La spiritualité du moine chrétien décrite à partir de la tentation de Jésus au désert
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Voir aussi : Spiritualité du martyre chrétien en quatre traits
Table des matières
- Introduction. En partant de l’étymologie des mots « désert » et « moine »
- 1. Le modèle dans les Évangiles : Jésus envoyé au désert pour lutter contre le diable
- 2. La déclinaison du modèle évangélique dans la spiritualité monastique
- Conclusion. Quelques limites de la spiritualité monastique
1§ Tentons de caractériser la spiritualité monastique, en sachant que nous parlons de l’extérieur, n’étant pas nous-mêmes moines. L’article s’inspire d’un cours sur le moine ermite Antoine du Désert (251-356).
Introduction. En partant de l’étymologie des mots « désert » et « moine »
2§ Comme l’étymologie du mot l’indique, le « moine » [1] est « seul », solitaire, cette solitude résultant de son choix volontaire de se « retirer » du monde [2] dans un endroit « désert » - ερημоσ en grec, qui a donné « ermite » en français -.
1. Le modèle dans les Évangiles : Jésus envoyé au désert pour lutter contre le diable
3§ Nous relions ce retrait du monde au retrait de Jésus après son baptême par Jean.
Rappelons le déroulement dans les évangiles synoptiques.
- Alors que Jésus remonte de l’eau après avoir été baptisé, une épiphanie révèle Jésus comme le Fils bien-aimé de Dieu. L’Esprit saint inspire alors à Jésus de se retirer au désert « pour être tenté par le diable ».
- Le diable attaque directement la relation intime de Jésus avec Dieu en insinuant le doute sur sa relation filiale : « Si tu es fils de Dieu… ». Il l’attaque aussi indirectement en invitant Jésus à se prosterner devant lui, se détournant ainsi de Dieu.
- La première tentation vise le corps de Jésus, éprouvé par un jeûne de quarante jours, le diable suggérant à Jésus de calmer sa faim corporelle en transformant miraculeusement des pierres en pain.
- Jésus discerne l’hypocrisie des propos du diable et il clôt la bouche du menteur en citant les Écritures saintes. Le diable cite lui aussi les Écritures de manière tendancieuse. Jésus désamorce le piège en interprétant correctement la parole biblique [3].
- Ses tentations ayant échoué, le diable quitte la place, laissant la place aux bons anges qui se mettent au service de Jésus.
2. La déclinaison du modèle évangélique dans la spiritualité monastique
La déclinaison monastique de l’envoi au désert de Jésus
4§ Déclinons la spiritualité monastique occidentale à partir du modèle évangélique.
- Le moine fait l’expérience charismatique d’un appel radical à suivre le Christ dans le renoncement à tous ses biens matériels et à sa volonté propre, tel Antoine qui, entendant le conseil de Jésus : « Si tu veux être parfait, vends tous tes biens, donne-les aux pauvres et suis-moi », s’exécuta aussitôt.
- S’étant retiré dans le monastère ou l’ermitage, le moine s’exerce au combat par l’ascèse corporelle : il répond sobrement aux besoins du corps (sommeil, nourriture, boissons, vêtements), limitant autant que possible les plaisirs corporels - quand il ne se les interdit pas - dans le jeûne, les veilles, la continence totale.
- L’homme étant à la fois corps et esprit, le moine s’exerce aussi à l’ascèse spirituelle : il rumine les Écritures saintes (lectio divina), il se forme à la spiritualité monastique en intériorisant les écrits spirituels de ses grands prédécesseurs, il chante la louange de Dieu dans l’office choral grâce aux Psaumes [4], il pratique les sacrements, eucharistie et pénitence, il prie dans sa cellule comme à son poste de travail.
- Par ces exercices, le moine affermit son cœur et son corps contre les tentations du démon, corporelles ou spirituelles, il se rend apte à discerner le mal qui se cache sous l’apparence du bien et ainsi il filtre ce qui entre dans sa bouche et dans son cœur, comme ce qui en sort.
Distinction entre le moine ermite et le moine cénobite.
