayon du soleil qui donne sur une vitre ;
- or si la vitre a quelques taches ou quelques nuages, il ne peut l’éclairer ni la faire briller aussi complètement que si elle était purifiée de toutes taches et bien limpide ; il l’éclairera même d’autant moins qu’elle sera moins dépouillée des voiles qui la recouvrent. Ce ne sera pas la faute du rayon, mais celle de la vitre.
- Si la vitre, en effet, était tout entière pure et limpide, le rayon l’éclairerait et la pénétrerait si bien qu’elle lui serait semblable et donnerait la même clarté. Sans doute la vitre, tout en ressemblant au rayon, conserve toujours sa propre nature, bien distincte du rayon, cependant nous pouvons dire qu’elle est rayon ou lumière par participation.
Ainsi en est-il de l’âme.
Elle est toujours, au point de vue naturel, investie de la lumière divine de l’être infini. Cette lumière même demeure en elle, comme nous l’avons dit. Or si l’âme se met dans les dispositions voulues, c’est-à-dire si elle se purifie de toutes les taches ou souillures formées par les créatures, si par conséquent elle met sa volonté en accord parfait avec celle de Dieu, car l’amour que l’on a pour Dieu consiste à se dépouiller de tout ce qui n’est pas lui, l’âme devient immédiatement toute illuminée et transformée en Dieu.
Dieu lui communique si bien son être surnaturel qu’elle semble Dieu lui-même ; elle possède ce que Dieu possède ; l’union provenant de cette souveraine faveur est telle que toutes les choses de l’âme ne font qu’un avec les choses de Dieu, l’âme paraît être Dieu plutôt qu’âme ; elle est Dieu par participation.
Sans doute, elle conserve son être naturel, aussi distinct de Dieu qu’auparavant malgré sa transformation, comme la vitre est distincte du rayon tout en étant éclairée par lui.
(liv.2 chap. 4)
10. Une union proportionnée à la grâce reçue par chacun
Sans doute une âme arrive à l’union d’après le degré plus ou moins grand de ses aptitudes, et ce degré n’est pas le même pour toutes. Il dépend de la grâce que Dieu accorde à chacune ; et il est semblable à celui des saints qui voient Dieu dans le ciel. Les uns le voient d’une manière plus parfaite que les autres ; mais tous le voient ; tous sont contents et heureux, parce que leur capacité dépend des mérites plus ou moins grands qu’ils ont acquis durant leur vie mortelle.
Aussi, de même que nous rencontrons sur la terre certaines âmes qui jouissent d’une égale paix et tranquillité dans leur état de perfection et que chacune d’elles est satisfaite, cependant l’une d’elles peut être beaucoup plus élevée que les autres dans son union avec Dieu ; mais toutes sont également satisfaites, parce que la capacité de chacune d’elles est remplie. Quant à l’âme qui n’arrive pas à une pureté conforme à la capacité que Dieu lui a donnée, elle ne parviendra jamais à la satisfaction véritable ; elle n’a pas encore opéré dans ses puissances le dépouillement et le vide qui sont exigés pour la pure union avec Dieu
(liv.2 chap. 4)
11. Les trois puissances de l’âme dépouillées par les trois vertus théologales
Nous l’avons déjà dit, l’âme ne s’unit pas à Dieu sur cette terre par ce qu’elle peut entendre, goûter, imaginer ou sentir de quelque manière que ce soit, mais seulement par la foi qui correspond à l’entendement, par l’espérance qui correspond à la mémoire, et par la charité qui correspond à la volonté. Ces trois vertus font, nous l’avons dit, le vide dans nos puissances :
- la foi fait le vide dans l’entendement pour l’obscurcir et l’empêcher de comprendre ;
- l’espérance opère dans la mémoire pour la priver de la possession de tout objet créé ;
- et la charité fait le vide dans la volonté pour la dépouiller de toute affection et de tout attrait à ce qui n’est pas Dieu.
