Quelques considérations sur la prière chrétienne privée

mercredi 15 février 2023
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Ci-dessous quelques considérations personnelles sur la prière en privé. Nous laissons de côté ici la prière en assemblée [1].


1. Le fondement de la prière : la foi en Dieu

Avant de voir comment prier, il faut se demander qui je prie, autrement dit quelle est la figure de Dieu vers laquelle je me tourne, ce que je crois pouvoir et devoir attendre de Dieu, ce que Dieu peut et est en droit d’attendre de moi. Voici une réponse qui me semble juste :
Je prie Dieu parce que je crois qu’il existe et que sans lui, je n’existerai pas. Je crois qu’il a un projet d’amour pour moi et qu’en faisant sa volonté, je ferai par là-même mon bonheur.
Je crois que Dieu me regarde comme je suis et là où j’en suis, avec mes ombres et lumières, mes forces et faiblesses, mes vertus et vices. Je crois que son regard est sans complaisance pour mes péchés passés et qu’en même temps il reste plein d’espérance pour mon avenir parce qu’il sait que je peux devenir plus grand que je suis actuellement, avec sa grâce.
Je crois en effet que Dieu peut me transformer au plus profond de mon être car c’est lui qui ne cesse de me créer et de me recréer : je peux alors m’accepter tel que je suis, sans chercher à me mentir à moi-même.

Dans cette confiance, je m’abandonne à lui comme le nouveau-né dans les bras de sa mère. Je ne m’effraie pas de mes éventuelles distractions pendant la prière, je n’ai pas peur de m’endormir alors que je prie au lit. Pourquoi ? Parce que je sais que Dieu me travaille invisiblement, souterrainement, que j’en ai conscience ou non. « Dieu comble son bien-aimé quand il dort » dit le psaume [2].

Mais cela suppose d’avoir posé le fondement sans lequel l’édifice de la prière sera branlant : une confiance en Dieu semblable à celle de l’enfant qui s’en remet totalement à ses parents. Alors je travaille à offrir ma volonté au Père comme le Fils l’a fait chaque jour de sa vie terrestre comme dans l’éternité : Père, je sais que c’est en faisant ta volonté que je connaîtrai le vrai bonheur, celui que tu m’as réservé depuis l’éternité et pour l’éternité.

« Mon Père, Je m’abandonne à toi, fais de moi ce qu’il te plaira.
Quoi que tu fasses de moi, je te remercie. Je suis prêt à tout, j’accepte tout. (…) »
saint Charles de Foucault


2. Une prière en privée fondamentale : la prière d’offrande du matin et du soir

Le Christ nous appelle à la conversion radicale de notre cœur : « Convertissez-vous car le Royaume de Dieu est proche », proclamait-il. La conversion s’entend comme un programme de transformation morale et intellectuelle radical, comme une réorientation complète de notre système de valeurs, de notre vision du monde.

a. L’examen de conscience quotidien chez les « païens » et les chrétiens
Du point de vue humain, il me semble impossible de procéder autrement qu’en s’examinant soi-même chaque soir, pour repérer les progrès, les stagnations, les écarts et les régressions, analyser leurs causes afin d’éviter les défaillances passées et conforter les réussites.
Avant que commence la journée, on peut aussi passer en revue les tâches à accomplir en cherchant à leur appliquer les résolutions de la veille.

10§ Les stoïciens du monde antique, les lettrés confucéens pratiquaient ces techniques de transformation comportementale avant la venue du Messie. La nouveauté chrétienne consiste en ce que ces exercices se font dans la prière : le chrétien n’est pas seul quand il s’examine, il entre dans un dialogue avec celui qui l’appelle à la conversion et qui l’assiste dans ce chemin.

