Introduction aux spiritualités d’Asie - L’hindouisme, une religion polymorphe
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Introduction aux traditions religieuses et spirituelles d’Asie [1]
- introduction au bouddhisme - temps de lecture estimé : 1 h 20 mn
- introduction au confucianisme - temps de lecture estimé : 30 mn
- introduction au taoïsme - temps de lecture estimé : 15 mn
- introduction à l’hindouisme : temps de lecture estimé : 40 mn
Table des matières
- 1. L’histoire de l’hindouisme
- 2. Les problématiques védiques et brahmaniques
- 3. L’hindouisme synthèse du védisme et du brahmanisme
- 4. La libération par la dévotion
- 5. Le regard occidental sur l’hindouisme
- Annexe : table de correspondance des termes étrangers
Tableau récapitulatif
| Histoire | Héritage du védisme et du brahmanisme [2] |
|---|---|
| Valeurs ultimes | L’Ordre socio-cosmique du védisme La Réalité absolue du brahmanisme |
| Visées | Préserver l’Ordre sacré socio-cosmique Sortir du cycle des réincarnations et accéder à la Réalité absolue |
| Méthodes | La libération par les voies des actes, de la connaissance ou de la dévotion |
1. L’histoire de l’hindouisme
1§ Les deux tiers nord de l’Inde parlent une langue indo-iranienne (ex. : l’hindi) tandis que le tiers sud parle une langue dravidienne (ex. : le tamoul). Cette géographie linguistique reflète sans doute l’arrivée de populations indo-iraniennes par le nord-ouest entre le deuxième et le premier millénaire avant l’ère chrétienne.
2§ D’après le recensement de 2001, la population indienne est hindoue à 79,9 % et musulmane à 13,3 %. Les autres religions comptent pour moins de 10 % de la population, avec 2,3 % de chrétiens, 1,9% de sikhs, 1,6 % de bouddhistes et 0,4 % de jaïns.
— Les marqueurs identitaires
3§ La géographie du pays de Bharat [3] fait partie des marqueurs identitaires de l’hindouisme. Renaître dans le pays aux fleuves et à la terre bénis des dieux donne l’opportunité d’échapper au cycle des renaissances, à la différence des terres étrangères : ces dernières étaient considérées comme impures par l’hindouisme orthodoxe qui interdisait aux hindous de traverser la mer [4].
4§ La langue sanskrite, littéralement « parfaite », « accomplie », constitue un autre marqueur. Les dieux ont communiqué les écrits sacrés dans cette langue.
5§ Les textes les plus sacrés, les Veda constituent le troisième marqueur identitaire.
6§ La société de castes joue également le rôle de marqueur identitaire : en haut de l’échelle de pureté se trouve le brahmane chargé du pouvoir spirituel, puis le gouvernant chargé du pouvoir temporel, ensuite le producteur et enfin, au bas de l’échelle, le serviteur.
7§ L’organisation sociale est légitimée religieusement par un récit de création dans lequel l’univers naît du démembrement sacrificiel d’un Homme cosmique : les brahmanes sont nés de sa bouche, les gouvernants de ses bras, les producteurs de ses jambes et les serviteurs de ses pieds.
– 8§ La caste des serviteurs est jugée trop impure pour avoir accès à la parole sacrée des Veda. Elle ne bénéficie donc pas de la seconde naissance qui résulte de l’initiation aux Veda réservée aux trois classes supérieures : le serviteur ne reçoit pas le cordon sacré témoignant de cette initiation.
– 9§ L’« intouchable » totalement impur, ne fait pas partie de la société hindoue : son ombre même souille celui qu’elle touche. Hors caste, relégué à l’extérieur du village, il assume les tâches impures de la vidange et de l’équarrissage, le rendant indispensable à une société qui l’exclut par ailleurs.
— Le nationalisme indien
10§ À une première invasion turque musulmane au début du premier millénaire a succédé une invasion des Moghols, eux aussi musulmans à partir du seizième siècle. L’Inde a été ensuite intégrée par l’Angleterre chrétienne dans l’Empire britannique à partir de 1858.
11§ En 1947, l’Inde accéda à l’indépendance et fut partagée entre l’Inde actuelle et deux nouveaux États à majorité musulmane, le Pakistan oriental (le futur Bangladesh) et le Pakistan occidental. Les transferts de population qui ont accompagné la partition furent jalonnés de massacres de part et d’autre.
