Introduction à la vie dévote de François de Sales - un florilège
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INTRODUCTION A LA VIE DÉVOTE, DE SAINT FRANÇOIS DE SALES, ÉVÊQUE ET PRINCE DE GENÈVE, INSTITUTEUR DE L’ORDRE DE LA VISITATION DE SAINTE MARIE., Édition corrigée A. M. D. G., A LYON, CHEZ PERISSE FRÈRES, LIBRAIRES, rue Mercière, nº 33. A PARIS, AU DÉPÔT DE LIBRAIRIE DE PERISSE FRÈRES, place Saint-André-des Arts, nº 11, 1832.
- La mise en page, la typographie sont de notre fait ;
- Idem pour les titres et sous-titres.
- Nous avons corrigé les occurrences du mot « ame » en « âme »
Table des matières
- ORAISON DÉDICATOIRE
- ****** Première partie : résolution formelle d’embrasser la voie de la dévotion
- 1. La vie dévote est possible au milieu du monde
- 2. La vraie dévotion ou l’amour de Dieu opérant au maximum - une comparaison avec les oiseaux
- 3. La dévotion convertit l’amer en sucré
- 4. Que la dévotion sied à tous les états et qu’elle les annoblit
- 5. De la nécessité d’obéir à un guide comme à un ange
- 6. De la purgation et de la nécessité de garder courage
- 7. Qu’il faut non seulement couper mais déraciner la plante du péché
- 8. De la contrition pour déraciner le péché
- ****** Deuxième partie : les moyens des sacrements et de l’oraison
- 9. Diverses façons de se rendre présent à Dieu
- 10. Du bouquet spirituel
- 11. Savoir redescendre du mont Thabor
- 12. Être persévérant en temps de sécheresse
- 13. De la confession humble et confiante
- 14. La persécution d’un monde hostile
- 15. De la nécessité de faire oraison sur l’humanité sainte du Christ
- 16. La retraite dans la solitude mentale
- 17. Assister à la Messe quotidiennement
- 18. Honorer les habitants du ciel
- 19. De la condition pour communier souvent
- 20. Que le devoir conjugal n’empêche pas la communion
- ****** Troisième partie : de l’exercice des vertus générales et particulières
- 21. Ne pas chercher les élévations mystiques
- 22. Que chaque état comporte ses vertus particulières
- 23. De la chasteté à laquelle tous sont appelés
- 24. Fréquenter les chastes
- 25. De la pauvreté de cœur
- 26. De l’avare qui s’ignore
- 27. De la vraie pauvreté en esprit
- 28. De l’amitié qui convient aux laïcs mais non aux religieux
- 29. Des mortifications indues de la chair
- 30. De s’occuper d’abord de ce qu’on a
- ****** Quatrième partie : des pièges tendus par l’ennemi
- ****** Cinquième partie : faire le point
ORAISON DÉDICATOIRE
Ô doux Jésus ! mon Seigneur, mon Sauveur et mon Dieu, me voici prosterné devant votre Majesté, vouant et consacrant cet écrit à votre gloire.
Animez-en les paroles de votre sainte bénédiction, afin que les âmes pour lesquelles je l’ai fait, en puissent recevoir les inspirations que je leur désire, et particulièrement celle d’implorer sur moi votre immense miséricorde, afin qu’en montrant aux autres le chemin de la dévotion en ce monde, je ne sois pas réprouvé et confondu éternellement dans l’autre ;
mais qu’à jamais je chante avec eux pour cantique de triomphe le mot que de tout mon cœur je prononce maintenant en témoignage de fidélité parmi les hasards de cette vie mortelle :
Vive Jésus ! vive Jésus !
Oui, Seigneur Jésus, vivez et régnez en nos cœurs par tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
************ Préface
1. La vie dévote est possible au milieu du monde
Ceux qui ont traité de la dévotion ont presque tous regardé l’instruction des personnes retirées du monde : on du moins ils ont enseigné une sorte de dévotion qui conduit à cette entière retraite.
Pour moi j’ai l’intention d’instruire ceux qui vivent dans les villes, dans leur ménage, à la cour, et qui par leur condition sont obligés de mener une vie commune quant à l’extérieur, lesquels bien souvent, sous le prétexte d’une prétendue impossibilité, ne veulent pas même penser à l’entreprise de la vie dévote, s’imaginant que, comme aucun animal n’ose goûter de la graine du Palma Christi, nul homme aussi ne doit prétendre à la palme de la piété chrétienne, tandis qu’il vit parmi les embarras des affaires temporelles.
Or je leur montre ici le contraire ;
car, de même que les mères-perles vivent au sein de la mer sans prendre une seule goutte d’eau marine ; que vers les îles Chélidoines il y a des fontaines d’eau douce au milieu des eaux salées de l’océan, et que les pyraustes volent à travers les flammes sans se brûler les ailes ;
de même aussi une âme vigoureuse et constante peut vivre dans le monde sans prendre l’humeur mondaine, trouver les sources d’une douce piété parmi les ondes amères du siècle, et voler entre les flammes des convoitises terrestres sans brûler les ailes des saints désirs de la vie dévote.
(préface)
************ Première partie : la résolution formelle d’embrasser la voie de la dévotion
2. La vraie dévotion ou l’amour de Dieu opérant au maximum - une comparaison avec les oiseaux
La vraie et solide dévotion, Philothée, présuppose l’amour de Dieu, ou plutôt elle n’est autre chose qu’un vrai amour de Dieu ; je dis un vrai amour, et non pas un amour tel quel ; car
- en tant que l’amour divin embellit notre âme, il s’appelle grâce, comme nous rendant agréables aux yeux de Dieu ;
- en tant qu’il nous donne la force de faire le bien, il s’appelle charité ;
- mais quand il en est venu à ce degré de perfection, de nous porter non-seulement à faire le bien, mais encore à le faire soigneusement, fréquemment et promptement, alors il s’appelle dévotion, et j’explique ceci par une comparaison.
Les autruches ne volent jamais, bien qu’elles aient des ailes. Les poules volent, mais pesamment, rarement, et fort bas. Au contraire, les aigles, les colombes, les hirondelles ont le vol vif, élevé et presque continuel.
Ainsi les pécheurs ne volent pas en Dieu, mais font toutes leurs courses sur la terre et pour la terre : les gens de bien, qui n’ont pas encore atteint la dévotion, volent en Dieu par leurs bonnes actions, mais rarement, lentement et pesamment : et il n’y a que les personnes dévotes qui s’élèvent en Dieu d’un vol prompt, fréquent et élevé.
En un mot, la dévotion n’est autre chose qu’une certaine agilité et vivacité spirituelle, par laquelle la charité fait ses œuvres en nous, ou nous par elle, promptement et affectionnément ; et comme il appartient à la charité de nous faire pratiquer universellement tous les commandemens de Dieu, il appartient à la dévotion de nous les faire observer avec toute la diligence et toute la ferveur possibles.
(première partie, chap. 1)
3. La dévotion convertit l’amer en sucré
Le monde voit que les dévots jeûnent, prient, souffrent les injures, servent les malades, donnent aux pauvres, veillent, répriment leur colère, font violence à leurs passions, se privent des plaisirs sensuels, et font mille autres choses qui de leur nature sont pénibles et rigoureuses ;
mais le monde ne voit pas la dévotion intérieure qui rend toutes ces pratiques agréables, douces et faciles.
Regardez les abeilles sur le thym : elles y trouvent un suc fort amer ; mais en le suçant elles le convertissent en miel : parce que telle est leur propriété
(première partie, chap. 2)
4. Que la dévotion sied à tous les états et qu’elle les annoblit
Dieu, en créant le monde, commanda aux plantes de porter leurs fruits, chacune selon son espèce. Ainsi commande-t-il aux chrétiens, qui sont les plantes vivantes de son Église, de produire des fruits de dévotion, chacun selon sa qualité et son état.
