Quelques considérations générales sur le phénomène de l’addiction

lundi 20 février 2023
popularité : 27%

Table des matières


Introduction

Cet article m’a été inspiré par la lecture de Parcours libre pour aimer – Sortir de la pornographie [1]. Ce livre propose un parcours sur quarante jours – un carême – pour se libérer de l’addiction à la pornographie.

J’expose ici quelques considérations sur le phénomène de l’addiction en général. N’étant pas spécialisé en addictologie, je présente par avance mes excuses pour des propos approximatifs ou convenus, et je renvoie aux experts en addictologie.

Je m’exprime à partir de mon engagement comme chrétien baptisé dans l’Église catholique et comme frère religieux dans l’Ordre des Prêcheurs fondé par saint Dominique au treizième siècle.
L’approche spirituelle me semble nécessaire dans la mesure où la spiritualité constitue une dimension constitutive de l’être humain. L’approche psychologique est tout autant requise : la grâce travaillant dans et à travers nos actes humains, une personne souffrant d’une addiction de manière grave devra être orientée vers un professionnel de la santé, sans exclure un accompagnement spirituel pour autant [2].

Limites de l’article
Ce qui suit est mon interprétation du livre Libre pour aimer tel que je l’ai compris ; j’y ajoute d’éventuelles considérations personnelles, ces propos n’engageant que moi.
Cet article survole la question de l’addiction et ne se substitue pas au parcours Libre pour aimer . S’il amène des personnes à entreprendre ce parcours, il aura justifié son existence.

Je profite de l’occasion pour exprimer ma gratitude envers les initiateurs d’un projet bienvenu dans un monde où quelques clics sur Internet suffisent pour accéder à du contenu pornographique.


1 – Ce qu’est une addiction

La personne atteinte d’addiction est dépendante d’un produit qu’elle ne peut pas s’empêcher de consommer, alors qu’il nuit à sa santé dans ses dimensions corporelle, mentale, sociale et spirituelle [3].
La personne le consomme cependant pour son effet sur son psychisme, et plus particulièrement sur son circuit cérébral de la récompense. Elle éprouve sur le coup un plaisir, éventuellement suivi par un abattement.

  • Voir Libre pour aimer p.74 qui relate l’expérience faite en 1954 par James Olds, psychologue et neuroscientifique américain, et Peter Milner, neuroscientifique canadien : des rats pouvaient activer leur circuit de la récompense relié à une électrode en appuyant sur un levier ; les rats actionnaient le levier en négligeant de s’alimenter jusqu’à provoquer leur mort [4]..

Sachant que l’addiction suscite des sentiments négatifs de la part de la société, - réprobation, pitié, mépris,- la personne souffrant d’addiction peut vouloir cacher sa maladie à elle-même d’abord, aux autres ensuite. Elle doit alors supporter la tension psychologique de devoir mentir et de craindre de se voir démasquée.

10§ Constatant les effets délétères de sa dépendance sur elle-même et sur son entourage, et n’arrivant pas à s’en défaire, elle baisse dans son estime d’elle-même et risque de rechercher la consolation dans l’addiction, alimentant ainsi un cercle vicieux.

11§ Les personnes atteintes d’addiction cherchent sans doute à anesthésier une souffrance causée par un traumatisme passé, un conflit intérieur non résolu. Plus fondamentalement, soutient Libre pour aimer, elles manquent d’un sens à leur vie. L’addiction survient quand la consommation du produit, volontaire au début, devient compulsive et échappe au contrôle du consommateur.

  • Voir Libre pour aimer 1er jour avec l’expérience d’Aron Ralston dont le bras était bloqué par un rocher.
    Le site associé au parcours propose un extrait du livre de Viktor Frankl, Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie. Viktor Emil Frankl (1905-1997), neurologue et psychiatre, interné dans un camp de concentration nazi pendant la Seconde guerre mondiale, avait constaté que les personnes sans but dans la vie mourraient les premiers.


2 – Les conditions génériques pour échapper à l’addiction

12§ La personne doit avoir pris conscience de son addiction et croire qu’il est possible d’y échapper. Les témoignages de personnes ayant surmonté leur addiction l’y aideront [5]. La personne gagne à se faire accompagner par une personne qui écoute sans chercher à juger ou à conseiller.

13§ La libération passe à mon avis par un chemin progressif où le combattant devra faire preuve de persévérance : il s’agit d’avancer pas après pas et jour après jour sur le chemin. Les effets bénéfiques sont cumulatifs, mais il peut y avoir des retours en arrière.
La personne se méfiera des emballements aussi forts qu’éphémères, des trouées dans le ciel provisoires. Je crois contre-productif de s’appuyer uniquement sur des leviers négatifs comme la culpabilisation, la honte, l’auto-flagellation morale, l’autodépréciation : les élans qu’elles provoquent retombent vite à mon avis


2.1. Au départ : poser les fondations
14§ Un travail sur les fondations est nécessaire, dans la mesure où l’addiction vient combler un manque de sens ou recouvrir des blessures ou des conflits intérieurs : si les causes de l’addiction ne sont pas connues et gérées, la personne risque de retomber dans son addiction à la fin de son programme de sevrage.