12§ Face aux occupations étrangères, la réaction nationaliste a trouvé en Vinayak Damodar Sarvakar (1883 – 1966) son théoricien. Sarvakar a théorisé le concept d’ hindutva, l’« hindouïté ». Le vrai « hindou » d’après Sarvakar pratique une religion née sur le sol indien : hindouisme, mais aussi sikkhisme, jaïnisme ou bouddhisme ; par contre, les chrétiens et les musulmans indiens, même vivant en Inde depuis des générations, ne sont pas « hindous ».
13§ Cet essentialisme nationaliste a inspiré l’ « Organisation patriotique des volontaires, la Rashtriya Swayamsevak Sangh ( R.S.S.) dont Nathuram Godse a fait partie. Nathuram Godse est celui qui a assassiné Gandhi le 30 janvier 1948 parce qu’il avait accepté le plan de partition des séparatistes musulmans.
14§ La R.S.S. est associée à la destruction de la mosquée de Babri Masjid le 6 décembre 1992 dans la ville d’Ayodhya dans l’État de l’Uttar Pradesh : lors d’un rassemblement organisé par le Bharatiya Janata Party (B.J.P.), considéré comme le bras politique du R.S.S., une foule avait forcé les barrages policiers et démoli la mosquée soupçonnée d’avoir été édifiée sur un temple hindou dédié à Rama. Les affrontements intercommunautaires qui s’ensuivirent provoquèrent la mort de plus d’un millier d’Indiens.
— Du védisme à l’hindouisme
15§ Le védisme s’est implanté en Inde avec l’arrivée de populations indo-iraniennes plus de mille ans avant l’ère chrétienne. Les textes sacrés des Veda décrivaient les rituels sacrificiels exécutés pour maintenir de l’ordre socio-cosmique sacré. Par ces sacrifices, les hommes alimentaient les divinités dans leur lutte contre le désordre. Les brahmanes, la caste la plus haute et la plus pure, étaient préposés aux sacrifices védiques.
16§ Entre 800 et 500 avant l’ère chrétienne, les brahmanes se posèrent la question du salut individuel dans le cadre d’un nouveau concept, le cycle des réincarnations. Considérant que l’âme immatérielle passe sans cesse d’une existence corporelle à l’autre en fonction des actes de ses vies antérieures, le brahmanisme visait à la libérer de la prison du cycle des réincarnations pour rejoindre le plan de la réalité absolue, un autre concept forgé par le brahmanisme. La littérature des Upanishads développe ce questionnement.
17§ Entre -500 et +500 de l’ère chrétienne apparaît ce que nous appelons l’hindouisme proprement dit. À la différence du bouddhisme, il s’inscrit dans la continuité du védisme et du brahmanisme tout en introduisant une innovation majeure : la libération par la dévotion à une divinité d’élection. Le texte sacré du « Chant du Bienheureux », la Bhagavad Gita, présentera cette voie de libération comme supérieure aux autres.
— Les collections de textes sacrés
18§ Les textes sacrés sont regroupés en trois collections :
- la première collection, « Révélation », contient les textes révélés aux « Voyants », avec entre autres les Veda et les Upanishads. Les Veda sont réputés avoir été transmis oralement par les divinités à sept bardes mythiques sous la forme de trois recueils : le Rig Veda dédié à l’invocation et la louange des divinités, le Sama Veda contenant les chants rituels, le Yajur Veda décrivant les rituels. Un quatrième Veda, l’Atharva Veda, est venu s’ajouter aux trois précédents ; il compilait les rituels de guérison, d’exorcisme et de protection ;
- la deuxième collection, « Tradition » ou « Écrits mémorisés », comporte l’épopée mythologique du Mahabharata qui raconte l’affrontement entre le clan des Pandava mené par Arjuna et le clan des Kaurava entraîné par le mauvais Duryodhana, et celle du Ramayana, dédiée à la vie de Rama, le septième avatar de Vishnou ; on trouve également dans cette collection des traités spéculatifs, les Darsana, dont les traités de la Non-dualité ;
- la troisième collection des textes dévotionnels est composée en langue vernaculaire, à la différence des deux autres collections écrites en sanskrit
19§ L’un des textes sacrés les plus connus, la Bhagavad Gita, appartient à deux collections : comme texte du Mahabharata, elle fait partie de la « Tradition », et, comme texte autonome, de la « Révélation ».
2. Les problématiques védiques et brahmaniques
— L’ordre sacré socio-cosmique du védisme
20§ L’ordre socio-cosmique constitue une valeur primordiale de la religion hindoue qui se désigne elle-même comme l’ « Ordre socio-cosmique éternel ».
