Quelques considérations concernant l’injonction divine "Soyez saints car je suis saint"

mercredi 2 novembre 2022
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« Soyez saints car je suis saint »
(Lev 20,26 ; 1 P 1,15)


Table des matières


1. Notre propos sur la sainteté s’adresse à l’intelligence, sans oublier la dimension existentielle du thème [1].


1. Des considérations sur la forme


a) L’injonction « Soyez saints » est formulée à la deuxième personne du pluriel de l’impératif présent. On peut déduire trois traits de cet aspect formel :

  • 2. la sanctification est un commandement et non pas une option pour le croyant : si les croyants que nous sommes voulons servir Dieu durant notre vie mortelle et si nous voulons être admis au repas des noces de l’Agneau à la résurrection générale, nous devons devenir saints ;
  • 3. il s’agit d’un appel à se transformer : nous ne sommes pas saints, nous avons à le devenir. Il nous est demandé de suivre un programme de vie avec persévérance pendant notre vie terrestre, sachant qu’après il ne sera plus temps : il y a donc une certaine urgence à chercher la sainteté ;
  • 4. l’injonction s’adresse à chacun de nous en tant que personne et en tant que membre d’une communauté, celle des appelés : l’Église en grec. La sanctification se vit personnellement et communautairement, en lien invisible avec ceux qui ont cru en Jésus Christ, vivants et morts. Un saint ne l’est jamais pour lui tout seul, sa sainteté rayonne, elle est contagieuse ; l’Église terrestre a besoin de saints bien plus que de savants ou de leaders, spécialement en Occident.


b) L’injonction contient une affirmation à la première personne du singulier, au présent de l’indicatif : « car je suis saint ».
5. Celui qui s’affirme ainsi est Dieu : il vient révéler qui il est et ce que cela implique pour ceux à qui il s’adresse.


2. Des considérations sur le fond


a) La sanctification, une œuvre divine qui requiert notre coopération
6. – Le danger : croire que la sainteté ne dépend que de nous et que nous pouvons la conquérir à force d’efforts ascétiques [2].

7. Or aucune réalité terrestre n’est sainte, la sainteté est un attribut exclusif de Dieu : « Seul Dieu est saint », redit la Bible.
À cet argument ontologique – la sainteté relève de l’ordre de l’incréé alors que nous sommes de l’ordre du créé, ce qui nous la rend radicalement inaccessible par nous-mêmes – s’ajoute l’argument moral – l’être humain, dont la nature est altérée par le péché, ne peut plus se tenir physiquement devant Dieu, la sainteté s’entendant ici comme la pureté de cœur, de corps et d’esprit.

8. Si Dieu peut malgré tout nous demander de devenir saints, c’est parce qu’il nous la donne en Jésus Christ.

  • Jésus, en mourant sur une croix, prend et enlève pour nous les péchés du monde ;
  • en ressuscitant, il vainc la mort pour nous ;
  • en montant au ciel et en prenant place auprès du Père sur le trône divin , il ouvre l’accès au Père pour nous.

9. – Est-ce à dire que nous n’avons rien à faire de notre côté au motif que la grâce divine se chargerait de tout ? Ce serait tomber dans l’excès inverse.

10. Certes, l’Esprit saint opère notre sanctification, mais il nous est demandé d’y acquiescer : « Je t’ai créé sans toi, mais je ne peux pas te sauver sans toi » a écrit en substance saint Augustin.

12. Il est entendu que la graine de vie divine semée en nous au baptême croît d’elle-même en vertu de sa vitalité propre :

  • poussant vers le bas, elle enfonce ses racines toujours plus profondément dans tout notre être avec ses dimensions corporelles (notre corps sexué) et psychiques (l’affectivité, la volonté, l’intelligence) ;
  • poussant vers le haut, elle perce le sol et s’épanouit à la chaleur et à la lumière du soleil de l’amour divin, produisant le tronc, les branches, les fleurs et enfin donnant les fruits de justice, de paix, de bienveillance, de joie.

