Introduction aux spiritualités d’Asie : le taoïsme
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Introduction aux traditions religieuses et spirituelles d’Asie [1]
- introduction au bouddhisme - temps de lecture estimé : 1 h 20
- introduction au confucianisme - temps de lecture estimé : 0 h 30
- introduction au taoïsme - temps de lecture estimé : 0 h 15
- introduction à l’hindouisme : temps de lecture estimé : 40 mn
Introduction au taoïsme - Le plan
- Tableau récapitulatif
- 1. Le taoïsme spéculatif
- 2. Le taoïsme pratique
- 3. Le regard occidental sur le taoïsme
- Annexe : table de correspondance des termes étrangers
Tableau récapitulatif
1§ Il est d’usage de distinguer le taoïsme spéculatif porté sur la métaphysique, et le taoïsme pratique à dominante religieuse.
| Taoïsme spéculatif | Taoïsme pratique | |
| Histoire | Les fondateurs - les Trois classiques | L’apparition des écoles taoïstes |
| Valeur ultime | La Voie, le principe sans principe | L’immortalité |
| Visée | L’homme sans qualité, le saint | l’Immortel |
| Méthode | Non-faire, vacance [2] | Pratiques psycho-physiques |
1. Le taoïsme spéculatif
2§ Le taoïsme comme courant de pensée spéculative est représenté par trois figures, Lao Zi (570-490 av. J.C.) [3], Zhuang Zhou (369-286 av. J.C.) et Lie Zi (450-375 av. J.C).
3§ Lao Zi serait né déjà vieux, d’où son nom en chinois, « Lao » signifiant « vieux ». Lao Zi aurait donc été un sage dès sa naissance, l’ancienneté étant signe de sagesse dans les sociétés traditionnelles.
4§ L’écrit le plus ancien, attribué à Lao Zi, est le livre de « La Voie et sa Vertu [4] », le Daodejing.
5§ L’origine légendaire du livre veut que Lao Zi ait décidé de quitter ce monde corrompu d’où la Voie était absente. Monté sur un buffle, il avait entrepris de disparaître à l’ouest quand le gardien de la passe, averti par l’aura qui l’entourait, accepta de le laisser passer à condition qu’il consigne sa sagesse par écrit. Lao Zi a alors écrit le recueil de « La Voie et sa Vertu » composé de quatre-vingt-un aphorismes, les aphorismes n°1 à 37 étant consacrés à la Voie et ceux de 38 à 81 à la Vertu [5].
6§ La dynastie Han (206 avant l’ère chrétienne - 220 après l’ère chrétienne) a divinisé Lao Zi sous le nom de l’Ancien Seigneur suprême. Plus tard, la dynastie Tang (618-907) l’a revendiqué comme son ancêtre.
7§ On attribue à Zhuang Zhou son livre éponyme, le Zhuang Zhou, qui fait partie, au dire des sinologues, des monuments de la littérature mondiale.
Il a sans doute influencé le bouddhisme chinois Zen par son art du paradoxe : Zhuang Zhou raconte ainsi un rêve où il était un papillon, volant de-ci de-là, tout à son aise. Sorti de son rêve, Zhuang Zhou s’est alors posé cette question abyssale : était-il Zhuang Zhou qui rêvait qu’il était un papillon, ou bien était-il le papillon qui rêvait qu’il était Zhuang Zhou ? [6]
8§ Le Lie Zi, livre qui porte lui aussi le nom de son auteur, complète la trilogie ; il semble avoir emprunté des textes au Zhuang Zhou, ce qui donne à penser qu’il s’agirait d’une anthologie de textes.
Valeur, visée et méthode du taoïsme spéculatif
— La Voie, ou l’origine sans origine
9§ Le taoïsme utilise le terme général de Voie, Dao, au sens technique de principe métaphysique, ce qui se tient à l’origine de toutes les choses, générateur de toutes les différences alors que lui-même est indifférencié.