15§ La personne sera amenée à revisiter son passé pour repérer ce qui lui fait peur et qu’elle fuit, ce dont elle a particulièrement honte, ce dont elle se sent spécialement coupable ou victime ; elle repèrera aussi ce qui la rend profondément heureuse, les endroits et les situations où elle se sent à sa place, en paix avec elle-même et avec son entourage, où elle fait du bien autour d’elle et où cela lui fait du bien. Où est-elle prête à s’investir, que veut-elle réaliser sur la durée, de quoi veut-elle être fière au moment de quitter cette vie, quelle trace veut-elle avoir laissé en partant ?

16§ Plus fondamentalement, la personne déterminera ce que j’appelle l’option fondamentale : croit-elle que le sens l’emporte sur l’insignifiance, le bien sur le mal, la vie sur la mort, l’amour sur la haine ? Plus spécifiquement, la personne s’interrogera sur des questions comme celles-ci : est-ce que son histoire, et plus généralement est-ce que l’histoire a un sens, est-ce qu’elle est portée par une volonté d’amour toute-puissante qui fait que tout ce qui existe est voulu et désiré, que l’univers résulte d’une Parole aimante qui aura le dernier mot ?
Est-ce que la personne croit qu’elle est faite par amour et pour l’amour, qu’elle est appelée au bonheur par une réalité qui ne ressort pas de ce monde tout en étant son origine, une réalité dont la beauté et la bonté dépassent tout ce qu’on peut imaginer et qui la rendent infiniment désirable ?

17§ Pour répondre à ces questions, la personne pourra s’appuyer sur le récit de la création dans l’Ancien testament qui nous dit que le bien est antérieur au mal, qu’il n’a pas besoin du mal pour exister tandis que le mal, lui, en a besoin ; elle s’appuiera aussi sur le Nouveau testament qui proclame la victoire définitive de Jésus Christ sur le mal et la mort : à la fin des temps, le mal disparaîtra tandis que le bien régnera sans partage.

18§ Prenant conscience que sa vie s’inscrit dans un projet plus grand où elle a un rôle à jouer, où elle est appelée à créer, à construire, à cultiver, la personne atteinte d’addiction réalisera que le temps qu’elle passe sur terre est limité et précieux ; elle mesurera en regard le temps et les opportunités qui lui ont échappé à cause de son addiction.

19§ Elle verra ses manquements à ses devoirs d’obéissance et de gratitude envers ceux à qui elle doit d’exister : ses ancêtres qui se sont battus pour préserver la vie et la transmettre, pour Dieu qui ne cesse de porter le monde. Comment elle aurait pu les rendre fiers d’elle, et comment elle a failli. Regrettant ses errances passées, elle prendra le ferme propos de se libérer de son addiction.

20§ Encore plus fondamentalement, la personne examinera si elle est capable d’accorder sa confiance ; elle regardera ensuite en qui elle veut placer sa confiance : en des doctrines, des êtres humains, des sécurités matérielles, mais surtout et avant tout en celui que les croyants appellent Dieu. Et cela suppose d’abord de connaître Dieu, de l’avoir fréquenté un minimum, et d’avoir expérimenté la puissance créatrice et recréatrice déployée par le Père en son Fils Jésus Christ, crucifié à cause de nos péchés et ressuscité pour nous ouvrir le chemin de la vie éternelle.

21§ Cette confiance est à mon avis essentielle pour répondre à une question de fond : puis-je être heureux sans cette addiction ? Une fois libéré de l’addiction, éprouverai-je l’équivalent du plaisir qu’elle me procure – ou bien ma vie deviendra-t-elle terne, sans relief, monotone ? et est-ce que je pourrai tenir dans la durée ?

  • Voir le livre Libre pour aimer 14er jour

22§ On trouve un écho de ce questionnement dans le passage fameux des Confessions où Augustin décrit sa lutte contre son désir sensuel :

Et ces bagatelles de bagatelles, ces vanités de vanités, mes anciennes maîtresses, me tiraient par ma robe de chair, et me disaient tout bas : Est-ce que tu nous renvoies ? Quoi ! dès ce moment, nous ne serons plus avec toi, pour jamais ? Et, dès ce moment, ceci, cela, ne te sera plus permis, et pour jamais ?
Et tout ce qu’elles me suggéraient dans ce que j’appelle ceci, cela, ce qu’elles me suggéraient, ô mon Dieu ! que votre miséricorde l’efface de l’âme de votre serviteur ! Quelles souillures ! quelles infamies !
Et elles ne m’abordaient plus de front, querelleuses et hardies, mais par de timides chuchotements murmurés à mon épaule, par de furtives attaques ; elles sollicitaient un regard de mon dédain. Elles me retardaient toutefois dans mon hésitation à les repousser, à me débarrasser d’elles pour me rendre où j’étais appelé. Car la violence de l’habitude me disait : Pourras-tu vivre sans elles ?
Livre VIII des Confessions de saint Augustin, Chapitre XI, 26

