Spiritualité du martyre chrétien en quatre traits

lundi 7 octobre 2024
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Voir aussi : La spiritualité du moine chrétien décrite à partir de la tentation de Jésus au désert


Table des matières


La lettre de l’évêque Ignace d’Antioche (v.35-v.110) aux Romains nous donne un aperçu de la spiritualité des martyrs. Nous en dégageons quatre caractéristiques [1].


1. Le martyr agit en fidèle disciple de son Maître

Martyr signifie « témoin » en grec. Jésus a « témoigné » de son Père qui l’a envoyé comme son plénipotentiaire sur terre pour établir ses droits. Jésus a maintenu son témoignage au prix de sa vie, et à ce titre il est le martyr originel.

Pour la foi chrétienne, les disciples du Maître sont appelés à témoigner à sa suite, en affirmant publiquement que le Crucifié est le Christ, le Messie venu réaliser sur terre le « Royaume de Dieu », y compris jusqu’au sang.

Le martyr chrétien vit son arrestation, sa condamnation, sa marche au supplice et son exécution comme une suite du Christ, une sequella Christi, décrite aussi comme une imitation du Christ.

Ces termes dénotent une extériorité du disciple par rapport au maître : mettre ses pas dans ceux du Christ, imiter la Passion du Christ dans son déroulement.
Cet agir extérieur s’accompagne d’une action intérieure, par laquelle Dieu transforme le martyr en un autre Christ : ce dernier communie d’une manière incompréhensible – mystiquement dirons-nous - aux souffrances de la Passion de son maître, prélude à sa glorification qui sera aussi celle de son disciple.

Si le martyr devient un autre Christ, le Christ ressuscité de son côté devient le martyr. Ainsi, dans le récit de la conversion de Saul, quand le futur Paul lui demande : « Qui es-tu, Seigneur ? », il obtient la réponse suivante : « Je suis celui que tu persécutes ».
Le Christ s’identifie à ses disciples persécutés à cause de leur foi en lui : persécuter un de ses disciples, c’est le persécuter [2].


2. La passion du martyr s’inscrit dans le cadre d’un combat cosmique

Pour la foi chrétienne, le martyr prend part au combat que mène le Christ contre un monde qui refuse de reconnaître son envoyé des derniers temps, son Fils unique en qui il a mis tout son amour et toute sa puissance.
Le monde pousse son refus jusqu’à mettre à mort l’Envoyé de Dieu et ceux qui se revendiquent de lui.

Les puissances à l’œuvre relèvent du monde visible, mais aussi du monde invisible :

  • Judas l’Iscariote trahit son maître après avoir laissé Satan entrer en lui ;
  • les passants se moquent de Jésus crucifié en lui disant : « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix », mais sans le savoir, ils font le jeu du diable qui, à travers eux, soumet Jésus à sa dernière tentation : elle débute par les mêmes mots que ceux des tentations du début du ministère public de Jésus : « Si tu es le Fils de Dieu ».

Par ces mots, le diable attaque la confiance de Jésus en son Père, comme il a attaqué la relation de confiance entre le premier couple humain et Dieu [3].

10§ Le martyr fait l’expérience de l’hostilité du monde et il y voit, au-delà du jeu des puissances terrestres, d’autres puissances, relevant, elles, du monde invisible.
Face à elles, il mène le combat de la foi : croire que le mal a été vaincu définitivement sur la croix, croire que les puissances du mal, terrestres comme célestes, se déchaînent en vain contre le Maître et ses disciples, leur fureur étant d’autant plus exacerbée que ces puissances savent qu’elles ont déjà perdu.
11§ Positivement, croire que la vraie vie, le vrai bonheur se trouvent au bout du chemin, et qu’à côté d’elles, tout ce que nous pouvons vivre sur cette terre, en jouissances comme en souffrances, semblera bien pâle.

12§ Le martyr combat des forces extérieures mais aussi intérieures : Ignace se prémunit de son éventuelle défaillance par peur de la mort en demandant aux Romains d’ignorer une éventuelle volte-face de sa part à son arrivée à Rome.

13§ « L’esprit est ardent, mais la chair est faible » [4] avait déjà signalé Jésus à ses disciples incapables de l’accompagner dans sa veillée de prière avant son arrestation.
Jésus parlait d’expérience : confronté à l’angoisse de la mort, il avait prié avec force avant de dire : « Père, s’il est possible, éloigne de moi cette coupe [la Passion] ; cependant, non pas ma volonté mais ta volonté » [5]


3. La passion du martyr est source de vie pour le monde

14§ Dans la foi chrétienne, le martyre est source de vie pour le martyr qui, après avoir communié à la face douloureuse de la croix du Christ, communie à sa face glorieuse, la résurrection [6].

15§ La fécondité du martyre ne s’arrête cependant pas à la personne du martyr, elle s’étend aussi à ceux qui le voient mourir :

  • après l’avoir vu mourir, le centurion confesse Jésus comme Fils de Dieu. Peut-être l’a-t-il entendu dire : « Seigneur, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » ;
  • Saul a bien entendu Étienne, le premier martyr chrétien, pardonner à ses bourreaux : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché » [7]. Selon notre lecture, l’attitude d’Étienne au moment de sa lapidation a déclenché le processus de la conversion de Saul / Paul.