21§ Cet ordre résulte du sacrifice primordial de l’Homme cosmique, à l’origine de l’ordre naturel (les rythmes solaire et lunaire, les alternances des saisons) et de l’ordre social (l’organisation sociale en quatre castes). Les sacrifices des brahmanes restaurent cet ordre menacé par les démons et l’usure du temps.
22§ Le védisme ignorant les temples, les brahmanes sacrifiaient à l’air libre sur une aire dressée provisoirement. Cette aire était constituée de briques disposées symboliquement pour représenter l’univers. Le feu, divinisé, transmettait l’offrande aux divinités.
23§ L’offrande du soma, un jus obtenu par pressurage d’une plante psychotrope, donnait force sinon immortalité aux divinités. Des animaux étaient offerts à l’occasion en sacrifice [5], y compris des bovidés ; un rite réservé à la royauté [6] exigeait le sacrifice d’un cheval.
24§ L’exécution du sacrifice revenait aux experts du rituel, les brahmanes : tandis qu’ils opéraient les gestes adaptés à chaque étape du rituel, ils prononçaient les formules sacrées qui convoquaient les divinités, consacraient les gestes et les offrandes et éloignaient les esprits impurs.
25§ Les brahmanes devaient exécuter les rituels sacrificiels de manière impeccable sous peine de menacer l’efficacité de l’opération. Pour éviter toute erreur, ils se servaient des Veda, transmis oralement pendant des siècles [7].
— La quête de l’absolu du brahmanisme
26§ Le védisme entretenait la machinerie socio-cosmique par les sacrifices, sans autre horizon que ce monde. Il reviendra au brahmanisme de concevoir une réalité transcendant ce monde, l’Absolu au-delà de toute forme et de de tout nom
27§ Rejoindre la Réalité absolue suppose de se libérer du cycle de réincarnation, un autre concept forgé par le brahmanisme. Selon ce concept, l’âme passe d’existence en existence dans des réincarnations déterminées par les actes de ses vies antérieures. On notera le déplacement de la question, qui n’est plus celle du maintien de l’ordre et de la prospérité collective mais celle du salut individuel.
28§ Le brahmanisme envisage ce salut comme le dépassement du voile de l’illusion pour accéder à la compréhension de la réalité absolue.
29§ Ainsi dans une Upanishad [8], le disciple Svetaku interroge son maître spirituel sur la différence entre l’âme et l’Absolu. Le maître lui répond par une série de paraboles : « Les abeilles ramènent à la ruche des pollens de différentes fleurs, mais quand tu goûtes leur miel, peux-tu les distinguer ? » ou encore : « les fleuves sont tous différents mais une fois qu’ils se sont jetés dans la mer, peux-tu les distinguer ? ».
30§ Le maître conclut chaque parabole par la formule litanique : « Toi [aussi], tu es cela » : Svetaku se perçoit à tort comme un individu déterminé avec un corps et un nom le distinguant des autres : qu’il dépasse son erreur et il comprendra que ces distinctions sont en réalité provisoires et qu’elles se dissolvent dans la réalité absolue.
31§ De même que les fleuves disparaissent dans la mer ou les pollens dans le miel, de même l’âme libérée fusionne avec l’Absolu en s’évanouissant en Lui. Cet Absolu est l’Absolu sans attributs. S’il faut en dire quelque chose, on dira qu’il est être, conscience, félicité dans une relation circulaire : la conscience naît d’être et de jouir, l’être naît de la conscience et de la félicité, la félicité naît de l’être et de la conscience.
3. L’hindouisme synthèse du védisme et du brahmanisme
— La libération par les actes inspirée du védisme
32§ La Baghavad Gita synthétise l’ordre socio-cosmique sacré védique et la sortie du cycle de réincarnation brahmanique dans ce qu’elle appelle la « voie des actes » : accomplir son devoir d’état lié à sa caste sans rechercher son intérêt personnel constitue une voie de libération du cycle de réincarnation.
33§ La révélation de cette voie se produit alors que le chef de clan Arjuna s’apprête à lancer une bataille pendant laquelle il risque de tuer ses cousins et son oncle qui a été aussi son maître spirituel. Cette action ne va-t-elle pas lui valoir une mauvaise renaissance ? Ébranlé par ce dilemme, Arjuna arrête son char de combat et en descend.