5§ La voie monastique recouvre deux modes de vie : la vie en ermite et la vie en communauté (en « cénobite »). La vie érémitique correspond au sens littéral du mot « moine », l’ermite vivant en « solitaire » dans un endroit inhabité – désert, tandis que la vie cénobitique semble empêcher la pratique de la solitude. Nuançons le propos.
- Dans le monastère, le moine dispose de moyens « objectifs » pour discerner ce qui ressort de sa subjectivité faillible (affects désordonnés, intelligence approximative sinon erronée, volonté mal ajustée), poreuse aux suggestions mauvaises du tentateur. Ces moyens qui préexistent au moine et qu’il reçoit en faisant profession, sont d’abord l’Écriture sainte, puis la Règle de saint Benoît et dépendant d’elles, un Abbé, un « Père » auquel le moine doit obéissance dans la mesure où l’abbé se situe sous la Règle, la Règle devant elle-même se soumettre à l’Écriture sainte.
6§ En leur obéissant, le moine discerne les pièges du démon, en même temps qu’il mortifie sa volonté propre dans ce qu’elle a de faussé : l’obéissance constitue elle aussi une ascèse, un exercice au combat.
7§ L’ermite vivant en solitaire, en l’absence d’un père abbé et de frères pour veiller sur lui, il est plus menacé de dévier de la voie monastique. Pour cette raison, saint Benoît estime que le moine doit d’abord être éprouvé par la vie cénobitique avant de passer à la vie érémitique [5].
- 8§ De fait, la vie communautaire constitue une ascèse qui rabote les aspérités des personnes : la vie commune dans la durée révèle les côtés peu reluisants de chacun, sa susceptibilité, ses affects plus ou moins maîtrisés, ses boucles mentales, ses ambitions déplacées, ses lâchetés, ses manies. Les tensions, inévitables dans des communautés de moines de générations, de cultures, de niveaux sociaux différents, provoquent des blessures, des souffrances de part et d’autre.
La vie commune permet d’exercer la patience dans l’épreuve, la capacité à demander le pardon et aussi à le donner, l’amour de soi et l’amour du frère. Elle peut devenir le lieu où, dans la foi, le moine fait l’expérience de la puissance de résurrection du Christ capable de relever et de transfigurer l’homme abimé, que ce soit lui-même ou ce frère qui l’irrite particulièrement. - 9§ La vie cénobitique impose aux moines d’observer le silence à plusieurs reprises dans la journée et pendant toute la nuit. Ce silence permet au moine cénobite de développer sa vie intérieure, perçue comme le lieu de la relation cœur à cœur avec Dieu, ce qui est le but visé par la solitude du moine ermite.
10§ Parti combattre le diable au désert, le moine victorieux y établit la paix eschatologique : les démons sont chassés de la région, les bêtes sauvages sont pacifiées et les hommes viennent s’installer dans ce qui n’est désormais plus un désert mais une terre habitée, cultivée, irriguée, mise en ordre.
Conclusion. Quelques limites de la spiritualité monastique
Une des nombreuses facettes du mystère du Christ
11§ La spiritualité monastique développe l’envoi de Jésus au désert après le baptême. Elle ne prend pas en compte d’autres aspects, comme l’itinérance de Jésus prêchant de village en village et jusqu’à la Ville par excellence, Jérusalem. Ce dernier aspect sera pris en compte dans les spiritualités « apostoliques », dominicaine, franciscaine par exemple, qui apparaissent à partir du Moyen-Âge. Le vœu de stabilité de la profession monastique, contraire au propos de ces ordres apostoliques, disparaît de leur formule de profession [6].
12§ La spiritualité monastique ne prend pas en compte l’activité apostolique itinérante du cercle rapproché de Jésus, elle ne prend pas en compte non plus le cercle plus large des disciples de Jésus qui, sans quitter leur maison ni leur famille ni leur métier, infusent leur foi en Jésus Christ dans le quotidien de la vie « ordinaire ». Saint François de Sales (1567-1622) a su proposer une spiritualité pour les « laïcs » leur permettant de vivre selon leur état la pauvreté, la chasteté et l’obéissance ; le vingtième siècle verra fleurir encore d’autres spiritualités destinées aux « laïcs ».