– La Voie se situe sur un niveau supérieur à celui de la triade Ciel – Terre – Homme, affirme Lao Zi :
« Il est une chose trouble, complète, qui existe avant Ciel et Terre. Immobile, sans forme, tenant par elle-même, immuable, circulant partout sans s’épuiser. On peut la regarder comme la mère de tout ce qu’il a sous le Ciel et sur la Terre.
L’Homme tient sa loi de la Terre, la Terre tient sa loi du Ciel, le Ciel tient sa loi de la Voie, la Voie tient sa loi d’elle-même, spontanément / naturellement [7]
10§ La Voie préexistait à la triade, et, à la différence de la triade dont elle est la mère, la Voie ne dépend que d’elle-même. Le Ciel, pourtant l’instance supérieure de la triade, obéit lui aussi à la Voie.
– 11§ Lao Zi qualifie la Voie de trouble au sens où on ne peut rien distinguer en elle, on ne peut pas la qualifier. Lao Zi nous prévient que le Dao est mystérieux et subtil : on peut en parler mais on ne peut pas tout en dire.
« La Voie sur laquelle on avance n’est pas la Voie immuable. Le Nom qu’on peut nommer n’est pas le Nom immuable.
Désignée comme Sans-Nom, Ciel et Terre en procèdent. Désignée avec un Nom, les dix mille êtres l’ont pour mère.
Toujours sans désir, on en saisit la subtilité ; toujours avec désir, on en saisit les bords.Les deux aspects ont la même source qui se différencie par leur nom. Ils relèvent du mystère qui porte le même nom. Quand le mystère se redouble, là se trouve la porte de la subtilité [8] ».
12§ Le premier chapitre de la Voie et sa Vertu distingue la Voie-avec-un-nom, autrement dit la voie que l’on nomme, de la Voie-sans-nom, la voie ineffable au-delà de tout nom. À chacune correspond une démarche spécifique :
- la démarche descendante de l’Un vers le multiple regarde comment les choses émanent de la Voie-avec-un-nom ;
- la démarche ascendante du multiple vers l’Un fait accéder à la subtilité de la Voie-sans-nom, capable de tout traverser sans s’arrêter à rien. Cela suppose de ne pas désirer d’objet particulier, d’être « toujours sans désir ». Cela suppose aussi de dépasser le stade des mots, des noms, des formes.
13§ Voie-sans-nom et Voie-avec-un-nom sont deux mystères, et le mystère passe à un autre niveau, il se redouble, lorsqu’on considère que les deux voies sont articulées l’une à l’autre, mystère à l’intérieur du mystère.
– 14§ La Voie peut être comparée à l’eau : sans forme, l’eau épouse toutes les formes ; elle qui n’est pas solide, elle vient à bout de tout ce qui est solide. Insipide, sans goût, c’est pourtant elle qui désaltère. Coulant souterrainement, invisible, cachée, c’est elle qui irrigue la terre et donne leur subsistance à la foule des êtres.
— L’engendrement des choses
15§ Le taoïsme partage l’intérêt général de la pensée chinoise pour le devenir. D’après Lao Zi, tout découle de la Voie selon un processus d’amplification et de différenciation descendantes :
« La Voie engendre l’un ; l’un les deux ; les deux les trois, les trois engendrent les dix-mille.
Les dix-mille tournent le dos au Sombre (Yin) pour aller vers le Lumineux (Yang) ; le souffle vital en eux les harmonise [9] »
16§ Les dix-mille [êtres] désignent l’ensemble des êtres existant sur la terre ; le souffle renvoie à la puissance immatérielle qui anime les êtres sous plusieurs formes : le souffle cosmique, le souffle vital interne, et le souffle de la respiration.
17§ Le souffle vital unifie les êtres animés par la polarité Yin Yang, tels des plantes enracinées dans la terre froide et sombre qui s’orientent vers le soleil, lumineux et chaud. La dualité polaire Yin Yang engendre le mouvement, la croissance des choses qui baignent dans le flux vital immatériel.