La dévotion doit être différemment pratiquée par le gentilhomme, par l’artisan, par le valet, par le prince, par la veuve, par la fille, par la femme mariée ; et non-seulement cela, mais il faut encore accommoder la pratique de la dévotion aux forces, aux affaires et aux devoirs de chaque particulier.
../.. Non, Philothée, la dévotion ne gâte rien quand elle est vraie, ou plutôt il n’est rien qu’elle ne perfectionne ; et si elle nuit à la vocation légitime de quelqu’un, c’est une preuve qu’elle est fausse.
L’abeille, dit Aristote, tire son miel des fleurs, sans les endommager aucunement, les laissant fraîches et entières comme elle les a trouvées. Mais la vraie dévotion fait encore mieux, car non-seulement elle ne gâte en rien les vocations et les affaires, où l’on se trouve, mais au contraire elle les orne et les embellit.
Toutes sortes de pierreries, étant jetées dans le miel, en deviennent plus éclatantes, chacune selon sa couleur : de même aussi chacun devient plus agréable dans sa vocation, quand il y joint la dévotion : le soin de la famille en est plus paisible, l’amour des époux plus sincère, le service du prince plus fidèle, et toutes sortes d’occupations plus douces et plus aimables.
C’est une erreur, et même une hérésie, de vouloir bannir la vie dévote de la compagnie des soldats, de la boutique des artisans, de la cour des princes, du ménage des gens mariés.
Il est vrai, Philothée, que la dévotion purement contemplative, monastique et religieuse, est impraticable en ces sortes de vacations ; mais aussi, outre ces trois dévotions, il y en a plusieurs autres, très-propres à perfectionner ceux qui vivent dans le monde
(première partie, chap. 3)
5. De la nécessité d’obéir à un guide comme à un ange
Le jeune Tobie, se disposant à partir pour Ragez : « Je ne sais nullement le chemin, dit-il à son père. Va donc, répliqua le vieillard, et cherche quelque homme qui te conduise. »
Je vous en dis autant, chère Philothée : voulez-vous sincèrement vous acheminer vers la dévotion ? cherchez quelque homme de bien qui vous guide et vous conduise. C’est ici l’avertissement des avertissemens : quoi que vous fassiez, dit le dévot Avila, vous ne trouverez jamais si sûrement la volonté de Dieu qu’en prenant le chemin de cette humble obéissance que les saints ont toujours tant recommandée et pratiquée.
../..
Or, quand vous l’aurez trouvé, pensez effectivement que c’est un ange pour vous. Ne le considérez pas comme un simple homme, et ne mettez pas votre confiance en lui à cause de son grand savoir, mais bien à cause de Dieu, qui vous secourra et vous parlera par son entremise, mettant dans son cœur et sur ses lèvres tout ce dont vous aurez besoin : en sorte que vous devez l’écouter comme un ange qui descend du Ciel pour vous y mener.
Traitez avec lui à cœur ouvert, en toute simplicité, lui manifestant clairement votre bien et votre mal, sans aucune espèce de déguisement ni de détour. Par ce moyen, le bien sera plus sûr, et le mal plus promptement réparé. Votre âme en sera aussi plus forte dans ses peines, et plus modérée dans ses consolations.
(première partie, chap. 4)
6. De la purgation et de la nécessité de garder courage
Hélas ! quelle pitié de voir des âmes engagées depuis peu dans la dévotion, s’inquiéter à cause de leurs fautes, se troubler, se décourager, presque jusqu’à vouloir tout quitter et retourner en arrière !
Et d’un autre côté, quelle dangereuse tentation pour une âme de se croire guérie de ses moindres imperfections dès le premier jour de sa conversion, se regardant comme parfaite presqu’avant d’être faite, et se mettant à voler sans ailes !
O Philothée, que la rechute est à craindre, quand on veut ainsi se tirer trop tôt des mains du médecin !
../.. .
L’exercice qui consiste à purifier notre âme de plus en plus, ne peut et ne doit se terminer qu’avec notre vie ; ne nous troublons donc point dans nos imperfections ; car notre perfection consiste à les combattre, et nous ne saurions les combattre sans les voir, ni les vaincre sans les rencontrer ; et notre victoire ne consiste pas à ne les pas sentir, mais bien à n’y pas consentir.
Ce n’est pas y consentir que d’en être incommodé. Il faut bien que, pour l’exercice de notre humilité, nous soyons quelquefois blessés dans ce combat spirituel.
Mais nous ne sommes jamais vaincus, que quand nous venons à perdre ou la vie, ou le courage ; or, les imperfections et les péchés véniels ne sauroient nous ôter la vie spirituelle, puisqu’elle ne se perd que par le péché mortel ; il reste donc seulement qu’elles ne nous fassent point perdre le courage. (première partie chap.5)
7. Qu’il faut non seulement couper mais déraciner la plante du péché
Philothée, puisque vous voulez entreprendre la vie dévote, il ne faut pas seulement vous contenter de quitter le péché, mais il faut encore délivrer tout-à-fait votre cœur des actions qui dépendent du péché.
Car, outre le danger de la rechute, ces misérables affections amolliroient perpétuellement votre esprit, et l’appesantiroient de telle sorte qu’il ne pourroit plus faire de bonnes œuvres avec cette promptitude, cette persévérance et ce zèle, qui sont de l’essence de la vraie dévotion.
Les âmes qui, après avoir quitté le péché, ont encore ces affections et ces langueurs, ressemblent, à mon avis, aux personnes qui ont les pâles couleurs : elles ne sont pas absolument malades, mais toutes leurs actions sont malades : elles mangent sans goût, dorment sans repos, rient sans joie, et se traînent plutôt qu’elles ne marchent. De même ces âmes font le bien avec des lassitudes spirituelles si grandes, que leurs bonnes œuvres, déjà fort petites en nombre et en effet, cessent d’avoir la moindre grâce.
(première partie, chap. 7)
8. De la contrition pour déraciner le péché
Il faut pour cela se former une vive et forte idée de tout le mal que le péché nous apporte, et entrer ainsi dans de profonds sentimens de contrition. Car si la contrition, toute foible qu’elle est, pourvu qu’elle soit vraie, suffit pour nous purifier du péché, surtout quand elle est jointe à la vertu des sacremens : quand elle est grande et véhémente, elle va jusqu’à délivrer le cœur de toutes les affections qui dépendent du péché.
./..
Or, pour parvenir à cette vive contrition, il faut que vous vous exerciez soigneusement aux méditations suivantes, très-propres à déraciner de votre cœur, moyennant la grâce de Dieu, le péché, et les principales affections du péché ; aussi les ai-je composées exprès pour cela ; vous les ferez l’une après l’autre, dans l’ordre que j’ai marqué, n’en prenant qu’une pour chaque jour, et vous y employant le matin, autant que possible, parce que c’est le temps le plus favorable aux fonctions de l’esprit. Après cela, vous en repasserez ce que vous pourrez en vous-même dans le courant de la journée ; que si votre esprit n’est pas encore fait à la méditation, voyez ce qui est dit à ce sujet dans la seconde partie de cet ouvrage.
(première partie, chap. 8)
************ Deuxième partie : les moyens des sacrements et de l’oraison
9. Diverses façons de se rendre présent à Dieu
Or, pour vous mettre en la présence de Dieu, je vous propose quatre moyens principaux, dont vous pourrez utilement vous servir dans les commencemens.
Le premier consiste à se bien pénétrer de l’immensité de Dieu, c’est-à-dire à se bien remplir de cette pensée, que Dieu est en tout et partout, et qu’il n’y a lieu ni chose au monde où il ne soit d’une très-véritable présence ; en sorte que, comme les oiseaux trouvent partout l’air de quelque côté qu’ils se tournent, de même nous trouvons partout Dieu, en quelque lieu que nous allions ou que nous soyons. C’est là une vérité que tout le monde sait, mais à laquelle on ne fait pas assez d’attention
../..