Une fuite du monde ?
13§ L’accent sur le retrait du monde peut être interprété comme une fuite d’un monde considéré uniquement sous un angle négatif, une désolidarisation du moine du reste des chrétiens et des hommes. Ce serait faire erreur sur l’intention de la spiritualité monastique.
14§ Le moine se perçoit plutôt comme le fer de lance de l’armée du Christ, il est ce guerrier d’élite qui sort du rang, non pas pour déserter mais au contraire pour affronter en combat singulier l’ennemi, pour la plus grande gloire de son seigneur et de son armée. Sa victoire sur les démons profite à tous les amis de la paix et fait avancer le Royaume de Dieu sur la terre.
15§ Le moine vit sa prière comme une arme spirituelle qu’il met au service du monde entier : sa prière porte les intentions aussi bien de telle ou telle personne qui se recommande à lui que les tragédies à l’échelle d’une nation ou du monde.
L’ascèse, nécessaire mais non suffisante
16§ La spiritualité monastique valorise l’ascèse au service de la sanctification du moine, en sachant que, sans la grâce de Dieu, le projet du moine n’aboutira pas, et à notre avis pour deux raisons :
- une raison « ontologique », liée à la différence de nature entre Dieu et le moine, l’un ressortant de l’ordre du créé tandis que l’autre le dépasse comme origine et comme terme. La sainteté, c’est-à-dire la participation à la nature divine, ne peut s’acquérir par nos seuls efforts, elle demande que Dieu gracieusement nous élève là où il est.
Pour le dire en image, Dieu ne se tient pas au sommet d’une montagne, sinon il suffirait de s’exercer à l’alpinisme pour l’atteindre : Dieu est encore au-delà du sommet de la montagne.
- l’autre raison, morale, est liée à notre nature marquée par ce qu’on appelle traditionnellement le « péché originel », à savoir une faille profonde qui fragilise l’ordre créé et qui nous empêche d’aimer - Dieu, le prochain, nous-même, la création - autant que nous le voudrions. À mon avis, l’ascèse aide à nous unifier dans nos dimensions corporelles, psychiques et spirituelles, mais elle laisse toujours un résidu de retour sur soi, de coquetterie, d’orgueil dont seule la grâce de Dieu peut venir à bout.
17§ L’ascèse n’est pas suffisante, mais elle reste nécessaire. Le moine se met en route sur le chemin de la perfection en pratiquant l’ascèse tout en sachant que le couronnement de son effort viendra de l’extérieur. Et, à un moment donné, sans aucun signe avant-coureur, il fera l’expérience de la grâce de Dieu à différents points d’étape, jusqu’au terme de sa course.
Merci de votre attention
Fr. Franck Guyen, op, janvier 2023
[1] μοναχοσ en grec
[2] en grec αναχωρειν qui a donné en français « anachorète », celui qui se retire du monde
[3] Déjà au début de l’histoire sainte, le serpent avait repris, en la déformant, la parole divine d’interdiction pour tenter le premier couple humain
[4] dans la mesure où le moine savait lire le latin. Il faudrait parler ici des frères convers issus de familles pauvres qui n’avaient pas l’éducation suffisante pour entendre le latin
[5] Voir le chapitre 1 au paragraphe 15 de la Règle de saint Benoît :
15 La deuxième espèce [de bons moines] est celle des Anachorètes ou Ermites.
Ceux-ci n’en sont plus, dans la vie religieuse, à la ferveur du début : l’épreuve prolongée du monastère, jointe aux leçons et au soutien d’un grand nombre, leur a appris à lutter pugnare contre le diable.
Bien exercés, ils sortent des rangs de leurs frères pour se livrer au combat singulier pugnam du désert, et assurés de pouvoir désormais se passer de l’assistance d’autrui, ils sont en état, avec l’aide de Dieu, de soutenir par leur seule main et leur seul bras la lutte contre les vices de la chair et des pensées.
Règle de saint Benoît, chapitre 1
[6] La formule de profession religieuse comporte traditionnellement les trois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance
