Les fondamentaux du discernement chez Ignace de Loyola
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Cet article résulte d’un week-end de retraite donné au couvent des dominicains de Lille sur le discernement avec Ignace de Loyola.
Voir aussi Discerner avec les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola
Table des matières
- Préambule
- Les limites de notre travail
- L’état d’esprit requis
- 1. Le principe fondamental : « L’homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu et par là-même sauver son âme »
- 2. La méthode de base : se rendre « indifférent »
- Conclusion - Devenir comme une balance de haute précision
Préambule
Les limites de notre travail.
1§ Première limite : je ne suis pas aussi qualifié qu’un jésuite pour disserter sur le discernement ignatien. Puiisse mon approche dominicaine constituer une variation pertinente par rapport à la manière jésuite.
2§ Je profite de l’occasion pour exprimer ma dette envers Ignace et ses compagnons.
J’ai appris à prier l’Écriture avec Jean Laplace s.j. (mort en 2006) lors d’une retraite à Manrèse (Clamart) sur le Cantique des cantiques.
3§ Au centre de Manrèse, j’ai aussi vécu une première retraite de dix jours selon les Exercices spirituels, la seconde ayant eu lieu au centre de Saint-Hugues de Bivier, près de Grenoble.
4§ Deuxième limite : je m’appuie sur la vie d’Ignace à travers Le récit d’un pèlerin et sur le livret des Exercices spirituels. Je laisse de côté les Constitutions de la Compagnie de Jésus sur la formation des jésuites.
L’état d’esprit requis
5§ Nous nous adressons à une personne qui croit en Dieu et qui veut faire sa volonté. Elle croit que Dieu existe, qu’il a un projet d’amour pour elle ; elle croit qu’entrer dans ce projet, c’est connaître le bonheur parfait.
De son côté, elle cherche à discerner quelle est la volonté de Dieu – Dieu veut qu’elle soit heureuse dans un projet qui l’intègre dans un cadre plus vaste : l’Église, l’humanité, l’univers.
6§ Cela implique que la personne accepte d’être déplacée, elle accepte qu’une réalité autre entre dans sa vie à certains moments, sans qu’elle sache ni comment ni pourquoi et en étant incapable de reproduire cette expérience par elle-même.
7§ Elle accepte que son monde bien connu soit transfiguré par une présence angélique sinon divine qui survient sans prévenir. De son côté, elle se prépare en creusant sa disponibilité à l’inattendu et en s’efforçant de se purifier de ses enfermements mentaux et affectifs.
8§ Troisième point : je ne donne pas une méthode qu’il suffit d’appliquer mécaniquement pour arriver au résultat. Nous allons certes parler d’une méthode, c’est-à-dire d’un chemin balisé, mais elle sert uniquement de préparation à ce qui doit advenir et qui dépend de la grâce de Dieu.
9§ Si vous n’adhérez pas à ces trois points - si vous ne croyez pas en Dieu et en son projet d’amour pour vous, si vous ne voulez pas vous laisser déplacer, si vous attendez une méthode qui vous garantit le résultat -, la dimension existentielle de la démarche ignatienne vous échappera à mon avis.
1. Le principe fondamental : « L’homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu et par là-même sauver son âme »
L’homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu, notre Seigneur, et, par ce moyen, sauver son âme.
Et les autres choses qui sont sur la terre sont créées à cause de l’homme et pour l’aider dans la poursuite de la fin que Dieu lui a marquée en le créant.
D’où il suit qu’il doit en faire usage autant qu’elles le conduisent vers sa fin, et qu’il doit s’en dégager autant qu’elles l’en détournent.
…..
Exercices spirituels, n°23
10§ Ignace pose le fondement de la démarche du retraitant : tu es créé par Dieu, autrement dit tu n’es pas à ton origine, tu reçois ton origine de Celui qu’on appelle Dieu.
11§ Deuxièmement, Dieu t’a créé pour une fin : « louer, honorer et servir Dieu et par là sauver ton âme ». La fin n’est pas centrée sur moi – m’enrichir, fonder un foyer, être bien considéré par mes pairs -, elle s’inscrit sur l’horizon d’une réalité extérieur à notre monde, Dieu, à qui elle est ordonnée.
12§ On peut servir, honorer et louer le Créateur aussi bien dans la vie contemplative que dans la vie active. Ignace n’oppose pas la vocation religieuse contemplative à la vocation apostolique, même si le jésuite met plus l’accent sur l’engagement dans le monde profane que sur l’office liturgique dans le monastère.
13§ Nous ne nous donnons pas notre fin, nous la recevons de Dieu. L’enjeu est le salut de l’âme, la vie éternelle, la communion avec Dieu dans une création réconciliée.
14§ Ignace distingue le niveau du créé dont nous faisons partie et l’ordre incréé, le premier devant s’ordonner au second.
15§ Ignace reprend la conception biblique d’une création au service de l’être humain. Sachant que l’homme est créé pour servir Dieu, il doit se servir des réalités créées dans la mesure où elles servent cette fin, sinon il est dans l’obligation de ne pas s’en servir.
16§ Ainsi l’homme est créé pour habiter et habiller la création : bâtir des ponts, enfanter des œuvres d’art, fonder des familles, mais il devra se détourner des ces choses si elles menacent la fin.
17§ Toutes nos pensées, nos désirs, notre volonté, toutes nos actions doivent s’ordonner à la fin : » honorer, louer et servir Dieu ». Ignace reprend systématiquement cette expression en préambule de tous les Exercices : le retraitant doit se rappeler son origine - il est créée par Dieu – et sa fin – il est créé pour Dieu.