16§ Le martyr, en menant son combat de la foi jusqu’au bout sans haine, suscite la perplexité des ennemis, sinon leur conversion, tandis que les communautés chrétiennes y trouvent la confirmation de leur foi en la puissance de la résurrection du Christ.

17§ Les autorités romaines de l’époque avaient exposé Jésus crucifié au regard des passants. Ils attiraient ainsi sur lui le déshonneur tout en effrayant ceux qui auraient voulu le suivre.
De fait, la communauté des disciples s’est dispersée, mais elle s’est reformée après les apparitions de Jésus ressuscité. Les apôtres, désormais affermis dans leur foi, sont alors partis évangéliser les nations en acceptant de témoigner jusqu’au sang.

18§ Plus tard, les autorités romaines ont mis en scène la mise à mort des chrétiens dans les amphithéâtres [8], cherchant sans doute à dissuader leurs sujets d’adhérer à ce qui étaient pour elles une « superstition », une religion dangereuse pour l’ordre public. Or le résultat fut l’inverse d’après les historiens chrétiens, le sang des martyrs devant « semence de chrétiens ».


4. Le martyr transfigure ce qui lui arrive en une consécration liturgique

19§ Ignace d’Antioche ne cache pas la brutalité et la cruauté de ce qui l’attend à Rome, et dont il a un avant-goût avec les mauvais traitements de son escorte, mais dans sa lettre aux Romains, il transfigure la réalité terrible en un acte liturgique où la mise à mort se métamorphose en sacrifice d’une victime consentante : sacrifiée, elle « monte au ciel » en suivant le chemin ouvert par le Christ ressuscité lors de son Ascension [9].

20§ Ignace attribue son attirance pour le monde céleste à un appel au plus intime de lui-même : « en moi jaillit une eau vive, qui murmure au-dedans de moi et dit : ‘ Viens vers le Père ! ‘  ». L’attrait est si puissant qu’il éclipse les charmes de la vie d’ici-bas.


Conclusion sur des considérations historiques

21§ L’Église des premiers temps a vénéré les martyrs, recueillant avec dévotion leurs restes mortuaires et célébrant leur mémoire à l’anniversaire de leur mort – de leur « naissance au ciel «  -, pratique toujours en vigueur actuellement.

22§ Les persécutions ont cessé à partir de 313 quand l’empereur Constantin a levé l’interdiction de la religion chrétienne ; à partir de 380, sous l’empereur Théodose, la religion chrétienne est même devenue la seule religion officielle de l’État.

23§ Cette évolution du statut politique du christianisme a entraîné la disparition du martyre sanglant dans l’Empire romain. Une spiritualité du martyre non sanglant lui a succédé avec les vierges consacrées et les moines.

24§ Les Églises ont dû répondre à la question des lapsi, littéralement "ceux qui sont tombés", autrement dit les chrétiens qui avaient abjuré leur foi pendant les persécutions.
Fallait-il les réintégrer dans la communion de l’Église ou non ? La question s’était posée en particulier lors de la crise donatiste au quatrième siècle en Afrique du Nord, au temps de l’évêque Augustin d’Hippone.

  • Répondre non, c’était construire une église élitiste de "purs" refusant tout compromis avec le monde, au risque de minorer la portée universelle de la proposition de salut chrétienne ;
  • répondre oui, c’était bâtir une église accueillant la multitude, y compris ceux qui sont "tombés" - dans la mesure où ils se repentent - [10] ; cette église accepte de s’engager dans des compromis avec la société, au risque de minorer la critique évangélique du pouvoir.

25§ Plus tard, le passage du christianisme au statut de religion d’état a amené à notre avis un renversement paradoxal : bien qu’ayant connu la persécution, une fois devenue la partenaire du pouvoir temporel, l’institution ecclésiastique a pourchassé les « hérétiques », toujours au nom de la protection d’un ordre social sacralisé. Comme quoi l’association du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel constitue un cocktail dangereux.


Merci de votre attention


© fr. Franck Guyen op, novembre 2022


[1Cet article fait suite à notre cours sur l’histoire de la spiritualité en 2022 2023 à l’Université-inter-âges de Créteil et du Val-de-Marne

[2Voir aussi le récit du martyre de Félicité :

les douleurs de l’enfantement la saisirent tout à coup et elle accoucha d’un fils vivant. Or, un des gardes lui dit : « Que feras-tu, quand tu seras en présence du préfet, si maintenant tu souffres si, cruellement ? » Félicité répondit : « Maintenant c’est moi qui souffre, mais là, ce sera Dieu qui souffrira à ma place. »

Extrait de la Légende dorée de Jacques de Voragine

[3voir le début du Livre de la Genèse

[4Matthieu 26,41

[5Matthieu 26,39 et parallèle en Luc 22,42

[6Voir Ph 3,10-11

[7Actes des apôtres 7 ;60

[8Voir 1 Cor 4,9 ; Heb 10,32

[9Il s’agit du sacrifice eucharistique, Ignace assimilant sa mise à mort sous les dents des fauves à la mouture du froment en farine.

[10cf. la distinction de Max Weber (1864-1920) entre les types "secte" et "église"


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