../.. C’est ainsi que ces trois vertus théologales mettent l’âme dans l’obscurité et le vide par rapport à toutes les choses créées
(liv.2 chap. 5)
12. De la gourmandise spirituelle
« Si quelqu’un veut suivre mon chemin, qu’il se renonce, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Parce que celui qui veut sauver son âme la perdra, et celui qui la perdra par amour pour moi... la sauvera. (Marc VIII, 34-35) »
Oh ! Que ne puis-je en ce moment faire comprendre, pratiquer et goûter ce que renferme cette doctrine si profonde de Notre-Seigneur ! Il nous dit de nous renoncer, pour que les personnes adonnées à la spiritualité voient combien la conduite qu’il leur convient d’avoir dans ce chemin est différente de celle que beaucoup s’imaginent.
- Les uns se figurent qu’il leur suffit de garder une certaine solitude et d’opérer quelques réformes dans leur vie ;
- d’autres se contentent de quelques exercices de vertus ; ils persévèrent dans l’oraison, s’adonnent à la mortification ; mais ils n’arrivent pas au dénûment, à cette pauvreté, à cette abnégation, à cette pureté spirituelle - ce qui est tout un - que nous demande ici Notre-Seigneur.
Car ils cherchent encore à entretenir leur nature dans les consolations et les sentiments spirituels, au lieu de se renoncer et de se dépouiller en tout par amour pour Dieu. Ils pensent qu’il suffit de la retirer des biens du monde, sans la jeter dans l’annihilation et la tenir à l’abri de toute propriété spirituelle.
Il résulte de là que si se présente l’occasion d’accomplir un acte de vertu solide et parfait, qui consiste dans le renoncement absolu à toute suavité au service de Dieu, dans la sécheresse, le dégoût, les travaux, en un mot tout ce qui constitue la croix purement spirituelle, le dénûment et la pauvreté d’esprit du Sauveur, ces personnes s’en détournent comme de la mort.
Ce qu’elles cherchent uniquement, ce sont les douceurs au service de Dieu, ses communications suaves et pleines d’attraits ; cela n’est pas le renoncement à soi-même, ni la nudité d’esprit, mais plutôt la gourmandise spirituelle.
Par là, elles se rendent ennemies de la croix du Christ ; car l’âme vraiment spirituelle cherche en Dieu ce qu’il y a d’insipide plutôt que ce qu’il y a de savoureux pour sa nature ; elle se porte vers la souffrance plutôt que vers les consolations, plutôt vers la privation de tout bien par amour pour Dieu, qu’à la possession d’un bien quelconque ; vers les aridités et les afflictions, plutôt que vers les suaves communications.
(liv.2 chap. 6)
13. Prendre sa croix pour suivre le Christ : le point de passage obligé
Voilà pourquoi je voudrai convaincre les personnes adonnées à la spiritualité que ce chemin qui mène à Dieu ne consiste pas dans la multiplicité des considérations, ni dans les méthodes, les exercices ou les goûts, bien que cela soit, d’une certaine manière, nécessaire aux commençants ;
mais dans une seule chose indispensable, celle de savoir se renoncer véritablement à l’intérieur et à l’extérieur, et de se dévouer à la souffrance par amour pour le Christ et à la mort complète de soi-même.
En étant fidèle à cet exercice, on acquiert tous les autres biens. Si on le néglige, quand il est le fondement et la racine des vertus, et si l’on prend d’autres moyens, on ne s’attache qu’à ce qui est accessoire et l’on n’avance pas, alors même que l’on serait favorisé des plus hautes lumières et que l’on serait en communication avec les anges.
(liv.2 chap. 6)
14. Imiter le Christ complètement dépouillé sur la croix
On ne réalise de progrès qu’en imitant le Christ ; il est la voie, la vérité, la vie ; personne ne va au Père si ce n’est par lui, comme il le proclame lui-même.
Il dit aussi ailleurs : Je suis la porte ; si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé (Jean XIV, 6 ; X, 9) ». Voilà pourquoi je ne regarde pas comme bon l’esprit qui veut marcher par la voix douce et facile ou refuse d’imiter le Christ.
J’ai dit que le Christ est la voie et que cette voie est la mort à notre nature tant spirituelle que sensible. Je veux l’expliquer maintenant à l’exemple du Christ, qui est notre modèle et notre lumière.
Tout d’abord, il est certain qu’il mourut aux sens d’une manière morale pendant sa vie et d’une manière naturelle à la fin de sa vie.
- Comme il l’affirme, il n’a pas eu, dans le cours de sa vie, où reposer sa tête (Mat. VIII, 20).