Le second moyen de se mettre en cette sainte présence, c’est de penser que non-seulement Dieu est dans le lieu où vous êtes, mais qu’il est encore très-particulièrement dans votre cœur, et au fond de votre esprit, qu’il anime et vivifie de sa divine présence, étant là comme le cœur de votre cœur, et l’esprit de votre esprit. Car comme l’âme étant répandue par tout le corps, se trouve présente sur tous les points, et réside cependant dans le cœur d’une manière spéciale ; de même, Dieu étant très-présent à toutes choses, remplit néanmoins notre esprit d’une présence plus parfaite.
../..
Le troisième moyen, c’est de considérer [1].
Or, ceci n’est pas une simple imagination de ma part, mais une vérité positive ; car bien que nous ne le voyions pas comme saint Étienne au temps de son martyre, il n’en est pas moins certain que du haut de sa gloire il a constamment les yeux fixés sur nous. Nous pouvons donc dire avec l’épouse du Cantique : C’est lui-même qui est derrière notre muraille, regardant par la fenêtre et à travers le treillis.
La quatrième manière consiste simplement à s’imaginer que le Sauveur est présent à côté de nous dans son humanité sainte, comme nous avons coutume de nous représenter nos amis, et de dire : Je m’imagine voir un tel faire ceci et cela, il me semble que je le vois, ou autre chose semblable.
Mais si le très-saint Sacrement de l’autel étoit présent, alors cette présence seroit réelle et non purement imaginaire : car les espèces et apparences du pain sont comme une tapisserie derrière laquelle notre Seigneur se cache, et d’où il nous voit et nous considère très-bien, quoique nous ne le voyions pas en sa propre forme.
Vous userez donc de l’un de ces quatre moyens, pour mettre votre ame en la présence de Dieu avant l’oraison ; et ne songez pas à les vouloir employer tous ensemble, mais un seulement à la fois, et cela encore brièvement et simplement.
(seconde partie - chap.2)
10. Du bouquet spirituel
A tout cela, j’ai ajouté qu’il falloit cueillir un petit bouquet de dévotion. Ceux qui se sont promenés dans un beau jardin n’en sortent pas volontiers sans prendre quatre ou cinq fleurs, pour les garder et les sentir le long de la journée ; de même, notre esprit ayant parcouru quelque mystère par la méditation, nous devons choisir une, deux ou trois pensées, que nous aurons trouvées le plus à notre goût et les plus utiles à notre avancement, pour nous en ressouvenir le reste du jour et jouir spirituellement de leur bonne odeur.
Or, cela se fait sur le lieu même de la méditation, en s’y promenant ou en l’y entretenant quelque temps après, dans le silence et dans le recueillement.
(seconde partie – chap. 7)
11. Savoir redescendre du mont Thabor
Au sortir de l’oraison, il faut prendre garde de ne point donner de secousse à votre cœur, car vous épancheriez le baume que vous avez reçu dans l’oraison ; je veux dire qu’il faut garder, s’il est possible, encore un peu de silence, et remuer tout doucement votre cœur, pour le faire passer de l’oraison aux affaires, conservant, tant que vous pourrez, les sentimens et les affections que vous avez conçus.
../..
Que si vous rencontrez quelqu’un que vous soyez obligée d’entretenir ou d’entendre, il n’y a remède, il faut bien en passer par là ; mais alors faites-le de telle sorte, que vous regardiez aussi à votre cœur, afin que la liqueur de la sainte oraison ne s’épanche que le moins possible.
Il faut même que vous vous accoutumiez à passer de l’oraison à tous les devoirs que votre vocation et votre état exigent de vous, quoiqu’ils paroissent fort éloignés des affections que vous aurez reçues dans l’oraison.
Ainsi, un avocat doit savoir passer de l’oraison à la plaidoirie, un marchand à son commerce, une femme mariée au devoir de son mariage et au tracas de la maison ; et tout cela avec tant de douceur et de tranquillité, que l’esprit n’en soit aucunement troublé ; car, puisque l’un et l’autre sont également de la volonté de Dieu, il faut passer de l’un à l’autre avec un grand esprit d’humilité et de dévotion.
(seconde partie – chap. 8)
12. Être persévérant en temps de sécheresse
S’il vous arrive, Philothée, de n’avoir point de goût ni de consolation en méditant, je vous conjure de ne pas vous en troubler, mais de recourir simplement aux remèdes que je vais vous indiquer.
Quelquefois ouvrez la porte aux paroles vocales, plaignez-vous amoureusement à Notre-Seigneur, confessez-lui votre indignité, priez-le qu’il vous aide, baisez son image, si vous l’avez ; dites-lui ces paroles de Jacob : Je ne vous quitterai jamais, Seigneur, que vous ne m’ayez donné votre bénédiction ; ou bien celles-ci de la Cananéenne : Oui, Seigneur, je suis une chienne ; mais les chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
Une autre fois, prenez un livre, et lisez-le avec attention, jusqu’à ce que votre esprit soit réveillé et dispos ;
ou bien excitez votre cœur par quelque acte de dévotion extérieure, vous prosternant en terre, croisant les mains sur la poitrine, embrassant un crucifix : tout cela s’entend, si vous êtes seule et hors de tout regard.
Que si après cela vous n’êtes pas consolée, quelque grande que soit votre sécheresse, ne vous troublez pas, mais continuez à vous tenir en une contenance dévote devant Dieu.
Combien y a-t-il de courtisans qui vont cent fois l’année au lever du prince, sans espérance de lui parler, mais seulement pour être vus de lui, et pour lui rendre leurs devoirs !
Ainsi devons-nous venir, Philothée, à la sainte oraison, purement et simplement pour rendre notre devoir et témoigner notre fidélité.
(seconde partie – chap. 9)
13. De la confession humble et confiante
Voilà donc, chère Philothée, les méditations nécessaires à la fin que nous nous proposons. Quand vous les aurez faites, allez avec courage et humilité faire votre confession générale ; mais, je vous en prie, ne vous laissez troubler par aucune vaine frayeur. Le scorpion n’est dangereux que lorsqu’il nous pique : mais étant réduit en huile, il devient un grand remède contre sa propre piqûre : de même le péché n’est honteux que quand nous le faisons ; mais étant converti en confession et en pénitence, il est honorable et salutaire.
La contrition et la confession sont comme des fleurs belles et suaves, qui effacent la laideur du péché et en dissipent la mauvaise odeur. Simon le Lépreux disoit que Magdeleine étoit une pécheresse ; mais Notre-Seigneur disoit que non, et ne parloit plus que des parfums qu’elle avoit répandus, et de la grandeur de sa charité.
Si nous sommes bien humbles, Philothée, notre péché nous déplaira infiniment, parce que Dieu en est offensé ; mais l’accusation de notre péché nous sera douce et agréable, parce que Dieu en est honoré ; c’est au reste pour nous une sorte d’allégement de bien dire au médecin le mal qui nous tourmente.
Quand vous serez arrivée devant votre père spirituel, imaginez-vous être à la montagne du Calvaire, sous les pieds de Jésus-Christ crucifié, dont le précieux sang coule de toutes parts pour vous laver de vos iniquités ; car, bien que ce ne soit pas le propre sang du Sauveur, c’est néanmoins le mérite de son sang répandu qui arrose abondamment les pénitens dans le confessionnal.
Ouvrez donc bien votre cœur pour en faire sortir les péchés par la confession ; car à mesure qu’ils en sortiront, le précieux mérite de la passion divine y entrera pour le remplir de bénédictions.
(seconde partie, chap. 19)
14. La persécution d’un monde insensé
Pour être bien avec le monde, il faudroit se perdre avec lui. Il n’est pas possible de le contenter, tant il est bizarre ; Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites qu’il est possédé ; le Fils de l’homme est venu mangeant et buvant, et vous dites qu’il est samaritain.