34§ Son cocher, en réalité la divinité Krishna, lui révèle alors qu’en accomplissant son devoir de guerrier de manière désintéressée, il pratique la voie de libération par les actes. Instrument obéissant du destin, il n’encourt aucune conséquence négative en tuant les membres de sa famille, au contraire. Arjuna, convaincu, remonte sur son char et engage une bataille où effectivement son oncle et maître spirituel sera tué.
— La libération par la connaissance inspirée du brahmanisme
35§ L’hindouisme a repris l’idée brahmanique d’une libération du cycle de réincarnation par la connaissance ; cette dernière est plus une saisie intuitive de la Réalité absolue qu’un raisonnement discursif ; dans cette saisie, l’âme disparaît dans la Réalité absolue comme la goutte de pluie tombant dans l’océan.
36§ Shankara, apparu sans doute dans le sud de l’Inde au VIIIe siècle de l’ère chrétienne, a théorisé la « voie de la connaissance » dans sa doctrine de la non-dualité : du point de vue de la Réalité absolue, il n’y a pas deux réalités, le monde phénoménal et le monde « nouménal », de même qu’il n’y a pas l’âme d’un côté et l’Absolu de l’autre.
37§ Shankara voit le monde phénoménal comme une illusion résultant des projections mentales de l’âme : l’âme est comme cet homme qui voit dans la pénombre un serpent menaçant là où ne se trouve en réalité qu’une corde.
38§ Le dépassement du voile de l’illusion est réalisé par la méditation des écrits sacrés. Shankara a ainsi fait de la formule : « Cela, toi tu l’es [aussi] » de l’Upanishad vue plus haut un support vocal litanique de la méditation (mantra) d’autant plus puissant qu’il a été révélé.
39§ Au bout de la voie de la connaissance se trouve le but ultime du chercheur, l’Absolu sans attributs, dans lequel l’âme abolit tout ce qui la différentiait – illusoirement – de lui.
40§ Ramanuja, un penseur hindou entre le XIe et le XIIe siècle de l’ère chrétienne, né aussi en Inde du Sud, a « nuancé » la doctrine de la non-dualité de Shankara : ce monde-ci résulte du jeu de l’Absolu et il en reçoit une réelle consistance, une réelle texture. Comme le voile, le monde phénoménal masque certes la Réalité absolue, mais en même temps il la manifeste dans une forme saisissable par les sens : l’Absolu avec attributs.
41§ Vishnou, la divinité d’élection de Ramanuja, constitue un exemple d’Absolu avec attributs : il porte un nom, « Vishnou », il a une forme : la peau bleue, quatre bras, il est accompagné par sa parèdre, Laskmi, il accomplit sa fonction de protecteur de l’univers.
42§ Shankara faisait de l’adoration un préambule provisoire de la voie de la connaissance, Ramanuja quant à lui considère l’adoration comme une voie de libération à part entière. Pour lui, la libération aboutit à une union entre le dévot et sa divinité d’élection dans un face-à-face maintenu où l’adoration avait encore sa place, et non à une fusion.
43§ Le mystique bengalais Ramakrishna (1836 -1886), se situe nous semble-t-il à la jonction entre Shankara et Ramanuja dans la mesure où il a expérimenté le va-et-vient entre l’Absolu sans attributs de Shankara et les différentes figures de l’Absolu avec attributs de Ramanuja.
44§ Adolescent, Ramakrishna a vécu une expérience mystique fondatrice : alors qu’il officiait dans un temple dédié à la divinité Kali, il devint si désespéré de ne pas voir sa divinité d’élection qu’il résolut de se tuer. Alors qu’il allait se jeter sur l’épée suspendue dans le temple, il fit l’expérience de la dissolution de ce qui l’entourait avant de s’évanouir. Reprenant connaissance, il se retrouva face à une immensité liquide de couleur argentée qui l’engloutit, le faisant s’évanouir à nouveau. Revenant à lui une seconde fois, il vit émerger de l’océan une forme qui prit peu à peu figure humaine en commençant par les pieds pour finir par la tête : Ramakrishna voyait enfin la « Mère », la divinité Kali.
45§ Essayons d’interpréter l’expérience de Ramakrishna. L’immensité argentée - sans forme ni nom - représente l’absolu sans attributs dans lequel Ramakrishna n’est pas encore prêt à entrer, comme l’indique sa peur de s’y noyer. Puis, à partir de cet absolu sans attributs émerge Kali, qui est une forme d’Absolu avec attributs.