— Le saint homme uni à la Voie
18§ L’idéal du taoïsme spéculatif est le saint qui se tient à la source de toutes choses, au principe sans principe, la Voie. L’aphorisme suivant de Lao Zi dresse son portrait.
L’homme qui connaît [la Voie] ne parle pas ; celui qui parle ne le connaît pas.
Il clôt sa bouche, il ferme ses oreilles et ses yeux, il émousse son activité, il se dégage de tous liens, il tempère sa lumière (intérieure), il s’assimile au vulgaire.
On peut dire qu’il ressemble à la Voie.
Il est inaccessible à la faveur comme à la disgrâce, au profit comme au détriment, aux honneurs comme à l’ignominie.
C’est pourquoi il est l’homme le plus honorable de l’univers. [10]
19§ De prime abord, la sagesse du saint ne transparaît pas au dehors. Il ne fait pas étalage de sa connaissance de la Voie car il ne recherche pas à être honoré. Il en parle d’autant moins que la Voie-sans-nom dépasse tout ce qu’on peut en dire : en parler, c’est montrer qu’on ne la connaît pas et c’est montrer qu’on cherche à être distingué par la société [11].
20§ Or le saint taoïste n’éprouve pas le besoin d’être reconnu, il ne craint pas d’être confondu avec un homme du commun ; il est aussi indifférent au mépris qu’à l’honneur car il a trouvé en lui le trésor de la Voie : peu lui importe ce que la société pense de lui.
21§ Par opposition aux hommes qui se dispersent dans de multiples activités, qui se haussent du col pour se faire remarquer, l’homme de la Voie est sans ambition, il n’a pas d’opinions arrêtées, il semble un homme sans qualités – comme l’eau sans goût ni couleur, comme la Voie à laquelle il ressemble et où il s’abreuve : sa seule qualité, c’est de téter le sein de la mère de toutes choses, la Voie [12]
22§ Le saint taoïste entièrement accordé à la Voie s’adapte spontanément au cours des choses. Ne leur offrant aucune résistante, il ne subit d’elles aucun dommage. Zhuang Zhou le compare à un ivrogne qui tombe de son chariot sans se faire mal parce que, dans son ivresse, il adopte sans réfléchir les gestes qui amortissent sa chute ; il le compare aussi à un nageur dans un torrent impétueux qui épouse le courant et ressort indemne de sa baignade [13].
23§ Cette adaptation spontanée du saint l’amène aux plus hauts postes de responsabilité : ne rivalisant avec personne, indifférent à occuper la dernière place comme la première, il est porté « naturellement » à la tête de l’État [14].
24§ L’union à la Voie demande de se détourner du multiple pour remonter vers l’origine sans origine. Cela demande au disciple de la Voie de fermer les portes des sens et de réduire les désirs qui poussent à chercher à l’extérieur la satisfaction.
25§ Le disciple de la voie développe la pratique du non-agir, autrement dit il travaille à ne pas projeter sur le monde d’intention personnelle qui viendrait gêner le cours naturel des choses. Le contre-exemple est celui d’une personne qui veut aider une chrysalide à déployer ses ailes : en le faisant à la place de la chrysalide, elle empêche le développement naturel des ailes et le papillon devient incapable de s’envoler.
26§ Cette union au sans-nom, au subtil qui pénètre tout et qui n’est arrêté par rien, demande de désapprendre les conditionnements mentaux reçus par l’éducation, et en particulier l’éducation confucéenne. Zhuang Zhou montre dans un entretien imaginaire comment le disciple le plus doué de Confucius, Yan Hui, détricote tout ce que le maître lui a appris :
Yan Hui déclara : « je me suis mis à progresser ». « Que veux-tu dire ? » demanda Confucius. - « Je me suis mis à oublier la vertu d’humanité et la justice ». - « C’est bien, mais tu n’y es pas encore ».
Yan Hui dit le lendemain : « je me suis mis à progresser ». « - Que veux-tu dire ? » - « Je me suis mis à oublier les rites, la musique ». – « C’est bien, mais tu n’y es pas encore ».