2. La méthode de base : se rendre « indifférent »
… Pour cela, il est nécessaire de nous rendre indifférents à l’égard de tous les objets créés, en tout ce qui est laissé au choix de notre libre arbitre et ne lui est pas défendu ; en sorte que, de notre côté, nous ne voulions pas plus la santé que la maladie, les richesses que la pauvreté, l’honneur que le mépris, une longue vie qu’une vie courte, et ainsi de tout le reste ; désirant et choisissant uniquement ce qui nous conduit plus sûrement à la fin pour laquelle nous sommes créés.
Exercices spirituels, n°23
18§ Ignace introduit la « méthode » pour faire une bonne « élection » et accomplir sa fin : se rendre indifférent à l’égard de toutes les choses créées.
19§ Plusieurs remarques : le retraitant n’est pas indifférent face à des actes mauvais qui vont manifestement à l’encontre de la volonté de Dieu. Le discernement a lieu quand il faut choisir entre deux choses bonnes, et non pas entre une chose mauvaise et une chose bonne - reste le cas où l’on est forcé de choisir entre deux choses mauvaises : il faudra alors discerner laquelle est la moins mauvaise.
20§ Qu’est ce qui sert le plus ma fin, qu’est-ce qui me permet de plus servir, honorer et louer Dieu entre ces deux choses bonnes ? Me marier ou devenir prêtre par exemple : entre ces deux bonnes choses, quelle est celle que Dieu veut pour moi ?
21§ La méthode ignacienne demande de se rendre indifférent par rapport à ces deux bonnes choses.
Pour utiliser une image, le retraitant travaille à stabiliser l’aiguille de la balance à l’équilibre, pour laisser Dieu – l’Esprit saint – faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre.
22§ Cela ne veut pas dire que le retraitant n’a qu’à attendre tranquillement la décision divine comme on attend que le poulet rôti tombe tout cuit dans la bouche.
23§ Il a d’abord mobilisé toutes ses facultés, intelligence, affectivité, volonté, pour discerner par lui-même ce qui lui semble le plus à même de servir la fin pour laquelle il a été créé, et ce premier travail mené dans la prière est exigeant. Mais à un moment donné, il devra choisir – elegir en espagnol – il va devoir « faire élection ».
24§ Le retraitant fait l’effort de discerner avec sa raison et son affectivité ce qui l’attire le plus, ce qui semble le plus lui convenir. Mais il devra fournir un effort encore plus important pour se rendre indifférent, pour arriver à dire dans sa prière : « Seigneur, je veux faire ta volonté, aussi je m’en remets à toi : si telle est ta volonté, j’accepte de me marier – et si telle est ta volonté, j’accepte de devenir prêtre" par exemple.
25§ L’indifférence n’est pas l’apathie, le retraitant accorde de l’importance à ce qui se joue dans sa vie, il y attache une telle importance qu’il remet la décision finale à Dieu, parce que ce qui est fondamentalement en jeu n’est pas de fonder un foyer ou de devenir prêtre, de s’engager dans le social ou de diriger une compagnie du CAC 40, mais de servir, honorer et louer Dieu et par là-même « sauver son âme », entrer dans la vraie vie heureuse, qui est la vie en présence de Dieu.
Conclusion - Devenir comme une balance de haute précision
Je vous propose le n°179 qui redit autrement l’importance de l’indifférence pour faire le bon choix.
... je dois me mettre devant les yeux la fin pour laquelle je suis créé, savoir : louer Dieu, notre Seigneur, et sauver mon âme.
Je dois en outre me trouver dans une entière indifférence, et sans aucune affection désordonnée ; de sorte que je ne sois pas plus porté ni affectionné à choisir l’objet proposé qu’à le laisser ; ni plus à le laisser qu’à le choisir, gardant l’équilibre de la balance, et prêt à suivre le parti qui me semblera le plus propre à procurer la gloire de Dieu et le salut de mon âme
Exercices spirituels, n°179
26§ Vous êtes bien avec une personne, et, à un moment donné, vous vous demandez si vous voulez engager votre vie avec elle, et si c’est la volonté de Dieu.
Deux volontés sont en jeu, la vôtre et celle de Dieu, et vous voulez faire la volonté de Dieu et non pas la vôtre.
27§ Pendant votre discernement, vous oscillez entre divers scénarios qui suscitent en vous de l’excitation ou au contraire de la dépression.
28§ Face à cette météorologie instable de votre psyché, il convient de stabiliser ces émotions, ne plus être entraîné ni par des désirs de grandeur, de jouissance ni par des désirs inverses d’humiliations et d’échecs, dans la mesure où ces désirs relèvent plus de votre histoire et de votre subjectivité que de l’ l’Esprit saint.
29§ Fais-moi sentir.
Ignace ne dit pas de comprendre mais de sentir : le discernement ne mobile pas seulement le cerveau et sa capacité à dresser des colonnes de plus et de moins – même s’il faut faire appel au calcul pendant la première étape -, le discernement prend en compte l’intégralité des trois niveaux de la personne :
- les« tripes », l’affectivité, l’imagination, la mémoire dira Ignace, et
- la volonté, le « cœur ».
- en plus du siège de la conscience, l’intellect, le cerveau.
30§ Le retraitant vibre au souffle de l’Esprit saint dans toutes les dimensions de son être. Cela suppose d’affiner son être, son « tact spirituel », comme on affine une balance : selon sa sensibilité, la balance bouge sous l’effet d’une variation d’un kilogramme, d’un gramme, d’un centième de gramme.
31§Le tact spirituel doit devenir comme une balance de très haute précision, capable de vibrer à la plus petite variation de poids – ici, au souffle de l’Esprit saint.
32§Il y a un travail d’affinement à mener tout au long de notre vie, sachant qu’il requiert la grâce de Dieu sans laquelle il serait vain.
© fr. Franck Guyen op, novembre 2022
© fr. Franck Guyen op, novembre 2024