46§ Ramakrishna s’est affranchi de la forme particularisée de l’Absolu lors d’une seconde expérience mystique : alors que son maître spirituel Totpuri lui demandait de méditer sur l’Absolu sans forme, Ramakrishna restait bloqué sur l’image de Kali.
47§ Saisissant un tesson, Totpuri l’enfonça alors dans le front de Ramakrishna. Quand la forme de Kali s’interposa à nouveau, Ramakrishna se saisit d’une épée – le tesson enfoncé dans son front ? – et pourfendit l’image qui s’évanouit, le laissant enfin réaliser l’Absolu sans attributs.
48§ À la suite de cette expérience, Ramakrishna est allé et venu entre l’Absolu sans formes et ses différentes manifestations, en particulier celles des religions monothéistes. Rencontrant un musulman soufi, il a cessé d’officier au temple de Kali pour participer aux prières dans la mosquée ; au bout d’un certain temps, le Prophète se manifesta à lui avant de se fondre dans l’océan sans forme. Plus tard, remarquant une image de la Vierge à l’Enfant chez un missionnaire chrétien, Ramakrishna se mit à assister aux offices chrétiens. Jésus lui apparut alors avant de disparaître lui aussi dans l’océan sans forme.
49§ Fort de ces diverses expériences mystiques, Ramakrishna considérait les absolus des différentes religions comme des formes authentiques mais provisoires de l’Absolu. Il les comparait à des icebergs, formés dans des circonstances et des lieux propres à chaque peuple, tous différents les uns des autres, et pourtant tous issus du même océan dans lequel ils retournaient tous.
4. La libération par la dévotion
50§ Dans la Bhagavad Gita, Krishna, la huitième manifestation sur terre (avatar) de la divinité Vishnou, mentionne la voie des actes et la voie de la connaissance avant de révéler celle de la dévotion [9], plus accessible au grand nombre tout en étant aussi efficace : la divinité d’élection veille sur ses dévots, elle les protège durant leur vie terrestre, et elle les fait passer dans son ciel à leur mort.
51§ L’hindouisme distingue la dévotion « de la guenon », de celle « de la chatte ». En cas de danger, la guenon emporte ses petits accrochés à elle ; que l’un d’eux vienne à lâcher prise et il tombe ; dans les mêmes circonstances, la chatte emportera ses petits dans sa gueule : aucun d’eux ne risque de tomber, même s’il se débat. Ces images illustrent la qualité de la dévotion, de la confiance encore mesurée du petit singe à la confiance totale du chaton qui s’en remet totalement à sa mère.
52§ La dévotion introduit du jeu dans une société d’ordre aux rôles strictement définis en desserrant les contraintes liées au genre.
53§ Ainsi Mira Baï, une poétesse du Rajasthan (vers 1498 – 1546) qui composait ses chants d’amour à Vishnou en langue rajasthani. Mariée, elle a considéré n’appartenir qu’à sa divinité d’élection et, devenue veuve, elle a refusé de s’immoler sur le bûcher funéraire de son mari comme l’y incitait sa belle-famille [10]. Elle se promenait dans les rues en chantant les louanges de son divin amant au son de la vina, un instrument de musique proche du luth, ce qui ne laissait pas d’embarrasser ses beaux-parents.
54§ De même, dans la « Danse de l’amour divin » [11], ensorcelées par le divin joueur de flûte Krishna, les femmes du village de Vrindavan quittent en catimini leur foyer pour danser et se baigner avec lui. Le texte prévient tout malentendu en précisant que seul un élan spirituel dépourvu de toute sensualité anime ces femmes. Rejoint après un jeu de cache-cache qui a avivé le désir des villageoises, Krishna se dédouble de sorte que chacune d’elles tient dans ses bras Krishna tout entier [12].
55§ La dévotion desserre aussi les contraintes liées à la caste comme le montre une anecdote à propos d’un dévot de Vishnou appelé Toukaram (1608-1650).
56§ Originaire du pays Marathe, Toukaram faisait partie de la basse caste des serviteurs. Sa dévotion pour Vishnou le faisait souvent entrer en transes.
57§ Alors qu’il s’était figé au milieu du chemin pendant l’une de ces trances, un brahmane vint à passer, remontant de la rivière avec son aiguière remplie d’eau pour lustrer la statue de Vishnou dans le temple voisin.
58§ Le brahmane demanda à Toukaram de s’écarter à plusieurs reprises, mais ce dernier, plongé dans l’adoration, ne l’entendit pas. Exaspéré, le brahmane lui jeta un caillou à la tête. Ce geste lui évitait le contact physique avec Toukaram qui l’aurait rendu impur.