../.. ainsi, quoi que nous fassions, le monde nous fera toujours la guerre : si nous sommes longtemps à nous confesser, il demandera ce que nous pouvons tant avoir à dire ; si nous y sommes peu de temps, il dira que nous ne disons pas tout ;
il épiera tous nos mouvemens : pour une seule petite parole d’aigreur, il protestera que nous sommes insupportables ; le soin de nos affaires lui semblera avarice, et notre douceur il l’appellera niaiserie ; au lieu que pour les enfans du siècle, leurs colères seront générosités ; leur avarice, économie ; leur licence, noble liberté ; il n’est rien de tel que les araignées pour gâter l’ouvrage des abeilles.
Laissons là ce monde aveugle, Philothée ; qu’il crie tant qu’il voudra comme un chat-huant pour inquiéter les oiseaux du jour : soyons fermes en nos desseins, invariables en nos résolutions ; la persévérance fera bien voir si c’est vraiment tout de bon que nous sommes dévoués à Dieu, et engagés dans la vie dévote.
Les comètes et les planètes sont presque également lumineuses en apparence ; mais les comètes disparoissent en peu de temps, n’étant que de certains feux passagers ; au lieu que les planètes ont une clarté perpétuelle.
Ainsi l’hypocrisie et la vraie vertu ont beaucoup de ressemblance à l’extérieur ; mais on les distingue facilement l’une de l’autre, en ce que l’hypocrisie n’a point de durée, et se dissipe comme la fumée, tandis que la vraie vertu est toujours ferme et constante. Ce ne nous est pas un petit avantage pour bien assurer le commencement de notre dévotion, que d’en recevoir de l’opprobre et de la calomnie ; car nous évitons par ce moyen le péril de la vanité et de l’orgueil, qui sont comme les sages-femmes d’Egypte, auxquelles le Pharaon infernal a ordonné de tuer les enfans mâles d’Israël le jour même de leur naissance.
Nous sommes crucifiés au monde, le monde nous doit être crucifié : il nous tient pour fous, tenons-le pour insensé.
(partie 2, chap. 1)
15. De la nécessité de faire oraison sur l’humanité sainte du Christ
1. L’oraison mettant notre esprit en face de la lumière divine, et exposant notre volonté à la chaleur de l’amour céleste, il n’y a rien d’aussi propre à purger notre entendement de ses ignorances, et notre volonté de ses affections mauvaises. C’est l’eau de bénédiction, qui, par sa douce fraîcheur, fait reverdir et fleurir les plantes de nos bons désirs, lave nos âmes de leurs imperfections, et désaltère nos cœurs brûlés par les passions.
2. Mais surtout je vous conseille l’oraison mentale et d’affection, particulièrement celle qui a pour objet la vie et la passion de Notre-Seigneur. En le regardant souvent par la méditation, toute votre ame se remplira de lui, vous apprendrez à le connoître, et vos actions se formeront sur le modèle des siennes.
Il est la lumière du monde : c’est donc en lui, par lui, et pour lui que nous devons être éclairés. Il est l’arbre du désir ; c’est donc à son ombre que nous devons nous rafraîchir ; il est la vraie fontaine de Jacob, c’est donc dans ses eaux que nous devons nous laver de toutes nos souillures ;
enfin, les enfans, à force d’entendre leurs mères, et de bégayer avec elles, apprennent à parler leur langage ; et nous aussi, demeurant auprès du Sauveur par la méditation, et observant avec soin ses paroles, ses actions et ses sentimens, nous apprendrons, moyennant sa sainte grâce, à parler, à agir et à vouloir comme lui.
Il faut s’arrêter là, Philothée ; et, croyez-moi, nous ne saurions aller à Dieu le Père que par cette porte ;
car, de même que la glace d’un miroir ne sauroit arrêter notre vue, si elle n’étoit enduite par derrière de plomb ou d’étain ; de même la Divinité n’auroit pu jamais être bien contemplée par nous en ce bas monde, si elle ne se fût jointe à l’humanité sacrée du Sauveur ;
or, puisqu’il en est ainsi, il est visible que la vie et la mort de Jésus sont l’objet le plus proportionné à notre foiblesse, le plus doux, le plus délicieux, le plus profitable que nous puissions choisir pour nos méditations ordinaires.
Ce n’est pas pour rien que le Sauveur s’appelle le pain descendu du Ciel ; car, comme le pain doit être mangé avec toutes sortes de viandes, de même aussi le Sauveur doit être médité, considéré et recherché dans toutes nos prières et dans toutes nos actions.
(partie 2, chap. 1)
16. La retraite dans la solitude mentale
Comme les oiseaux ont des nids sur les arbres pour s’y retirer quand ils en ont besoin ; et comme les cerfs ont leurs buissons et leurs forts pour s’y mettre à l’abri des ardeurs de l’été ; de même, Philothée, nos cœurs doivent choisir chaque jour quelque place, soit sur le mont Calvaire, soit dans les plaies de Notre-Seigneur, soit dans quelqu’autre lieu près de lui, pour s’y retirer en toute rencontre et s’y faire comme un fort et un buisson où ils puissent se reposer des affaires extérieures, et se mettre à l’abri des tentations.
Bienheureuse sera l’âme qui pourra dire ainsi en vérité à Notre-Seigneur : Vous êtes ma maison de refuge, mon rempart contre mes ennemis, mon toit contre la pluie et mon ombre contre la chaleur.
Souvenez-vous donc, Philotée, de faire tous les jours quelques petites retraites dans la solitude de votre cœur, pendant que vous êtes extérieurement au milieu des conversations et des affaires.
Cette solitude mentale ne peut nullement être empêchée par ceux qui vous environnent : car ils ne sont pas autour de votre cœur, mais bien autour de votre corps ; et ainsi, quel que soit leur nombre, votre cœur n’en est pas moins seul en présence de Dieu seul.
C’est à cela que s’exerçoit le roi David parmi toutes ses occupations, et nous en voyons mille traits dans ses psaumes ; comme quand il dit : O Seigneur ! je suis toujours avec vous : je vous vois toujours devant moi. J’ai levé les yeux vers vous, ô mon Dieu ! qui habitez le Ciel. Mes yeux sont toujours tournés vers Dieu.
(partie 2, chap. 12)
17. Assister à la Messe quotidiennement
1. Je ne vous ai point encore parlé du soleil des exercices spirituels, qui est le très-saint, très-sacré, et très-adorable sacrifice et sacrement de l’autel, centre de la religion chrétienne, cœur de la dévotion, âme de la piété, mystère ineffable, et profond abîme de la charité divine par lequel Dieu, en se donnant réellement à nous, nous communique magnifiquement ses grâces et ses faveurs.
2. La prière faite en union de ce divin sacrifice a une force merveilleuse ; car l’âme se trouvant alors comme appuyée sur son bien-aimé, abonde en faveurs célestes, et reçoit tant de consolations et de suavités spirituelles, qu’elle ressemble, pour me servir de l’expression du Cantique, à ces colonnes de fumée qui s’échappent de la myrrhe et de l’encens et des bois aromatiques les plus exquis.
3. Faites donc tous vos efforts pour assister tous les jours à la sainte messe, afin d’offrir avec le prêtre le sacrifice que votre Sauveur offre continuellement à Dieu son Père pour vous et pour toute l’Eglise. Toujours les anges s’y trouvent en grand nombre, dit saint Jean Chrysostôme, pour honorer par leur présence ce saint et redoutable mystère ; et nous y trouvant avec eux, nous ne pouvons que recevoir une très-heureuse influence d’une telle société
. Les chœurs de l’Eglise triomphante et ceux de l’Eglise militante se tiennent unis à Notre-Seigneur pendant cette divine action, pour nous gagner par lui, avec lui, et en lui, le cœur de Dieu son Père, et attirer sur nous toute sa miséricorde.
Quel bonheur donc pour une âme dévote de contribuer par ses propres affections à un bien si précieux et si désirable !
(partie 2, chap. 14)
18. Honorer les habitants du ciel
Honorez, révérez et respectez d’un amour spécial la sainte et glorieuse Vierge Marie ; elle est mère de notre souverain Père, et par conséquent notre grand’mère. Recourons donc à elle, et, comme ses petits enfans, jetons-nous dans son giron avec une confiance parfaite, à tous momens et en toutes rencontres. Appelons à nous cette douce mère, invoquons son amour maternel, et tâchant d’imiter ses vertus, ayons pour elle un cœur vraiment filial.