- A sa mort ce fut de même ; il est certain qu’alors il fut aussi abandonné et comme anéanti dans son âme. Son Père le laissa sans aucune consolation et sans nul secours ; il l’abandonna à la sécheresse la plus profonde ; voilà pourquoi il ne put s’empêcher de s’écrier à la Croix : Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me ? « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? (Mat. XXVII, 46) »
Ce fut l’abandon le plus grand et le plus sensible qu’il eût jamais éprouvé dans sa vie. Mais c’est alors aussi qu’il opérait la plus grande œuvre de sa vie, celle qui surpassait tous les miracles et les prodiges qu’il avait jamais accomplis sur la terre et au ciel, je veux dire la réconciliation du genre humain et son union à Dieu par la grâce.
Cette œuvre s’accomplissait au temps et au moment où le Sauveur était le plus complètement anéanti.
- Il l’était, en effet, dans sa réputation vis-à-vis des hommes, qui, le voyant expirer sur le bois de la Croix, non seulement ne lui donnaient pas la moindre marque d’estime, mais l’accablaient de leurs moqueries ;
- il l’était dans sa nature, puisque par elle il s’anéantissait dans la mort ;
- il l’était vis-à-vis de son Père, qui, loin de lui accorder un secours, une consolation, le délaissa et l’obligea à payer intégralement la dette de l’homme pour le réconcilier à Dieu.
Il resta ainsi comme détruit et réduit à néant. Voilà pourquoi David, parlant en son nom, a dit : Ad nihilum redactus sum et nescivi (Ps. LXXII, 22 ; « J’ai été réduit au néant, et je l’ignorais »).
L’homme spirituel doit comprendre par là le mystère de la porte et du chemin, c’est-à-dire du Christ par qui il faut passer pour s’unir à Dieu ; il doit savoir que plus il s’anéantira par amour pour Dieu, dans ses deux parties sensitive et spirituelle, plus aussi il s’unira à Dieu et plus son œuvre sera grande. Quand il arrivera à ce degré où il sera réduit à rien, et dans la suprême humiliation, son âme alors achèvera son union spirituelle avec Dieu. C’est là l’état le plus glorieux et le plus élevé auquel on puisse parvenir en cette vie.
(liv.2 chap. 6)
15. Chasser toutes les manifestations extraordinaires sensibles
J’ajoute que plus ces formes et ces manifestations corporelles sont extérieures, et moins elles profitent à l’âme et à l’esprit, à cause de la distance et de la disproportion énorme qu’il y a entre ce qui est corporel et ce qui est spirituel. Lors même qu’elles produiraient quelque bon effet spirituel, comme cela arrive toujours quand elles ont Dieu pour auteur, cet effet cependant est toujours bien moindre que si ces mêmes manifestations étaient plus spirituelles et intérieures.
Aussi, elles engendrent plus aisément l’occasion de tomber dans l’erreur, la présomption et la vanité. Comme elles sont si palpables et si matérielles, elles émeuvent profondément les sens, et il semble à l’âme qu’elles sont d’autant plus précieuses qu’elles sont plus sensibles ; elle les suit et abandonne le guide sûr de la foi : elle s’imagine que cette lumière est le guide et le moyen qui la fera parvenir au but désiré, à l’union divine ; elle s’éloigne d’autant plus du moyen et de la lumière de la foi, qu’elle fait plus de cas de pareilles manifestations.
Il y a plus. Quand l’âme se voit l’objet de telles manifestations extraordinaires, elle en conçoit très souvent une certaine satisfaction d’elle-même et s’imagine être quelque chose devant Dieu. Or cela est contre l’humilité. Le démon, en outre, sait très bien lui suggérer une secrète satisfaction d’elle-même, mais qui parfois est très manifeste : voilà pourquoi il produit parfois ces effets dans les sens ; il montre à l’œil des figures de saints et des splendeurs merveilleuses ; il fait entendre à l’ouïe des paroles très flatteuses ; il fait sentir des parfums très suaves ; il flatte le palais de douceurs exquises, et le tact de grandes délices. Son but par là est de tromper les âmes et de les entraîner dans une foule de maux.
Ainsi faut-il toujours repousser ces représentations et ces communications sensibles.