59§ Toukaram, sortant de son extase, s’écarta tout confus – on notera que la violence du brahmane ne fait pas problème pour Toukaram : si la dévotion introduit du jeu dans la hiérarchie de la société hindoue, ce jeu ne la remet pas en cause fondamentalement.
60§ Le brahmane, arrivé au temple, essaya d’en ouvrir la porte mais sans y arriver. Ses confrères, alertés, n’y parvinrent pas plus : la divinité Vishnou, contrariée par l’offense faite à son dévot, refusait d’être honorée. Le brahmane expia sa faute en faisant trois fois le tour du temple en portant Toukaram sur son dos - lui qui voulait éviter le contact physique avec un homme de basse caste.
61§ Trois divinités masculines constituent la triple forme du divin : Brahma accompagné de sa parèdre Saravasti, Vishnou avec Lakshmi et Shiva avec Parvati.
62§ Chacune est liée à une des phases du cycle cosmique : Brahma préside à la création, Vishnou à la préservation et Shiva à la destruction régénératrice.
63§ Dans l’iconographie hindoue, Brahma est représenté avec quatre têtes, monté sur un cygne ; Vishnou, bleu de peau, est doté de quatre bras munis chacun d’un objet symbolique (conque, disque, lotus et massue) ; l’aigle Garuda lui sert de monture ; quant à Shiva, il est représenté en ascète recouvert de cendre funéraire, assis sur une peau de tigre, avec le troisième œil sur son front ; sa monture est le taureau blanc Nandi.
64§ Brahma le créateur
65§ Peu de temples sont dédiés à Brahma bien qu’il soit celui qui recrée l’univers après chaque déflagration cosmique.
66§ De fait, Brahma apparaît en second dans le processus de création, Vishnou étant celui qui assure la continuité entre deux créations d’univers : c’est du nombril de Vishnou, reposant endormi sur le serpent cosmique Ananta, que sort une fleur de lotus d’où émergera Brahma pour son œuvre de création.
67§ Dans un autre récit, Brahma apparaît comme un imposteur : alors que Vishnou et lui débattaient pour savoir qui est le plus grand, une colonne de feu apparut soudainement devant eux. Ils convinrent alors que celui qui atteindrait une extrémité de la colonne serait le plus grand. Vishnou, prenant la forme d’un sanglier géant, creusa la terre pour atteindre la base de la colonne, mais en vain. Brahma quant à lui s’envola dans les airs sur son cygne, mais lui aussi ne parvint pas à atteindre le sommet ; pendant son ascension, il recueillit cependant une fleur tombée de la colonne et il la présenta comme preuve qu’il avait réussi.
68§ La colonne s’ouvrit alors en deux et Shiva en sortit. Il dénonça le mensonge de Brahma et le condamna à avoir peu de dévots.
Shiva le destructeur
69§ Shiva préside à la destruction régénératrice du cosmos. Représenté en « Roi de la danse [cosmique] », il tient dans une de ses mains la flamme qui embrase le cosmos périodiquement. Il est aussi représenté sous forme d’une pierre ithyphallique, le linga, insérée dans un bassin appelé yoni, symbolisant une vulve.
70§ Son fils, Ganesh, vénéré pour sa capacité à lever les obstacles, est représenté avec un corps humain replet surmonté d’une tête d’éléphant. La légende raconte que Parvati, l’épouse de Shiva, avait conçu son fils par elle-même en l’absence de son divin époux. Ganesh était né avec une tête humaine, mais il ne connaissait pas son père qui ne le connaissait pas non plus. Comme Shiva à son retour voulait rentrer chez lui, Ganesh lui barra la porte pour protéger sa mère en train de prendre son bain. Irrité, Shiva l’avait alors décapité. Tancé par son épouse, Shiva avait remplacé la tête coupée par celle du premier venu, qui se trouva être un éléphanteau.
71§ Les shivaïtes dévots de Shiva se reconnaissent au « triple signe » dessiné sur le front : un croissant de lune, trois lignes horizontales ou l’iris d’un œil en écho au troisième œil de Shiva.
Vishnou le protecteur
72§ Vishnou protège le cosmos contre le désordre. Lorsque surgissent des démons particulièrement puissants, il descend du ciel sous forme d’« avatar » (dérivé du mot signifiant « descendre ») pour les combattre.