Le surlendemain, Yan Hui répéta : « je me suis mis à progresser ». – « Que veux-tu dire ? » « - Je me suis mis à m ‘asseoir [15] et à oublier »
Confucius se redressa : “Que veux-tu dire par t’asseoir et oublier ?”
Yan Hui répondit : « mes membres s’évanouissent, mon intelligence s’en va, ma forme extérieure s’éloigne, mon savoir me quitte, et je deviens semblable à Celui-qui-traverse-tout. C’est ce que j’appelle s’asseoir et oublier ».
Confucius dit : “Semblable à lui, vous êtes sans inclination, vous voilà transformé en un être sans attachement. Vraiment, vous voilà devenu éminent ! Puis-je devenir votre disciple ?
27§ Pour les taoïstes, l’étude recommandée par Confucius produit des esprits enfermés dans leur savoir, dans leur technique [16]. Désireux de montrer leur savoir, violents envers ceux qui les contredisent, étriqués dans leur vision des choses, ils ne peuvent comprendre les propos du sage taoïste.
28§ Zhuang Zhou compare le lettré confucéen à une grenouille qui a passé sa vie dans un puits : son horizon se limite à ce puits et elle ne peut comprendre l’infini de la mer. Il le compare aussi à l’éphémère, cet insecte qui ne vit que quelques jours en été : lui qui n’a connu que l’eau courante de la rivière, comment pourrait-il comprendre la rivière gelée en hiver ? [17]
29§ L’idée est d’arriver à exprimer spontanément sa nature, en se libérant des artifices culturels qui parasitent l’expression de cette spontanéité. L’esprit du disciple, désencombré de ce qu’il a appris, « désaffairé », devient « vacant », autrement dit disponible au dynamisme de la Voie, à sa « Vertu ».
2. Le taoïsme pratique
30§ Le taoïsme spéculatif des lettrés est complété par un taoïsme pratique qui promet au peuple la prospérité, le bonheur et la longévité - et même l’immortalité : la légende cite sept hommes et une femme, He Xiangu, devenus les Huit Immortels grâce à la pratique taoïste.
31§ Lu Dongbin fait partie du groupe des Huit Immortels. Le conte de la bouillie de millet jaune relate ainsi sa conversion au taoïsme.
Lu Dongbin était en route pour passer les concours de mandarin à la capitale. Sur le chemin, il s’arrêta dans une auberge où l’aubergiste n’avait plus qu’une bouillie de millet jaune à lui offrir. Pendant que le plat mitonnait, Lu Dongbin s’endormit. Réveillé par l’aubergiste qui posait le plat de bouillie sur la table, il la mangea puis repartit. Brillamment reçu au concours, il connut une ascension fulgurante.
Un rival, jaloux de son succès, ourdit un complot contre lui avec la femme même de Lu Dong Bin. Il fut arrêté et condamné à mort. Pendant sa dernière nuit, il se remémora sa vie passée, ses efforts pour atteindre la renommée et leur vanité à l’approche de la mort.
À ce moment-là, Lu Dongbin fut réveillé par le bruit du plat de millet jaune que l’aubergiste posait sur la table.
Tout ce qu’il avait vécu n’était qu’un rêve.
32§ Ayant compris la vanité de la course au pouvoir, il renonça à passer l’examen et deviendra le disciple de l’aubergiste, en réalité l’immortel Zhongli Quan, qui lui enseignera comment devenir immortel à son tour.
33§ Différentes écoles du taoïsme « pratique » sont apparues en s’appuyant sur des révélations que Lao Zi divinisé aurait faites à leur fondateur.
34§ Zhang Daoling a ainsi établi l’École de l’Un correct dont il a été le premier "Maître céleste". Son lointain descendant, le soixante-quatrième Maître céleste, Zhang Yuan, vit actuellement à Taïwan. L’ École de l’Un correct actuel résulte de la fusion du mouvement originel avec l’École de la pureté supérieure apparue au IVe siècle et l’École du joyau merveilleux apparu au début du Ve siècle.