11§ L’Esprit saint montre au disciple du Christ ses points aveugles, non pas pour l’enfermer mais pour qu’il redouble d’espérance, de foi et de charité : « Je te montre ce dont je veux te guérir » dit le Seigneur à l’âme qui se confie en lui. L’Esprit saint lui montre aussi combien des petits gestes d’attention, d’affection envers le petit en particulier ont une grande valeur pour Dieu.

12§ Parce qu’il pratique cet examen de soi dans la chaude lumière de la prière, le disciple du Christ ne s’impatiente pas de ses lenteurs, de ses lourdeurs, de ses retombées en arrière, il ne désespère pas de lui-même parce que Dieu lui offre un avenir quel que soit son passé : Dieu voit ses efforts, il se réjouit du moindre millimètre gagné sur le chemin de la sanctification par le disciple, et, quand il le juge bon, il transforme ce millimètre en kilomètre, laissant le disciple dans l’admiration et la gratitude pour les merveilles que Dieu a accomplies pour lui.

b. La prière d’offrande du matin et du soir

13§ L’exercice du matin devient dans la prière une offrande : Seigneur, je t’offre cette journée, avec les rendez-vous prévus, les tâches à accomplir, les personnes avec qui je vais entrer en relation ; j’attends de cette journée des joies, des satisfactions ; la journée porte aussi des sujets d’inquiétude qui me rendent triste ou qui me font peur ; tout cela, je te les offre par avance, fais que je vive toute cette journée dans l’espérance, la confiance en toi et la charité, et l’obéissance à ta volonté.

14§ Muni de cette prière, vous pouvez commencer la journée dans une bonne disposition. Dans le feu de l’action, vous l’oublierez mais d’après moi, la disposition est toujours là, souterraine et active. Pour prendre une image, quand vous allez en pèlerinage à Rome, vous n’êtes pas en train de penser à la Ville éternelle à chacun de vos pas ; sur la route, vous vous demandez comment arriver à telle étape intermédiaire, mais la destination finale est toujours là, sous-jacente, même si vous n’y pensez pas consciemment : l’orientation initiale est fixée et elle reste là, quel que soit le chemin que vous prenez.

15§ Arrive le soir, où vous offrez ce qu’a été votre journée. Vous la revisitez en acceptant d’être guidé par l’Esprit saint. Vous revoyez les moments agréables ou désagréables qui vous ont marqué. L’Esprit saint vous aide à discerner ce qu’ils signifient.
Dans sa lumière chaude, vous assumez vos comportements indignes et vous prenez la résolution de lutter contre eux ; cette lumière vous aide à vous relever autant de fois qu’il le faut, jusqu’au jour où vous ne retomberez plus, car, comme le disait Dieu à Thérèse d’Avila, « Tu te lasseras plus vite de pécher que moi de te pardonner ».
Et dans les moments où vous avez été grand, où vous avez laissé s’exprimer la foi, l’espérance et la charité, vous éprouverez la légitime fierté du serviteur qui s’entend dire : « Bravo, tu as bien travaillé, entre dans la joie de ton maître ».

16§ Le croyant discerne sa journée en se laissant éclairer par une volonté autre que la sienne, et il apprend d’elle ce qui est vraiment important et ce qui ne l’est pas, ce qui est vraiment un péché et ce qui ne l’est pas, ce qui est vraiment bon et ce qui ne l’est pas.
Dans la lumière de l’Esprit saint, le croyant relativise des événements qui l’avaient marqué dans la journée en bien ou en mal, tandis que d’autres événements, apparemment insignifiants, prennent un relief inattendu.

17§ En pratiquant ces exercices jour après jour, le croyant approfondit sa relation à Dieu dans ses trois dimensions de foi, d’espérance et de charité. S’exerçant dans la durée, le croyant affine toujours plus le sixième sens du discernement spirituel, il devient toujours plus sensible aux motions de l’Esprit saint


3. Les formes concrètes de la prière en privé : délimiter un espace et un temps sacrés

18§ Nous avons vu plus haut une prière en privé qui s’appuie sur la journée passée ou à venir. La prière en privé peut aussi partir de la lecture de l’Écriture sainte [3], elle peut être structurée selon les trois mots-clés « S’il te plaît », « Pardon » et « Merci ».
Ce qui suit traite non pas du contenu de la prière, mais de la prière sous sa forme protocolaire.