73§ L’hindouisme en a retenu dix :
- des avatars animaux : un poisson, une tortue, un sanglier ;
- un avatar hybride, mi-homme mi-animal, Narasimba,
- des avatars humains : le nain Varana, Parashumara le guerrier à la hache, Rama le héros de l’épopée du Ramayana, Krishna, Bouddha (!) et enfin Kalki attendu pour la fin du cycle actuel.
74§ Les vishnouistes dévots de Vishnou portent sur le front un « signe vertical » sous forme d’un trident ou d’un U.
— Rama, le septième avatar de Vishnou
75§ L’épopée du Ramayana, raconte la geste de Rama, le septième avatar de Vishnou.
76§ Né à Ayodhia dans la caste des gouvernants, Rama a pour mère Kausalya, une des trois épouses de son père Dasaratha. La deuxième épouse, Kaikey, a donné naissance à Bharata tandis que la troisième, Sumitra, a accouché de jumeaux, Laksmana et Satrughna.
77§ Rama obtint la main de la belle Sita mais il dut partir en exil suite aux manœuvres de Kaikey, la seconde épouse du roi qui ambitionnait le trône pour son fils Bharata. Rama mena alors une vie retirée dans la forêt avec son épouse Sita et son demi-frère Laksmana qui l’avait suivi dans son infortune.
78§ Une démone amoureuse de Rama tenta en vain de le séduire, et, dans l’aventure, elle se fit couper le nez et l’oreille gauche par Laksmana. Le roi démon Ravana, son frère, parti pour la venger, tomba lui aussi amoureux de Sita, l’épouse de Rama.
79§ Pour éloigner Rama et Laksmana, il inventa un stratagème : un de ses serviteurs prit la forme d’une antilope que Rama prit en chasse. Blessé à mort par une flèche, le démon eut le temps d’appeler à l’aide en imitant la voix de Rama. Laksmana, abusé, s’éloigna à son tour de l’ermitage, laissant le champ libre à Ravana qui enleva Sita par la voie des airs jusque dans son royaume sur l’île de Lanka.
80§ Après bien des péripéties, aidés par leurs alliés dont le singe Hanuman, Rama et Laksmana vainquirent les armées de Ravana et libérèrent Sita.
81§ Rama cependant nourrissait des doutes sur la fidélité de son épouse pendant sa captivité ; pour prouver sa sincérité, Sita se jeta dans un bûcher, mais le dieu du feu sacrificiel, Agni, ému, l’épargna et elle sortit indemne du feu.
82§ Hélas, les épreuves de Sita ne s’arrêtèrent pas là. De retour d’exil, Rama monta sur le trône d’Ayodhia mais ses sujets jasaient sur le couple. Rama dut exiler son épouse qui trouva refuge auprès d’un sage ermite nommé Valmiki. Elle accoucha de deux fils et parvint à les faire reconnaître par leur père Rama. Lasse de ce monde cruel, elle invoqua la déesse de la terre qui s’ouvrit pour l’accueillir en son sein, laissant Rama désemparé.
83§ L’épopée du Ramayana fait partie du patrimoine religieux de l’hindouisme. On peut imaginer comment la tradition orale a repris et transmis ce récit de siècles en siècles, les villageois vibrant aux rebondissements d’une histoire connue par cœur.
84§ Du point de vue historique, on a rapproché le repère des démons, Lanka, avec l’île du Sri Lanka devenue bouddhiste au troisième siècle avant l’ère chrétienne. Le Ramayana serait alors l’écho mythologique de l’affrontement entre l’hindouisme et le bouddhisme. Quoi qu’il en soit, le Ramayana a été adopté dans l’Asie du Sud-Est et on trouve ainsi des épisodes du Ramayana peints sur les murs d’un grand monastère bouddhiste de Bangkok en Thaïlande.
— Des divinités féminines populaires
85§ Les parèdres des trois divinités masculines sont elles-mêmes objets de culte. Lakshmi, l’épouse de Vishnou, est invoquée comme déesse de la prospérité, tandis que Sarasvati, l’épouse de Brahma, est populaire auprès des écoliers et des étudiants en tant que déesse de la connaissance et des arts, en concurrence avec Ganesh.
86§ Parvati, quant à elle, est adorée pour elle-même sous la forme de la déesse Dourga. Celle-ci surgit alors que le monde des dieux était dévasté par un démon-buffle particulièrement redoutable ; les trois divinités Brahma, Shiva et Vishnou lui conférèrent leur pouvoir, lui permettant ainsi de terrasser Mahishasura.