23§ De fait, l’addiction structure la vie de la personne qui échappe à l’inconfort de devoir assumer sa responsabilité, sa liberté : « ce n’est pas moi qui décide, c’est mon addiction » pense-t-elle [6].

24§ La personne en lutte s’inquiète de l’après dans laquelle elle n’arrive pas à se projeter. Elle a peur de ne pas savoir gérer la liberté nouvelle, du fait de sa mésestime d’elle-même.
La confiance lui permettra de surmonter cette inquiétude en lui donnant un avant-goût de ce qui l’attend de l’autre côté, en lui montrant que d’autres seront là pour célébrer avec elle et l’aider à aller de l’avant dans sa nouvelle vie.


2.2. Tout au long du chemin : les bonnes dispositions de chaque jour
25§ La personne munie de sa motivation ainsi fondée devra cultiver des dispositions intérieures pour tenir dans la durée et ne pas céder à la lassitude ou au découragement.

26§ Elle cultivera la persévérance en gardant en mémoire le sens fondamental qu’elle veut donner à sa vie.
27§ Elle fera aussi mémoire quotidiennement des bonnes choses qui se sont produites dans la journée, elle célèbrera les moments où elle a été grande, forte et belle, les rencontres où elle a été reconnue et acceptée dans ses ombres et ses lumières, où elle a tenu ses engagements envers des personnes qui lui avaient fait confiance.
Ces exercices de mémoire lui apporteront lumière et force face aux doutes, aux autodénigrements, aux peurs, ils lui permettront de reconstruire et développer l’estime de soi, plus même, l’amour de soi. Par les effets positifs qu’ils produisent, ils constitueront un rempart face aux tentations.

28§ La personne pourra malgré tout céder à un moment ou un autre à la tentation ; elle risquera d’aggraver son mal en se mettant à désespérer.
La confiance en l’amour miséricordieux du Père pour elle et en la puissance de la résurrection de son Fils la feront se relever car, comme Dieu le disait à Thérèse d’Avila : « Tu te lasseras plus vite de pécher que moi de te pardonner ».
Muni de telles armes, recourant au sacrement de réconciliation autant de fois que nécesssaire, le combattant tombera mille fois, il se relèvera mille fois, jusqu’à la victoire.

29§ Cela dit, le lutteur se montrera humble : chaque jour, il se remémorera sa fragilité, il se rappellera que la faille, maintenant fermée, peut facilement se rouvrir, et il préfèrera fuir les occasions de tentation plutôt que de s’y exposer.

Il éprouvera une fierté légitime devant le chemin parcouru, en veillant à ne pas verser dans l’orgueil de croire qu’il est définitivement débarrassé de ses fragilités, qu’il est arrivé au but ; il remplira plutôt son cœur de pensées de gratitude envers Dieu, envers ses ancêtres et enfin envers ceux qui le soutiennent dans ce monde-ci.


30§ Peut-être même sera-t-il appelé à témoigner des merveilles que Dieu a accomplies dans sa vie, aidant ainsi d’autres personnes à échapper eux aussi au filet de l’addiction.


frère Franck Guyen op, février 2023

---------------------

Vous appréciez la présence du site esperer-isshoni.info sur le Web : vous pouvez faire un don à la communauté dans laquelle je vis (cliquer ici pour voir comment procéder)



[1ouvrage initié et coordonné par le père Éric Jacquinet, écrit en collaboration avec le Dr. Pauline de Vaux, médecin-psychiatre et addictologue aux éditions Emmanuel, 2016, 357 p.

[2Cela me rappelle l’histoire de cet homme qui importune Dieu en le priant chaque jour de le faire gagner au loto. Excédé, Dieu finit par lui répondre : « Je veux bien te faire gagner, mais au moins achète un billet ! »

[3Un effet d’accoutumance peut aggraver l’addiction en demandant au consommateur d’augmenter régulièrement la dose pour obtenir le même niveau de plaisir

[6Je ne crois pas que cet argument tienne devant Dieu qui, à mon sens, a fait l’homme capable de créer du nouveau à partir de ce qui lui est donné : un être humain dispose toujours d’une marge de liberté par rapport à ce qui lui arrive : même infime, cette marge existera toujours. Cela exclut pour moi les théories du déterminisme social ou psychologique


Commentaires

Bienvenue sur le site