../.. ces communications sont un obstacle pour l’esprit si on ne les rejette pas, car l’âme s’y arrête et l’esprit ne prend pas son essor vers l’invisible. C’est là l’un des motifs pour lesquels Notre-Seigneur déclara à ses disciples qu’il leur convenait d’être privés de sa présence pour que le Saint-Esprit vînt en eux. C’est pour cette raison également qu’il ne permit pas à Madeleine de toucher ses pieds après sa résurrection ; il voulait l’affermir davantage dans la foi.
(liv.2 chap. 10)
16. Du danger de ne pas savoir abandonner la méditation discursive
Voilà pourquoi beaucoup de personnes qui sont adonnées à la spiritualité se trompent étrangement. Elles se sont exercées à s’approcher de Dieu par le moyen des images, des représentations et des méditations, comme il convient à des commençants ;
or Dieu veut les appeler à des biens plus élevés qui sont intérieurs et invisibles ; dans ce but, il les prive du goût et de la saveur qu’elles trouvaient dans la méditation discursive ; et elles n’en finissent plus ; elles n’ont ni courage ni savoir-faire pour se dégager de ces manières grossières et palpables auxquelles elles sont habituées ; elles travaillent même à les conserver ; elles veulent comme précédemment se servir encore des considérations et de la méditation, et s’imaginent qu’il en doit être toujours ainsi.
Cette méthode leur donne beaucoup de peine, mais leur procure très peu de suavité et même ne leur en procure aucune ; par là, au contraire, elles augmentent d’autant plus la sécheresse, la fatigue et l’inquiétude, qu’elles recherchent davantage la suavité première qu’il n’y a plus espoir de recouvrer.
Comme nous l’avons dit, l’âme ne goûte plus cette nourriture si sensible ; il lui en faut une autre plus délicate, plus intérieure, moins sensible, qui ne consiste plus dans le travail de l’imagination mais dans le repos et la quiétude, et cette nourriture est plus spirituelle.
Plus l’âme, en effet, se spiritualise, plus elle diminue les actes particuliers de ses puissances. Elle se concentre dans un seul acte général et pur, et alors ses puissances abandonnent la voie qui l’avait amenée à cet état.
C’est ainsi que cessent de marcher et s’arrêtent les pieds à la fin de la course ; car si le voyageur devait toujours marcher, il n’arriverait jamais. Si tout n’était que moyen, où et quand jouirait-on de la fin et du terme ?
(liv.2 chap. 11)
17. Les trois signes qu’il faut abandonner la méditation discursive
Les signes que l’homme adonné à la spiritualité doit découvrir en soi pour abandonner la méditation discursive sont au nombre de trois.
- Premier signe. L’âme découvre qu’il lui est désormais impossible de méditer et de se servir de l’imagination ; elle n’y puise aucun goût comme précédemment. Elle trouve, au contraire, de la sécheresse dans ce qui auparavant captivait habituellement ses sens et lui procurait de la suavité. Mais tant qu’elle y trouvera du goût et qu’elle pourra se servir de la méditation discursive, elle ne doit pas s’en éloigner, et elle y restera jusqu’à ce que son âme soit placée dans la paix et la quiétude dont nous parlerons quand il sera question du troisième signe.
- Second signe. L’âme n’éprouve aucune envie d’appliquer son imagination et ses sens à d’autres objets particuliers, soit extérieurs, soit intérieurs. Je ne dis pas qu’elle doive constater alors que son imagination ne va plus ici ou là, car cette faculté a coutume d’être vagabonde, même quand l’âme jouit d’un profond recueillement ; mais je dis qu’il s’agit du moment où l’âme n’a plus envie d’appliquer à dessein son imagination sur ces objets.
- Troisième signe. Ce troisième signe est le plus certain. L’âme se plaît à se trouver seule avec Dieu, à le regarder avec amour sans s’occuper d’aucune considération particulière ; elle jouit de la paix intérieure, du calme, et du repos ; elle ne produit aucun acte des puissances ni de la mémoire, ni de l’intelligence, ni de la volonté ; je parle d’actes au moins raisonnés qui passent d’une idée à une autre ; elle a seulement cette connaissance ou attention générale et amoureuse dont nous avons parlé, mais sans avoir l’intelligence particulière d’un autre objet.