Rendez-vous fort familière avec les anges : regardez-les comme réellement présens à toutes vos actions, quoique d’une manière invisible.
Aimez surtout et respectez l’ange du diocèse où vous êtes, les anges des personnes avec lesquelles vous vivez, et spécialement le vôtre : priez-les souvent, offrez-leur de fréquentes louanges, et employez leur bon secours dans toutes vos affaires, soit spirituelles, soit temporelles, afin qu’ils coopèrent à vos intentions.
…/.. Choisissez quelques saints dont la vie vous plaise davantage à méditer et à imiter, et en qui vous placiez plus particulièrement votre confiance. Celui dont vous portez le nom vous est déjà tout assigné par votre baptême
(partie 2, chap. 16)
19. De la condition pour communier souvent
Mais, Philothée, vous voyez que saint Augustin exhorte et conseille bien fort que l’on communie tous les dimanches ; faites-le donc tant qu’il vous sera possible.
Si, comme je le suppose, vous n’avez aucune sorte d’affection au péché mortel, ni aucune affection au péché véniel, vous êtes dans la vraie disposition que saint Augustin demande, et même dans une disposition encore plus excellente, puisque non-seulement vous n’avez pas la volonté de pécher, mais que vous n’avez pas même l’affection du péché ; en sorte que, si votre père spirituel le trouvoit bon, vous pourriez utilement communier plus souvent encore que tous les dimanches.
(partie 2, chap. 20)
20. Que le devoir conjugal n’empêche pas la communion
A l’égard des gens mariés, il suffit de leur dire que sous l’ancienne loi c’étoit une chose désagréable à Dieu que les créanciers exigeassent, pendant les jours de fêtes, le paiement de ce qu’on leur devoit, mais ce n’étoit point une chose mauvaise pour le débiteur de payer des dettes ces jours-là si on l’exigeoit ;
de même dans l’état du mariage exiger le devoir nuptial le jour de la communion, c’est manquer à une sainte bienséance, quoique ce ne soit pas un péché grave ; mais s’acquitter ces jours-là de ce devoir si on l’exige, c’est se conformer à la religion.
Il est donc vrai que cette sujétion du mariage ne doit priver de la communion aucun de ceux qui sont animés du désir d’y participer.
Certes, dans la primitive Eglise, les chrétiens ne laissoient pas de communier tous les jours, quoiqu’ils fussent mariés et qu’ils eussent un grand nombre d’enfans. C’est pourquoi j’ai dit que la fréquente communion ne donnoit aucune sorte d’incommodité ni au pères, ni aux femmes, ni aux maris, pourvu que l’âme qui communie soit prudente et discrète.
(partie 2, chap. 20)
************ Troisième partie : de l’exercice des vertus générales et particulières
21. Ne pas chercher les élévations mystiques
Il y a certaines choses que plusieurs estiment vertus, et qui ne le sont aucunement : il faut que je vous en dise un mot. Ce sont les extases ou ravissemens, les insensibilités, impassibilités, unions déifiques, élévations, transformations, et autres semblables perfections dont traitent quelques livres, en promettant d’élever l’âme jusqu’à la contemplation purement intellectuelle, à l’application essentielle de l’esprit, et à la vie suréminente.
Prenez-y garde, Philothée, ces perfections ne sont pas des vertus, mais plutôt des récompenses que Dieu donne à la vertu, ou bien encore des communications anticipées de la félicité éternelle dont Dieu donne quelquefois à l’homme un avant-goût afin de lui en faire désirer la pleine et entière jouissance. Il ne faut nullement prétendre à de pareilles grâces, puisqu’elles ne sont pas nécessaires pour bien servir et aimer Dieu, qui doit être notre unique prétention.
Aussi, bien souvent ne sont-ce pas des grâces qui puissent être acquises par le travail et l’application, mais bien des états purement passifs, où nous n’avons qu’à recevoir, sans pouvoir rien faire par nous-mêmes.
J’ajoute que n’ayant ici point d’autre intention que de devenir des gens de bien, des hommes pieux, des femmes pieuses ; c’est à cela seul qu’il faut nous attacher.
Que s’il plaît ensuite à Dieu de nous élever jusqu’à ces perfections angéliques, nous serons alors de bons anges ; mais en attendant, exerçons-nous simplement, humblement et dévotement aux petites vertus que Notre-Seigneur propose à notre soin et à notre travail, comme sont la patience, la débonnaireté, la mortification du cœur, l’humilité, l’obéissance, la pauvreté, la modestie, la condescendance pour le prochain, le support de ses imperfections, la diligence et la sainte ferveur.
(partie 3, chap. 2)
22. Que chaque état comporte ses vertus particulières
Chaque état a besoin de pratiquer quelque vertu particulière : autres sont les vertus d’un prélat, autres celles d’un prince, autres celles d’un militaire, autres celles d’une femme mariée, autres celles d’une veuve ; et bien que tous doivent avoir toutes les vertus, tous néanmoins ne les doivent pas pratiquer également, chacun doit particulièrement s’adonner à celles qui sont propres au genre de vie auquel il est appelé.
(partie 3, chap. 1)
23. De la chasteté à laquelle tous sont appelés
La chasteté est le lis des vertus, et dès cette vie elle nous rend presque semblables aux anges. Partout rien n’est beau que par la pureté, et la pureté des hommes est la chasteté. On appelle cette vertu honnêteté, et sa pratique honneur ; on la nomme encore intégrité, et le vice qui lui est contraire, corruption. En un mot, elle a cette gloire, entre toutes les vertus, qu’elle est tout ensemble la vertu de l’âme et du corps.
Il n’est jamais permis de faire servir ses sens à un plaisir voluptueux, en quelque manière que ce soit, hors d’un légitime mariage, dont la sainteté puisse par une juste compensation réparer la perte que l’âme y peut souffrir de ce commerce sensuel ; encore faut-il y donner tant d’honnêteté à l’intention, que la volonté n’en puisse recevoir aucune tache.
Le cœur chaste est semblable à la mère perle, laquelle ne reçoit aucune goutte d’eau qui ne vienne du ciel ; car il ne souffre aucun plaisir, que celui du mariage établi par le Ciel : hors de là, la seule pensée même ne lui est pas permise ; j’entends une pensée à laquelle la volupté porte et attache l’esprit volontairement.
../…
Au reste, cette vertu est incroyablement nécessaire à tous les états [viduité, virginité, mariage]
../..
Dans l’état de la virginité, la chasteté demande une grande simplicité d’âme, et une grande délicatesse de conscience pour éloigner toutes sortes de pensées curieuses, et pour s’élever au-dessus de tous les plaisirs sensuels, par un mépris absolu et entier de tout ce que l’homme a de commun avec les bêtes, et qu’elles ont même plus que lui.
Que jamais donc ces âmes pures ne doutent en aucune manière que la chasteté ne leur soit incomparablement meilleure que tout ce qui est incompatible avec sa perfection : car, comme dit saint Jérôme, le démon ne pouvant souffrir cette salutaire ignorance du plaisir, tâche du moins d’en exciter le désir dans ces âmes, et leur en donne pour cela des idées si attirantes, quoique très-fausses, qu’elles en demeurent fort troublées, parce qu’elles se laissent imprudemment aller, ajoute ce saint Père, à estimer ce qu’elles ignorent.
C’est ainsi que tant de jeunes gens, surpris par une fausse et folle estime des plaisirs voluptueux, et par une curiosité sensuelle et inquiète, s’y livrent avec la perte entière de leurs intérêts temporels et éternels ; semblables à des papillons qui s’imaginant que la flamme est aussi douce qu’elle leur paroît belle, vont étourdiment s’y brûler.