13. Mais du côté du cultivateur, c’est-à-dire nous les baptisés, il nous revient de faciliter et de protéger la croissance de la graine, et pour cela, il nous faut des efforts : bêcher, arroser, mettre de l’engrais, et aussi lutter contre le froid et la chaleur excessifs, écarter les prédateurs.
14. Autrement dit, éviter ce qui rabaisse, ce qui abime, ce qui rend triste, et en parallèle rechercher ce qui élève, ce qui anoblît, ce qui rend joyeux.

15. Nous avons donc de notre côté à mobiliser notre désir (notre volonté), notre intelligence et notre affectivité vers le Bien suprême que constitue la participation à la vie divine du Dieu trine.

Récapitulons. La sanctification ne dépend pas uniquement de nous, elle ne ne dépend pas non plus uniquement de Dieu. Elle s’avère une œuvre commune de l’homme et de Dieu.


b) La sanctification, avec ses hauts et ses bas
16. Le chemin vers la sainteté comporte des hauts et des bas, qu’il s’agit de savoir gérer pour éviter les pièges qui leur sont inhérents.

17. Le premier piège lié aux hauts est celui de l’exaltation artificielle : alors que nous vivons des libérations de liens qui nous entravaient, nous risquons de nous complaire dans nos succès, de nous vanter de notre sainteté comme si nous avions atteint la perfection, sans voir qu’on est encore bien loin du terme.

18. L’antidote à ce poison est l’humilité qui consiste à se rappeler combien nous sommes fragiles et combien nous avons besoin de la grâce de Dieu.

19. L’excès inverse lié aux bas est la spirale dépressive quand nous faisons l’expérience répétée de retomber sans cesses dans nos obsessions, nos ornières mentales, nos comportements blessants.
Nous risquons de désespérer de notre capacité à devenir saint et plus grave, de douter de la capacité de l’amour de Dieu à nous pardonner nos péchés, à nous relever et à nous ouvrir l’avenir à nouveau.

20. L’antidote à ce second poison réside dans l’exercice des trois puissances que Dieu nous a données par grâce, ce qu’on appelle les "vertus théologales" :

  • la foi en la puissance de résurrection du Christ, capable de me relever de la fosse la plus profonde,
  • l’espérance que Dieu me pardonne en son Fils mes manquements à l’amour et
  • la petite étincelle de mon amour pour Dieu, auquel vient répondre sans tarder l’immense feu de l’amour de Dieu pour moi.

21. Me dire que Dieu voit mes efforts, me dire qu’il chérit le moindre millimètre que j’accomplis en direction de la sainteté, me dire qu’à force de persévérer, je ferai l’expérience de la libération définitive au moment où je m’y attends le moins.

22. Celui qui sait marcher droit sur le chemin de la sanctification, évitant de dévier à droite dans l’exaltation factice et à gauche dans la dépression autocentrée, éprouve une joie profonde, celle de Don Bosco quand il dit qu’une des conditions de la sainteté est la joie, celle de François de Sales pour qui "un saint triste est un triste saint". Joie de savoir que Dieu est content de lui, joie d’aimer et d’être aimé de Dieu, joie de voir arriver le Royaume de Dieu et de contribuer à son avènement, joie d’aider les créatures à développer et exprimer leur potentiel de bonté et de beauté inscrit en elles par Dieu, joie de pouvoir s’en émerveiller en rendant grâce à Dieu. Joie d’être admis au service de Dieu, comme le dernier et le moindre de ses servants.


Merci de votre attention.


© fr. Franck Guyen op, novembre 2022


[1Notre propos fait suite à une rencontre d’aumônerie d’étudiants sur la sainteté

[2Augustin avait dénoncé en son temps cette erreur commise par le moine Pélage trop optimiste sur les capacités de la nature humaine


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