(liv.2 chap. 11)
18. L’obscurité qui naît de la pureté : l’image du rayon de soleil dans une pièce
Aussi l’âme manquant des connaissances qui sont fournies par l’entendement et le sens selon leur capacité habituelle, ne les sent plus ; elle n’a plus sa sensibilité accoutumée. C’est là le motif pour lequel, bien que cette connaissance soit plus pure, plus simple, plus parfaite, elle est moins sentie de l’entendement et lui paraît plus obscure. Au contraire, quand elle se trouve dans un entendement moins pur et moins simple, elle lui paraît plus claire et plus importante ; parce qu’elle est alors investie, mélangée, enveloppée de quelques formes intelligibles, il est plus facile à l’entendement et aux sens de s’y arrêter.
Une comparaison fera mieux comprendre cette pensée.
Voici un rayon de soleil qui entre par la fenêtre d’un appartement ; or plus ce rayon est rempli d’atomes et de grains de poussières, plus aussi il est palpable, sensible et perceptible au sens de la vue. Mais il est évident que ce rayon est aussi moins pur, moins lumineux, moins simple, moins parfait, dès lors qu’il est rempli de tant de grains de poussière et d’atomes.
Nous voyons, en outre, que plus le rayon est pur et dégagé de cette poussière et de ces atomes, moins il est palpable, et plus il paraît obscur à l’œil matériel ; plus il est pur, et plus il paraît obscur et insaisissable. Si ce rayon était complètement pur et dégagé de tous ces atomes et de toute cette poussière même la plus subtile, il serait alors tout à fait obscur et imperceptible pour l’œil, qui n’y trouverait plus rien des objets visibles ; l’oïl n’aurait plus d’objets visibles où s’arrêter, parce que la lumière n’est pas l’objet de la vue, mais un moyen de voir l’objet visible.
Aussi, quand il n’y a point d’objets sur lesquels la lumière ou le rayon puissent se refléter, on ne voit ni cette lumière, ni ce rayon. Si un rayon, par exemple, entre par une fenêtre et sort par l’autre sans rencontrer quelque objet qui fasse corps, il semble bien qu’on ne verra rien. Et cependant le rayon serait en soi plus pur et plus limpide que quand il est tout enveloppé d’atomes visibles et qu’il se voit et se fait sentir plus lumineux.
Ainsi en est-il de la lumière spirituelle par rapport à l’entendement, qui est la vue de l’âme. Cette connaissance générale, cette lumière surnaturelle dont nous parlons, se communique avec tant de pureté et de simplicité, et dans un dégagement et éloignement si complet de toutes formes intelligibles qui sont les objets propres de l’entendement, que l’entendement ne la sent pas, ne la voit pas. Parfois même, au contraire, quand cette connaissance est plus pure, elle aveugle l’entendement, parce qu’elle le prive de ses lumières habituelles, de ses représentations ou images, et alors il se rend bien compte des ténèbres où il se trouve.
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C’est là ce que David affirme lui être arrivé quand, revenu à lui-même après un semblable oubli, il a dit : Vigilavi et factus sum sicut solitarius in tecto : « A mon réveil, je me suis trouvé comme le passereau solitaire sur le toit (Ps. CI, 8). »
Il se dit solitaire, parce qu’il est étranger à toutes les choses de la terre, et en est dégagé. Il habite sur le toit, parce que son esprit est élevé très haut. Aussi l’âme est-elle comme une personne qui ignore toutes les choses de la terre ; elle ne connaît que Dieu, et ne sait même pas comment elle le connaît.
(liv.2 chap. 11)
19. Dieu nous a tout dit en son Fils
Mais aujourd’hui que la foi est fondée sur le Christ et que la loi évangélique est manifestée dans cette ère de la grâce qu’il nous a donnée, il n’y a plus de motif pour que nous l’interrogions comme avant, ni pour qu’il nous parle ou nous réponde comme alors. Dès lors qu’il nous a donné son Fils, qui est sa Parole, il n’a pas d’autre parole à nous donner. Il nous a tout dit à la fois et d’un seul coup en cette seule Parole ; il n’a donc plus à nous parler.
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Si vous voulez encore d’autres visions ou révélations divines ou corporelles, regardez toujours dans son Humanité, et vous trouverez dans cette Humanité beaucoup plus que vous ne pensez, parce que l’apôtre saint Paul dit encore : In ipso inhabitat omnis plenitudo Divinitatis corporaliter : « En lui habite corporellement la plénitude de la Divinité (Col. II, 9). »
(liv.2 chap. 21)