35§ Zhang Daoling a reçu de Lao Zi un registre où sont inscrits les noms d’esprits qu’il peut convoquer pour combattre les démons. Lao Zi sous sa forme divinisée lui a aussi révélé des diagrammes et des talismans sacrés, dont une partie est écrite dans une écriture sacrée connue uniquement des divinités célestes : ces écrits servent à écarter les dangers : maladies, incendies, etc… qui sont toujours le fait d’esprits malfaisants dans une mentalité animiste.
36§ L’appartenance à l’école se traduit par l’inscription du nom religieux de l’adepte sur le registre de l’école, tandis que dans l’autre sens l’adepte reçoit le registre des divinités de l’école qu’il pourra convoquer.
37§ L’autre grande école encore existante actuellement, la Perfection authentique, est apparue au XIIe siècle. Elle fut fondée par Wang Chongyang (1113-1170) qui aurait bénéficié d’une révélation de l’Immortel Lu Dongbin entre autres.
38§ Les adeptes de cette école vivent en communautés monastiques, pratiquant une vie d’ascèse et de continence, comme les moines bouddhistes. Le Temple du nuage blanc à Pékin était le centre d’ordination principal de cette école. Il est actuellement le siège de l’Association chinoise taoïste.
39§ Les textes de ces écoles ont été compilés dans le « Canon taoïste » réparti en trois « grottes » reprenant les enseignements, les rituels, talismans et diagrammes des écoles taoïstes.
Valeur, visée et méthode du taoïsme pratique
40§ Le taoïsme pratique vise à assurer au pratiquant une vie longue et sans accident. Il rejoint le taoïsme spéculatif de la Voie et sa vertu et du Zhuang Zhou qui décrivent des sages taoïstes dans lesquels la mort ne trouve pas de place : ils ne peuvent être atteints par la griffe du tigre ou la lance du soldat [18], ils ne courent aucun danger venant de l’eau ou du feu [19].
41§ D’après Lao Zi et Zhuang Zi, le sage habité par la puissance (Vertu) de la Voie, s’occupe d’abord de nourrir son souffle vital et de concentrer sa nature ou son essence. Il ne donne ainsi aucune prise à la vieillesse et à la mort et il retrouve la vitalité et la souplesse du nouveau-né [i].
42§ Le taoïsme pratique décline concrètement le programme fixé par le taoïsme spéculatif en proposant plusieurs méthodes d’entretien de la force vitale.
43§ Le pratiquant utilisera les talismans et les diagrammes sacrés révélés par les Immortels pour éloigner les esprits malfaisants à l’origine des maladies et des accidents. Leur efficacité provient de ce qu’ils ont été transmis par les Immortels qui vont et viennent entre le Ciel et la Terre et maîtrisent les secrets du monde invisible ; l’écriture sacrée qu’ils utilisent concrétise le souffle cosmique qui anime toutes les choses.
44§ Dans l’imaginaire chinois, le corps contient trois "vers", trois "cadavres", qui veulent provoquer la mort de leur hôte afin de s’en libérer : l’un dans la tête, l’autre au niveau du thorax et le dernier au niveau du bas-ventre.
45§ Non contents de provoquer des maladies, les trois vers sortent du corps à certains jours du mois lunaire [20] afin de dénoncer les actions mauvaises de leur hôte pendant son sommeil. Sur la foi de leur rapport, le juge céleste réduit la durée de vie en fonction de la gravité des méfaits.
46§ Ne pas dormir pendant ces jours dangereux permet de les empêcher de sortir du corps pour faire leur rapport.
47§ Une autre solution consiste à affamer les trois vers par un régime diététique sans céréales.
48§ Les écoles taoïstes ont travaillé sur une alchimie dite « externe » pour produire des pilules d’immortalité.
49§ L’alchimie externe s’est servie du cinabre, un minerai de sulfure de mercure. Le mercure, rouge, couleur du yang, était extrait du cinabre et ingéré sous forme de pilules afin d’accroître le yang, la vitalité de la personne.
