Un portrait de saint Dominique dans le Libellus de Jourdain de Saxe
popularité : 31%
Extrait du Libellus de Jourdain de Saxe sur les origines de l’Ordre des Prêcheurs [1]
Une telle perfection morale régnait dans le bienheureux Dominique, un tel élan de ferveur divine le transportait, qu’on ne pouvait douter qu’il fût comblé d’honneur et de grâce, comme un vase orné de toutes sortes de pierres précieuses. Il y avait en lui une très ferme égalité d’âme, sauf lorsqu’une misère le troublait et l’excitait à la compassion et à la miséricorde. Et parce que la joie du cœur rend joyeux le visage, l’équilibre serein de son être intérieur s’exprimait au dehors par les manifestations de sa bonté et la gaieté de son visage. Il conservait une telle constance dans les affaires qu’il avait jugé raisonnable devant Dieu d’accomplir, qu’il n’acceptait jamais ou presque de modifier une décision prononcée après mûre délibération. Et puisque le témoignage de sa bonne conscience, comme on l’a rappelé, éclairait toujours d’une grande joie son visage, la lumière de sa face ne disparaissait jamais.
Par cette joie, il attirait facilement l’amour de tout le monde ; il s’infiltrait sans peine, dès le premier regard, dans l’affection de tous. Sur tous les terrains de son activité, en route avec ses compagnons, à la maison avec son hôte et le reste de la maisonnée, parmi les grands, les princes et les prélats, il ne manquait jamais de paroles d’édification, il abondait en récits exemplaires, capables de porter l’âme des auditeurs à l’amour du Christ et au mépris du siècle. Il se manifestait partout, en parole et en acte, comme un homme de l’Évangile.
Durant le jour, nul ne se mêlait plus que lui à la société de ses frères ou de ses compagnons de route, nul n’était plus gai. Mais dans les heures de la nuit, nul n’était plus ardent à veiller, à prier et à supplier de toutes les manières. Ses pleurs se prolongeaient le soir, et sa joie le matin. Il consacrait le jour au prochain, et la nuit à Dieu, sachant que Dieu assigne sa miséricorde au jour et le cantique à la nuit. Il pleurait avec beaucoup d’abondance et très souvent ; les larmes étaient sa nourriture, le jour comme la nuit , le jour, surtout quand il célébrait la messe, ce qu’il faisait très souvent et même quotidiennement ; la nuit dans ses veilles, où il était plus infatigable que tous.
Il avait l’habitude de passer très souvent la nuit à l’église, au point qu’il paraissait très rarement avoir un lit à lui pour y dormir. Il priait donc pendant la nuit et prolongeait ses veilles de tout le temps qu’il pouvait arracher à la fragilité de son corps. Quand enfin la lassitude triomphait et engourdissait sa pensée, vaincu par la nécessité du sommeil il posait la tête devant l’autel ou n’importe où, mais en tout cas sur une pierre, à la façon du patriarche Jacob et reposait un moment ; puis, il se réveillait, reprenant ses esprits et la ferveur de sa prière.
Il accueillait tous les hommes avec une charité sans limites, et puisqu’il aimait tout le monde, tout le monde l’aimait. Il s’était fait une loi personnelle de se réjouir avec les gens joyeux et de pleurer avec ceux qui pleurent ; il débordait de bonté et se dévouait tout entier au service du prochain et à la compassion envers les malheureux. Un autre trait le rendait cher à tous : la simplicité de sa démarche ; jamais aucune trace de dissimulation ou de duplicité n’apparaissait dans ses paroles ou ses actions.
C’était un véritable amant de la pauvreté. Il usait de vêtements grossiers. Dans la nourriture comme dans la boisson sa tempérance était extrême. Il évitait toute recherche et se contentait volontiers d’un seul plat. Il avait un grand empire sur sa chair. Il prenait du vin après l’avoir mouillé de telle sorte qu’en satisfaisant aux besoins de son corps, il ne risquait pas d’émousser la subtile finesse de son esprit.
Suivons, mes frères, selon nos possibilités les traces de notre père ; en même temps rendons grâce au Rédempteur qui donna à ses serviteurs, sur la route que nous parcourons, un chef de cette valeur et nous engendra par lui de nouveau à la lumière de sa sainte vie. Et prions le Père des miséricordes : sous la conduite de son Esprit qui fait agir les fils de Dieu, puissions-nous arriver nous aussi, par un chemin direct, au même terme du bonheur perpétuel et de la béatitude éternelle, dans laquelle il est entré heureusement et pour toujours. Amen.
[1] tiré du sanctoral du propre de l’ordre des prêcheurs, édition typique en langue française adaptée de l’édition latine, et approuvée par le RME père Vincent de Couesnongle, maître de l’Ordre - Provinces dominicaines francophones, Typographie polyglotte vaticane, Paris 1983