A l’égard de l’état du mariage, c’est une erreur vulgaire et très-grande, de penser que la chasteté n’y soit pas nécessaire ; car elle l’est absolument et même beaucoup, non pas pour s’y priver des droits de la foi conjugale, mais pour se contenir dans les bornes. Or, comme l’observation de ce commandement : Fâchez-vous, et ne péchez point, porte plus de difficulté que la pratique de celui-ci, ne vous fâchez point, par la raison qu’il est plus aisé d’éviter la colère que de la régler ; de même il est plus facile de se priver de tous les plaisirs de la chair, que de les modérer.
Il est vrai que la licence du mariage, sanctifié par la grâce de Jésus-Christ, peut beaucoup servir à éteindre la passion naturelle ; mais l’infirmité de plusieurs personnes qui s’en servent, les font passer aisément de la permission à l’usurpation, et de l’usage à l’abus../..
Le mariage a été institué et sanctifié en partie pour servir de remède à la cupidité naturelle, et si on doit dire que ce remède est salutaire, on peut dire qu’il est violent et par conséquent dangereux, si l’on s’en sert sans modération et sans les précautions nécessaires de la piété chrétienne.
(partie 3, chap. 12)
24. Fréquenter les chastes
../.. hantez les gens chastes et vertueux, pensez et lisez souvent aux choses sacrées : car la L’on prétend que les boucs touchant seulement de la langue les amandiers, qui sont doux de leur espèce, en rendent le fruit amer ; et ces âmes brutales et infectes ne parlent guère à personne, ni de même sexe, ni de sexe différent, qu’elles ne fassent un grand tort à la pudeur : semblables aux basilics qui portent leur venin dans leurs yeux et dans leur haleine.
Au contraire, faites une bonne liaison avec les personnes chastes et vertueuses ; occupez-vous souvent de la lecture des Livres sacrés, car la parole de Dieu est chaste, et rend chastes ceux qui l’aiment. C’est pourquoi David la compare à cette pierre précieuse qu’on appelle topaze, et dont la propriété spéciale est d’amortir le cœur de la concupiscence.
Tenez-vous toujours auprès de Jésus-Christ crucifié,
- soit spirituellement par la méditation,
- soit réellement et corporellement par la sainte communion.
Vous savez que ceux qui couchent sur l’herbe nommée Agnus-castus, prennent insensiblement des dispositions favorables à la chasteté ; pensez donc que, reposant votre cœur sur Notre-Seigneur, qui est véritablement l’agneau immaculé, vous trouverez bientôt votre âme, votre cœur et vos sens entièrement purifiés de tous les plaisirs sensuels.
(partie 3, chap. 13)
25. De la pauvreté de cœur
Il y a bien de la différence entre avoir du poison et être empoisonné.
Les apothicaires ont presque tous des poisons pour s’en servir en diverses occurrences ; mais ils ne sont pas pour cela empoisonnés, parce qu’ils n’ont pas ces poisons dans leur corps, mais dans leur boutique. Ainsi pouvez-vous avoir des richesses sans être empoisonnée par elles : ce sera si vous les avez dans votre maison ou dans votre bourse, et non dans votre cœur.
Être riche en effet et pauvre en affection, c’est le grand bonheur du chrétien ; car par ce moyen il a les avantages de la richesse pour ce monde, et le mérite de la pauvreté pour l’autre.
(partie 3, chap. 14)
26. De l’avare qui s’ignore
Hélas ! Philotée, jamais personne ne confessera qu’il soit avare ; chacun désavoue cette bassesse d’âme : on s’excuse sur le nombre des enfans, sur la prudence qui exige qu’on prenne les moyens de s’établir : jamais on n’en a trop.
Il se trouve toujours quelque bon motif d’en avoir davantage ; et même les plus avares, non-seulement n’avouent pas qu’ils le soient, mais encore en conscience ils ne pensent pas l’être : non, ils n’y songent pas ; car l’avarice est une fièvre qui tient du prodige ; on la sent d’autant moins qu’elle est plus violente et plus ardente. Moïse vit le feu sacré brûler un buisson sans le consumer ; mais, au contraire, le feu profane de l’avarice consume et dévore l’avare, sans le brûler aucunement.
Au moins il se vante, parmi les plus grandes ardeurs, qu’il respire la plus douce fraîcheur du monde, et tient que son altération insatiable est une soif toute naturelle et toute bonne.
(partie 3, chap. 14)
27. De la vraie pauvreté en esprit
Philothée, les biens que nous avons ne sont pas à nous ; Dieu nous les a donnés à cultiver ; il veut que nous les fassions valoir ; et partant, c’est lui rendre notre service agréable que d’en avoir toujours bien soin.
Mais il faut que ce soit un soin plus grand et plus solide que celui que les mondains ont de leur fortune ; car ils ne travaillent que pour l’amour d’eux-mêmes, et nous, nous devons travailler pour l’amour de Dieu.
Or, comme l’amour de soi-même est un amour violent, soucieux, empressé, le soin qui en résulte est aussi un soin plein de trouble, d’inquiétude et de peine ; et comme l’amour de Dieu est doux, paisible et tranquille, le soin qu’il donne, même quand il s’applique aux biens du monde, est un soin aimable, doux et gracieux.
Ayons donc ce soin gracieux de la conservation, et je dirai aussi de l’accroissement de nos biens temporels, lorsque quelque juste occasion s’en présentera, et que notre condition le demandera ; car Dieu veut que nous en usions ainsi pour son amour.
Mais prenez garde que l’amour-propre ne vous abuse ; car quelquefois il contrefait si bien l’amour de Dieu, qu’on diroit que c’est lui. Or, pour empêcher qu’il ne vous trompe, et que ce soin des biens temporels ne se convertisse en avarice, outre ce que j’ai dit au chapitre précédent, il est nécessaire de pratiquer très-souvent la pauvreté réelle et effective au milieu de tous les biens et de toutes les richesses que Dieu nous a donné
(partie 3, chap. 21)
28. De l’amitié qui convient aux laïcs mais non aux religieux
Plusieurs vous diront peut-être qu’il ne faut pas avoir d’amitié particulière, parce que cela occupe le cœur, distrait l’esprit, et engendre de jalousies ; mais ils se trompent en leurs conseils : ils ont vu dans les écrits de plusieurs saints auteurs que les amitiés particulières nuisoient extrêmement aux religieux, et ils ont cru qu’il en étoit de même pour le reste du monde ; mais il y a bien à dire à cela ; car, comme dans un monastère bien réglé tous conspirent au même but ; qui est la vraie dévotion, il n’est pas besoin d’y faire d’amitié particulière, et au contraire il seroit à craindre qu’en cherchant en particulier ce qui est commun, on ne passât des particularités aux partialités ;
mais pour ceux qui vivent parmi les mondains, et qui veulent néanmoins embrasser la vraie et solide vertu, il leur est nécessaire de s’unir les uns aux autres par une sainte et sacrée amitié, afin que par elle ils puissent s’animer, s’aimer, s’entre-porter au bien.
Et comme ceux qui cheminent dans la plaine n’ont que faire de se prêter la main, tandis que ceux qui vont par des sentiers scabreux et glissans doivent se soutenir les uns les autres pour marcher en assurance ; de même, ceux qui vivent en religion n’ont pas besoin d’amitiés particulières, mais ceux qui vivent dans le monde en ont besoin pour s’encourager et se secourir les uns les autres parmi tant de mauvais passages qu’il leur faut franchir.
Dans le monde, tous ne conspirent pas à la même fin, tous n’ont pas le même esprit : il faut donc nécessairement se retirer à part, et faire des amitiés qui rentrent dans nos goûts ; et il est vrai que cette particularité fera une partialité, mais ce sera une partialité sainte, une partialité qui ne causera aucune division, si ce n’est la division du bien et du mal, des brebis et des chèvres, des abeilles et des frelons ; séparation absolument nécessaire.
(3e partie Chap. 19 )
29. Des mortifications indues de la chair
: Balaam, monté sur son ânesse, alloit trouver Balac ; mais, parce que son intention n’étoit pas droite, un ange l’attendit sur le chemin avec une épée en main pour le tuer. L’ânesse, qui voyoit l’ange, s’arrêta par trois fois et fit la rétive ; et chaque fois Balaam la frappa cruellement de son bâton pour la faire avancer, jusqu’à ce qu’enfin, s’étant couchée tout-à-fait sous le prophète, elle lui dit, par un grand miracle : Que t’ai-je fait ? Pourquoi m’as tu déjà frappée trois fois ? Et aussitôt les yeux de Balaam s’étant ouverts, il vit l’ange qui lui dit : Pourquoi as-tu battu ton ânesse ? Si elle ne se fût détournée de devant moi, je t’eusse tué, et je l’eusse épargnée. Alors Balaam dit à l’ange : Seigneur, j’ai péché ; je ne savois pas que vous vous opposassiez à mon voyage.
Voyez-vous Philothée, Balaam est la cause du mal ; et il frappe néanmoins la pauvre ânesse qui n’y a nulle part.
../…
. Cet homme voit que souvent il retombe lourdement dans le péché : aussitôt sa conscience vient lui percer le cœur par des reproches intérieurs qu’il redoute, alors revenant à lui : Ah ! maudite chair, s’écrie-t-il, ah ! corps déloyal, tu m’as trahi ! Et le voilà aussitôt à grands coups sur cette chair, à des jeûnes immodérés, à des disciplines sans fin, à des haires insupportables.
O pauvre âme ! si ta chair pouvoit parler comme l’ânesse de Balaam, elle te diroit : Pourquoi me frappes-tu, misérable ? C’est contre toi, ô mon âme ! que Dieu arme sa vengeance ; c’est toi qui es la criminelle. Pourquoi me conduis-tu en de mauvaises réunions ? Pourquoi m’exposes-tu à de rudes tentations ?
Sois sobre en tes pensées, et je serai sobre dans mes sens. Ne vois que des gens honnêtes, et j’ignorerai de tels excès.
Hélas ! c’est toi qui me jettes dans le feu, et tu ne veux pas que je brûle ! Tu me remplis les yeux de fumée, et tu ne veux pas qu’ils s’enflamment !
Et Dieu sans doute vous dit alors : Battez, rompez, fendez, brisez vos cœurs principalement ; car c’est contre eux que ma colère est allumée.
Certes, pour guérir la démangeaison, il ne faut pas tant se baigner et le laver, que se purifier le sang et se rafraîchir la bile ; ainsi, pour nous guérir de nos vices, s’il est bon de mortifier notre chair, il est surtout bon de bien purifier nos affections et de rafraîchir nos cœurs.
Souvenez-vous, au reste, qu’en tout et partout il ne faut entreprendre d’austérité corporelle qu’avec l’avis de votre directeur.
(3e partie Chap. 23)
30. De s’occuper d’abord de ce qu’on a
Je n’approuve nullement qu’une personne attachée à une vocation quelconque s’amuse à désirer une autre sorte de vie que celle qui lui appartient, et des exercices incompatibles avec sa condition présente ; car cela dissipe le cœur, et le refroidit pour les choses nécessaires.
Si je désire la solitude des Chartreux, je perds mon temps, et ce désir tient la place de celui que je dois avoir de me bien acquitter de mon emploi.
Non, je ne voudrois pas même qu’on désirât d’avoir meilleur esprit ni meilleur jugement ; car ces désirs sont frivoles, et tiennent la place de celui que chacun doit avoir de cultiver son esprit tel qu’il est ; ni enfin que l’on désirât les moyens de servir Dieu que l’on n’a pas, au lieu d’employer fidèlement ceux que l’on a entre les mains. Or, tout cela s’entend des désirs qui amusent le cœur ; car, quant aux simples souhaits, ils ne causent aucun dommage, pourvu qu’ils ne soient pas fréquens.
Ne désirez pas les croix, sinon à mesure que vous aurez bien supporté celles qui se seront présentées ; car c’est un abus de désirer le martyre et de n’avoir pas la force de supporter une injure.
L’ennemi nous donne souvent de grands désirs pour des objets absens, et qui ne se présenteront jamais, afin de détourner notre esprit des objets présens, et qui, tout petits qu’ils sont, nous pourroient être d’un grand profit.
Nous combattons les monstres d’Afrique en imagination, et nous nous faisons tuer en effet par les petits serpens qui sont en notre chemin ; cela faute d’attention.
Ne désirez point les tentations, car ce seroit témérité : mais exercez votre cœur à les attendre courageusement, et à vous en défendre quand elles arriveront.
La variété des viandes, surtout si la quantité y est jointe, charge toujours l’estomac, et s’il est foible, elle le ruine. Ne remplissez pas votre âme de beaucoup de désirs, les désirs mondains vous gâteroient entièrement, et la multitude de désirs spirituels vous embarrasseroit.
Quand notre âme est purgée, se sentant déchargée des mauvaises humeurs, elle a un grand appétit des choses spirituelles ; elle en est comme affamée, elle se met à désirer mille sortes d’exercices de piété, de mortification, de pénitence, d’humilité, de charité et d’oraison. C’est bon signe, Philothée, d’avoir ainsi appétit ; mais regardez si vous pourrez bien digérer tout ce que vous voulez manger.
(3e partie chap. 37)
************ Quatrième partie : des pièges tendus par l’ennemi
31. De la tentation de la différence qu’il y a entre sentir la tentation et y consentir
L’histoire du combat de sainte Catherine de Sienne n’est pas moins admirable, la voici en abrégé.
Le malin esprit obtint un jour de Dieu la permission d’éprouver la vertu de cette sainte vierge, et d’user à cet effet de la plus grande rage qu’il pourroit, pourvu toutefois qu’il épargnât sa personne. En conséquence il vint lui suggérer toutes sortes de mauvaises pensées, et pour l’émouvoir encore davantage, prenant avec lui plusieurs de ses compagnons auxquels il avoit donné diverses formes ; il fit avec eux mille et mille représentations déshonnêtes, qu’il accompagna encore de paroles et d’invitations les plus grossières ; or, bien que toutes ces choses fussent extérieures, elles ne laissoient pas toutefois, par le moyen des sens, de pénétrer bien avant dans le cœur de la vierge, lequel, comme elle l’avouait elle-même, en étoit tout plein, ne lui restant plus que la fine pure volonté supérieure qui ne fût pas agitée par cette tempête et ce débordement de vilenies.
Tout cela dura fort long-temps, jusqu’à ce qu’un jour, Notre-Seigneur lui ayant apparu : Où étiez-vous, dit-elle, ô mon doux Seigneur ! pendant que mon cœur étoit plein de tant de ténèbres et d’ordures ?
A quoi il répondit : Ma fille, j’étois au dedans de votre cœur.
Et comment, répliqua-t-elle, pouviez-vous habiter mon cœur, tandis qu’il y avoit tant de vilenies ? habitez-vous donc en des lieux si déshonnêtes ?
Et Notre-Seigneur lui dit : Dites-moi, ma chère fille, toutes ces sales pensées qui étoient en votre cœur, vous donnoient-elles du plaisir ou de la tristesse, de l’amertume ou de la joie ?
Et elle répondit : Une extrême amertume et tristesse.
Et qui donc, reprit le Sauveur, mettoit cette grande amertume et tristesse au dedans de votre cœur, sinon moi qui demeurois caché au milieu de votre âme ?
Soyez sûre, ma fille, que si je n’eusse pas été présent, ces pensées qui étoient autour de votre volonté, sans pouvoir s’en saisir, l’eussent bien vite surmontée, et seroient entrées dedans, et eussent été bien reçues par votre libre arbitre, et ainsi eussent donné la mort à votre âme.
Mais parce que j’étois au milieu de vous, j’ai mis en votre cœur une tristesse et une résistance par laquelle vous avez rejeté la tentation autant que vous avez pu ; et comme vous ne l’avez pu faire autant que vous l’auriez voulu, vous en avez ressenti un grand déplaisir et une grande haine et contre la tentation et contre vous-même. Ainsi ces peines ont été pour vous un grand mérite et un grand gain, et votre vertu n’en a pris que plus de force et d’accroissement.
../..
O Dieu ! quelle détresse pour une âme qui aime Dieu, de ne savoir seulement pas s’il est en elle ou non, et si l’amour divin, pour lequel elle combat, est entièrement éteint en elle ou non ! Mais c’est la fine fleur de la perfection de l’amour céleste, que de faire souffrir et combattre l’amant pour l’amour, sans même qu’il sache s’il a l’amour pour lequel et par lequel il combat.
(4e partie chapitre 4)
32. Contre les grandes tentations
Ne disputez point avec votre ennemi, et ne lui répondez jamais une seule parole, sinon celle que Notre-Seigneur lui répondit, et avec laquelle il le confondit : Retire-toi, Satan ! il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que lui seul.
Une chaste épouse ne répond pas un mot, et n’accorde pas même un regard à celui qui veut la séduire ; mais, le quittant tout court, elle tourne aussitôt son cœur du côté de son époux, et renouvelle intérieurement la foi qu’elle lui a promise ; ainsi l’âme dévote, se voyant assaillie de quelque tentation, ne doit nullement s’amuser à disputer ni à répondre ; mais tout simplement se tourner du côté de Jésus-Christ son époux, et lui protester de rechef qu’elle veut lui être fidèle, et n’appartenir uniquement qu’à lui.
(4e partie chapitre 7)
33. L’arme absolue contre la tentation
Méprisez donc ces foibles attaques, et ne daignez pas même penser à ce qu’elles veulent dire ; laissez-les bourdonner à vos oreilles tant qu’elles voudront, et courir çà et là autour de vous comme font les mouches ; et quand elles viendront pour vous piquer, et que vous les verrez tant soit peu s’arrêter en votre cœur, ne faites autre chose sinon simplement de les ôter ;
ne combattez pas contre elles, et ne leur répondez pas, mais occupez votre cœur de quelque chose de bon, et spécialement de l’amour de Dieu ; car, si vous m’en croyez, vous ne vous obstinerez pas à opposer à la tentation la vertu qui lui est contraire, parce que ce seroit presque vouloir disputer avec elle ;
mais après avoir fait un acte de la vertu qui lui est directement contraire, en supposant que vous ayez pu reconnoître la nature de la tentation, faites un simple retour de votre cœur vers Jésus-Christ crucifié, et, vous tenant en esprit à ses pieds, baisez-les avec le plus d’amour qu’il vous sera possible.
C’est le meilleur moyen de vaincre l’ennemi, tant dans les petites que dans les grandes tentations ; car l’amour de Dieu contenant en soi toutes les perfections de toutes les vertus, et plus excellemment que les vertus mêmes, il est aussi un plus souverain remède à tous les vices ;
et votre esprit, s’accoutumant dans toutes les tentations à recourir à ce rendez-vous général, ne sera point obligé de regarder et d’examiner quelles tentations il a ; mais simplement, se sentant troublé, il ira chercher la paix dans ce grand remède, dont le démon a une telle peur, que, quand il voit que ses tentations nous provoquent à ce divin amour, il cesse de nous en faire.
(quatrième partie chap. 9)
34. De la sensiblerie
Un enfant pleurera tendrement s’il voit le médecin donner un coup de lancette à sa mère ; mais si en même temps sa mère, pour laquelle il pleuroit, lui demande une pomme ou un cornet de dragées qu’il tient en sa main, il ne voudra nullement lâcher prise.
Telles sont la plupart de nos tendres dévotions : voyant donner à Jésus-Christ crucifié un coup de lance qui lui perce le cœur, nous pleurons tendrement. Hélas ! Philothée, c’est bien fait de pleurer sur la mort et sur la passion douloureuse de notre père et de notre Rédempteur ; mais pourquoi donc ne lui donnons-nous pas avec empressement la pomme que nous avons en nos mains, et qu’il nous demande si instamment ? savoir, notre cœur, unique pomme d’amour que ce cher Sauveur requiert de nous.
Que ne lui sacrifions-nous tant de petites affections, de satisfactions, de complaisances qu’il veut arracher de notre cœur, sans pouvoir jamais en venir à bout, parce que c’est notre dragée favorite, dont nous sommes plus friands que des biens de sa divine grâce ? ah ! ce sont des amitiés de petits enfans que tout cela ; tendres, mais foibles, mais fantasques, mais sans effet.
(quatrième partie chap. 13)
35. Du discernement des bonnes et mauvaises consolations
3. Mais, me direz-vous, puisqu’il y a des consolations sensibles qui sont bonnes et qui viennent de Dieu, et que néanmoins il y en a d’inutiles, de dangereuses, et même de pernicieuses, qui viennent ou de la nature, ou du démon, comment pourrai-je les reconnoître, et discerner les mauvaises ou inutiles d’avec les bonnes ?
C’est une règle générale, Philothée, pour les affections et les passions de notre âme, que nous devons les connoître par leurs fruits :
- nos cœurs sont les arbres,
- nos affections et nos passions en sont les branches,
- et nos œuvres les fruits.
Le cœur est bon, s’il a de bonnes affections, et les affections sont bonnes, si elles produisent en nous de bons effets et de saintes actions.
Si donc les douceurs et les consolations nous rendent plus humbles, plus patiens, plus traitables, plus charitables et plus indulgens pour le prochain, plus fervens à mortifier nos passions, plus appliqués à nos devoirs, plus soumis et plus souples à l’égard de nos supérieurs, plus simples en notre vie, sans doute, Philothée, qu’elles sont de Dieu ;
mais si ces douceurs ne sont douces que pour nous, qu’elles nous rendent curieux, aigres, pointilleux, impatiens, opiniâtres, fiers, présomptueux, durs envers le prochain, et que, pensant déjà être de petits saints, nous ne voulions plus souffrir ni correction, ni conseil ; indubitablement ce sont des consolations fausses et pernicieuses.
Un bon arbre ne produit que de bons fruits.
(quatrième partie chap. 13)
******** Cinquième partie : faire le point
36. Persévérer dans la voie de la dévotion
Enfin, très-chère Philothée, je vous conjure par tout ce qu’il y a de sacré au ciel et en la terre, par le baptême que vous avez reçu, par les mamelles qui ont nourri Jésus-Christ, par le cœur charitable dont il vous aima, et par les entrailles de la miséricorde en laquelle vous espérez, continuez et persévérez en cette bienheureuse entreprise de la vie dévote : nos jours s’écoulent, la mort est à la porte ;
La trompette, dit saint Grégoire de Nazianze, sonne la retraite : que chacun se prépare ; car le jugement approche.
La mère de saint Symphorien, voyant qu’on le conduisoit au martyre, crioit en le suivant : « Mon fils, mon fils, souviens-toi de la vie éternelle, regarde le Ciel, et contemple celui qui y règne : la mort terminera bientôt les courts momens de cette vie. »
Ma Philothée, vous le dirai-je aussi :
- regardez le Ciel, et ne le quittez pas pour la terre ;
- regardez l’enfer, et ne vous y jetez pas pour des plaisirs d’un instant ;
- regardez Jésus-Christ, et ne le reniez pas pour le monde :
et quand la pratique de la vie dévote vous semblera pénible, chantez avec saint François :
A cause des biens que j’attends,
Les travaux me sont passe-temps.
Vive Jésus ! auquel, avec le Père et le Saint-Esprit, soit honneur et gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
(cinquième partie chap. 28)
© fr. Franck Guyen op, mars 2022
© Fr. Franck Guyen op, novembre 2024
[1] notre Sauveur en son humanité sainte, regardant du haut du Ciel toutes les personnes du monde ; mais plus particulièrement les chrétiens, qui sont ses enfans, et plus particulièrement encore ceux qui sont en prière et dont il observe toutes les actions et tous les manquemens