50§ Plusieurs empereurs Tang ont péri par empoisonnement après avoir absorbé ces pilules d’immortalité, ce qui a provoqué l’abandon du « cinabre externe » pour le « cinabre interne » (cf. plus bas).
51§ Une gymnastique appropriée permet de faire circuler les différents souffles vitaux dans tout le corps, en levant les obstacles internes qui s’y opposent. Le pratiquant exécute des enchaînements de gestes et des postures corporelles codifiés en cherchant à travailler le souffle et à développer la souplesse, idéalement celle du nouveau-né d’après Lao Zi.
52§ Les mouvements imitent ceux des animaux plus proches de l’élan vital que l’homme déformé par son éducation.
53§ On trouve aussi des techniques sexuelles de prolongation de la vie, dites de la « chambre à coucher ». Comme dans le bouddhisme tantrique tibétain, les écoles sont partagées sur la réalité physique de l’union sexuelle.
54§ L’École de la perfection authentique considère qu’il s’agit de visualisations, l’union se produisant à l’intérieur du pratiquant. De leur côté, des écoles considèrent qu’il faut pratiquer réellement en couple l’ « art de la chambre à coucher » : effectuée correctement, l’union sexuelle augmente l’énergie yang et la semence (l’essence), en remontant le long de la colonne vertébrale, permet de restaurer le cerveau [21]. Comme dans le tantrisme, il n’est pas question de céder au plaisir : celui qui n’arriverait pas à se contenir aboutit à l’inverse du but recherché, puisqu’il perd sa semence à l’extérieur et qu’il épuise son énergie vitale.
55§ À partir du XIe siècle de l’ère chrétienne, les taoïstes privilégieront « l’alchimie interne » : l’opération alchimique est devenue une opération mentale avec intériorisation dans le corps du taoïste du fourneau, du chaudron et de la matière raffinée.
56§ La visualisation effectue un processus de distillation des sécrétions (humides, yin) et des souffles (chauds, yang) du corps en circulation montante et descendante : l’adepte avale sa salive et respire selon un protocole qui s’apparente à un processus de tour de distillation, la chaleur provenant des trois « champs de cinabre » (tête, cœur, bas-ventre).
57§ [Rappelons que le processus de distillation permet de séparer des substances liquides ayant des températures d’ébullition différentes : les substances légères ont des températures d’ébullition plus basses que les substances lourdes.
58§ En chauffant le mélange, les substances les plus légères s’évaporent les premières. Le gaz monté en tête du ballon passe dans un tuyau où il se condense à nouveau sous forme liquide par refroidissement.
59§ Ce schéma simple est utilisé en boucle dans les tours de distillation, le liquide enrichi étant réchauffé pour à nouveau être recondensé, jusqu’à obtenir
- un liquide enrichi en substances légères en haut – le « distillat » -, et
- un liquide enrichi en substances lourdes en bas, le « résidu ».]
60§ De manière analogique, l’alchimie interne taoïste distille dans le corps les souffles purs, enrichis en yang, qui remontent le long de la colonne vertébrale à partir du bas jusque dans la tête. L’accumulation de yang au niveau de la tête sert à nourrir et enfanter un corps subtil, un corps incorruptible fait de souffles, un « enfançon » immortel.
61§ Le processus de distillation commence par la transformation de l’ « essence » du champ de cinabre inférieur (bas-ventre) en « souffle » dans le champ de cinabre médian (cœur), puis la transformation du « souffle » en « esprit » dans le champ de cinabre supérieur (tête).
3. Le regard occidental sur le taoïsme
62§ Les concepts taoïstes du yin et du yang, le symbole du Tao, font désormais partie de la culture occidentale. Celle-ci apprécie l’idée taoïste de la complémentarité des contraires et l’accent sur la transformation des choses, antidote à une pensée privilégiant le statique sur le dynamique, le transparent sur l’obscur, le solide sur le fluide.