19§ La prière peut et doit s’envisager comme un échange entre amis avec une dimension protocolaire réduite.

20§ Il est bon cependant de ne pas la réduire à cet aspect amical seulement si l’on veut honorer en même temps la radicale altérité divine, qui fait que si Dieu est mon ami, il est aussi infiniment plus que cela : celui qui se tient au-delà de l’ordre du crée, dont tout dépend et qui ne dépend de rien de ce monde-ci. S’il est le plus intérieur à moi-même que moi-même, il est aussi plus haut que tout ce que j’ai de plus élevé en moi, pour reprendre Augustin et son «  interior intimo meo et altior summo meo  [4] ».
21§ Aussi convient-il de se ménager des temps de prière plus formels avec un protocole faisant appel au sacré.

a. L’espace de la prière
22§ Il peut être bon de réserver un espace réservé à la rencontre avec Dieu, distinct de l’espace profane, un « lieu sacré » : au minimum une icône du Christ ou de la Vierge à l’Enfant ou encore son saint d’élection ou des anges, une bougie sécurisée pour éviter les incendies quand on oublie de l’éteindre, un vase à fleurs, tout cela posé sur un tissu blanc et installé dans un coin propre de l’habitation, ni trop éclairé ni trop passant [5].
b. le temps de la prière
23§ Dans les moments de prière formelle, il est bon de distinguer entre le temps « sacré » de la communication avec Dieu et le temps profane où l’on vaque à ses occupations mondaines. Pour cela, on ménagera un sas d’entrée et un sas de sortie.

24§ Le sas d’entrée sert à quitter le monde ordinaire pour entrer en relation avec l’invisible, il comporte du verbal et du non-verbal :

  • allumer la bougie sécurisée sur l’autel privé ;
  • attitude de respect (inclinaison, prosternation, agenouillement, mains jointes), éventuellement en se déchaussant, tel Moïse devant le buisson ardent ;
  • invocation de Dieu sur soi par le signe de croix posé sur son corps, accompagné de la formule trinitaire : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » [6] ;
  • préparation mentale en détachant son regard intérieur des préoccupations mondaines pour le tourner vers le Ciel,
  • demande adressée mentalement ou oralement à Dieu pour qu’il bénisse le temps de prière ou pour qu’il accorde telle grâce particulière

25§ Le sas de sortie permet de retourner au temps « profane » en parcourant en sens inverse la séquence du sas d’entrée :

  • remercier Dieu pour le temps passé avec lui, pour les grâces reçues dans le domaine de la charité, de l’espérance et de la foi, pour les forces et lumières reçues pendant la prière
  • signe de croix avec l’invocation trinitaire, salutation de départ avec inclinaison, prosternation ou agenouillement
  • éteindre la bougie sécurisée sur l’autel privé – nous ne saurions trop rappeler la vigilance envers les risques d’incendie.

Merci de votre attention


Fr. Franck Guyen op, février 2023


[2Voir le psaume 126

[4liv.3 chap.6, p.57 des Confessions de saint Augustin : « tu autem eras interior inimo meo et superior summo meo  »

[5On pourra ajouter un brûle-encens, une croix, une cloche. En s’inspirant du culte des ancêtres en Asie, on pourra aussi ajouter un niveau inférieur avec les photos des chers défunts et un vase supplémentaire.
Le dispositif pourra comporter un écran mobile, rideau ou porte, pour matérialiser la frontière entre le sacré et le profane

[6Ce geste et sa parole associée sont développés dans l’article Pendant la messe - N°1 : l’attention au signe de croix ; l’importance du signe de croix ne saurait être trop soulignée.


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