63§ L’intégration taoïste de l’homme dans l’univers parle à un Occident plus habitué à un rapport d’extériorité entre l’homme et l’univers. Il apprécie dans le taoïsme les rapports d’analogie entre le corps humain et le cosmos qui soulignent la profonde unité qui les unisse.
64§ L’Occidental apprécie de trouver dans la représentation symbolique du corps comme microcosme traversé par les souffles vitaux un dérivatif aux représentations techniques objectives de la science médicale. La mise en mouvement de ce corps ainsi symbolisé à travers la gymnastique chinoise est réputée dans l’opinion occidentale apporter relaxation, souplesse et santé.
65§ Il nous semble qu’au final le taoïsme spéculatif a séduit l’Occident parce qu’il réconcilie l’Un et le multiple à travers le concept de la Voie apparenté au fluide, au ductile, difficile à cerner et à catégoriser.
66§ Le taoïsme pratique de son côté propose une symbolisation du corps humain qui permet à l’Occidental d’échapper à la représentation technique et instrumentale de la médecine moderne.
Annexe : table de correspondance des termes étrangers
Légende
chinois chin.
japonais jap.
Noms propres en français et en langue asiatique
| Lao Zi | 老子 | Lǎozǐ chin. | Lôshi jap. |
| Lie Zi | 列子 | liè zǐ chin. | Lesshi jap. |
| Très haut seigneur Lao | 太上老君 | Tàishàng lǎojūn chin. | Tai jô lô kun jap. |
| Wang Chongyang | 王重陽 | wáng zhòng yáng. chin. | Ôchôyô jap. |
| Zhang Daoling | 張道陵 | zhāng dào líng chin. | Chô dô ryô jap. |
| Zhuang Zhou | 莊子 | Zhuāng zǐ chin. | Sôshi jap. |
Titres en français et en langue asiatique
| Voie et sa Vertu | 道德經 | dào dé jīnɡ chin. | Dô toku kyô jap. |
| Zhuang Zhou | 莊子 | Zhuāng zǐ chin. | Sôshi jap. |
Noms communs en français et en langue asiatique
| canon taoïste | 道藏 | dàozàng chin. | dôzô jap. |
| Charme | 符 | fú chin. | fu jap. |
| cinabre externe | 外丹 | wài dān chin. | |
| cinabre interne | 內丹 | nèi dān chin. | naitan jap. |
| cinq agents | 五行 | wǔ xíng chin. | go gyô jap. |
| École de la perfection authentique | 全真道 | quán zhēn dào chin. | zen shin kyô jap. |
| École de l’Un correct | 正一道 | zhèng yī dào chin. | shô istu kyô jap. |
| énergie vitale, souffle | 氣 | qì chin. | ki jap. |
| Essence | 精 | jīng chin. | Sei jap. |
| Lu Dongbin | 呂洞賓 | Lǚ Dòng bīn chin. | Ryo dô in jap. |
| nature | 自然 | zì rán chin. | shi zen jap. |
| Non agir | 無為 | wú wéi chin. | mu i jap. |
| symbole du tao | 太極圖 | taìjítú chin. | Taikyôzu jap. |
| Tao | 道 | dào chin. | dô ou michi jap. |
| taoïsme pratique | 道教 | dàojiào chin. | dôkyô jap. |
| taoïsme spéculatif | 道家 | dào jiā chin. | dôka jap. |
| Temple du nuage blanc | 白雲觀 | báiyún guān chin. | haku un kan jap. |
| Trois Grottes | 三洞 | sān dòng chin. | san dô jap. |
| Trois immortels | 三仙 | sān xiān. chin. | san sen jap. |
| vacance | 虛 | xū chin. | kyo ou ko jap. |
| yang | 陽 | yáng chin. | yô jap. |
| yin | 陰 | yīn chin. | in jap. |
© fr. Franck Guyen op, décembre 2022
[1] Les articles synthétisent un cours de 24h dispensé sur un an à la Faculté de théologie de Lille. Nous avons assuré ce cours pendant une dizaine d’années.
Depuis septembre 2021, nous sommes passés à une formule de cycle sur 3 ans pour 72 heures de cours au total : étude du bouddhisme sur 24 h en première année, étude du confucianisme et du taoïsme sur 24 h en deuxième année, étude de l’hindouisme sur 24 h en troisième année.
Nous étudierons en temps voulu l’opportunité de publier ces trois années de cycle.
[2] Nous utilisons le terme de « vacance » plutôt que celui de « vacuité », qui relève du vocabulaire bouddhiste. Bouddhistes et taoïstes utilisent d’ailleurs deux idéogrammes différents, ce qui confirme notre choix de traduction.
Nous utilisons le sens de vacance au sens de disponibilité : on dira d’un poste qu’il est vacant, c’est-à-dire disponible pour une autre personne ; les temps de vacances constituent des temps disponibles pour d’autres activités que celles du temps ordinaire.
[3] l’existence historique de Lao Zi est discutée
[4] La « vertu » s’entend ici comme l’efficacité objective d’une chose – le couteau a pour vertu de couper – et non comme valeur morale subjective. On pourrait aussi traduire « vertu » par « puissance ».
Le livre a été traduit pour la première fois en Occident par Stanislas Julien en 1842
[5] Face à la montée en puissance du bouddhisme venu d’Inde en Chine, les taoïstes ont prétendu dans le « Classique de la conversion des barbares » (écrit vers 300 de l’ère chrétienne) que Lao Zi serait passé en Inde où il aurait eu comme disciple le Bouddha Sakyamuni.
[6] Zhuang Zhou concluait en disant que la seule chose qui importait était la capacité de transformation des choses. Voir Zhuang Zhou, chap. 2
[7] La Voie et sa Vertu, chap. 25 »
[8] La Voie et sa Vertu, chap. 1
[9] La Voie et sa Vertu, chap. 42
[10] La Voie et sa Vertu, chap. 56
[11] Un recueil de contes vietnamiens rapporte l’histoire de deux sages taoïstes retirés dans la campagne. Alors que l’un d’eux fait boire son buffle, il voit soudain l’autre sage courir à la rivière pour se laver les oreilles.
– « Que t’est-il arrivé ? » s’enquiert-il.
Et son compagnon de répondre
– « Un émissaire du roi est venu me proposer un haut poste dans l’administration, aussi je me lave les oreilles qui ont été souillées par cette proposition ridicule »
En entendant cela, le sage fait emmène son buffle en amont de son compagnon pour qu’il ne boive pas l’eau qui a servi à son compagnon. En effet, si la sagesse de ce dernier est parvenue aux oreilles du souverain, c’est qu’il l’a fait briller, et il n’est donc pas un sage authentique.
[12] Voir La Voie et sa Vertu, chap. 20. Nous trouvons ici une caractéristique du taoïsme qui valorise le féminin : la mère, la vallée, le creux, l’eau – il faudrait nuancer le propos en partant de la valorisation du yang dans l’alchimie interne.
[13] Voir Zhuang Zhou, chap. 19
[14] La Voie et sa Vertu, chap. 66
[15] À rapprocher de la méditation assise sans objet du bouddhisme Zen ultérieur à Zhuang Zhou
[16] « Donnez un marteau à quelqu’un et tout ressemblera à des clous pour lui » d’après un dicton anglais. Un expert en économie sera tenté d’analyser les problèmes en termes économiques uniquement.
[17] Voir Zhuang Zhou, chap. 10
[18] La Voie et sa Vertu, chap. 50
[19] Zhuang Zhou, chap. 19
[i] Zhuang Zhou, chap. 19 - La Voie et sa Vertu, chap. 55
[20] les troisième, treizième et vingt-troisième jours du mois lunaire
[21] Un gros cerveau indique une énergie vitale puissante comme l’indique la protubérance crânienne de la divinité de la longévité. Cette divinité fait partie des « Trois immortels » avec la divinité de la prospérité et la divinité du bonheur.