87§ Un autre démon terrifiant, Raktabija, nécessitera l’intervention d’une autre divinité féminine, Kali. Ce démon était doté d’un terrible pouvoir : le sang qui sortait de ses blessures se transformait en répliques de lui-même. Alors que le combat s’annonçait perdu, une divinité à l’aspect terrible sortit du front de Dourga : c’était Kali aux yeux injectés de sang, à la chevelure hirsute, arborant autour du cour un collier de crânes. De sa bouche sortit une langue démesurée avec laquelle elle avala le sang du démon, permettant aux divinités de le terrasser enfin.
5. Le regard occidental sur l’hindouisme
88§ Arrivés au terme du chapitre sur l’hindouisme, repérons ce qui a pu nous étonner comme Occidentaux. Il ne s’agit pas de porter des jugements de valeur mais de constater les décalages de perception.
— Mouvement linéaire ou mouvement cyclique
89§ L’homme occidental a du mal à comprendre le temps cyclique hindou sans début ni fin, lui qui a hérité de la Bible une conception linéaire du temps avec un début, la création du monde par Dieu, et une fin, la résurrection des morts et le Jugement dernier.
90§ Ce qui vaut pour le cosmos vaut aussi pour l’individu : l’homme occidental considère qu’on naît et qu’on meurt une seule fois, à la différence de l’hindou qui croit en un cycle sans fin de réincarnations.
91§ La difficulté de compréhension relève de différences d’arrière-plans non seulement religieux mais aussi philosophiques. Un dialogue imaginaire entre un Français et un hindou aidera à cerner le propos.
Le Français : « J’ai bien compris que le monde repose sur un plateau d’après l’hindouisme. Mais sur quoi repose le plateau ? »
L’hindou : « Le plateau repose sur un éléphant ».
Le Français : « Et l’éléphant ? »
L’hindou : « Sur une tortue ».
Le Français : « Et la tortue ? »
L’hindou : « Après, ce sont des tortues tout du long ».
92§ L’interlocuteur français raisonne à partir d’un postulat de la philosophie antique : « il faut s’arrêter dans la remontée des causes » [13]. Aristote posait ainsi un « moteur immobile » à l’origine de tous les mouvements, ce moteur n’étant lui-même mû par aucun moteur.
93§ Le Français s’attend à ce que l’hindou s’arrête dans la succession des supports du monde ; il veut connaître le support ultime, originel, indépassable de l’édifice. L’hindou quant à lui ne voit pas pourquoi il faudrait s’arrêter.
94§ La philosophie occidentale conçoit non seulement le passé mais aussi le futur différemment de l’hindouisme. Le concept moderne du progrès signifie que l’homme maîtrise toujours plus le monde dans lequel il vit grâce au processus cumulatif de la science et de la technique. Grâce au progrès technique et scientifique, l’homme échappe à ses déterminismes biologiques pour voler dans l’espace, descendre dans les abysses, reproduire sur terre les réactions thermonucléaires des étoiles, ou concevoir des êtres humains en dehors du corps humain.
95§ Dans la conception moderne du temps, le passé est une étape provisoire dépassée par l’étape suivante : « Aujourd’hui mieux qu’hier et moins bien que demain », pourrait dire l’homme moderne. L’homme de la société traditionnelle hindoue, lui, assimile le temps au cycle infiniment répété des quatre âges d’or, d’argent, de bronze et de fer [14], chaque âge étant moins bon que le précédent : « aujourd’hui mieux que demain et moins bien qu’hier ».
96§ Là où l’homme occidental conçoit un temps ouvert sur une infinité de possibilités qui dépendent de l’action humaine, l’hindou aura tendance à voir un temps répétant ce qui a toujours été et sera toujours. Pour le dire en formule, le futur prend la forme de l’avenir d’un côté, du destin de l’autre.
— L’être humain, un vivant hors du commun ou un vivant comme les autres
97§ Dans la culture occidentale, les points de vue philosophiques et religieux convergent pour dessiner une frontière infranchissable entre l’être humain et le reste du vivant : le début de la Bible faisait de l’homme une créature privilégiée par Dieu pour dominer les autres créatures ; les philosophes grecs quant à eux voyaient en lui le seul être animé doté d’une faculté intellectuelle permettant d’accéder à la logique du monde [15].
98§ Dans l’hindouisme, le cycle de réincarnation rend poreuse la frontière entre les êtres : l’animal d’aujourd’hui a été l’homme d’hier de même que l’homme d’aujourd’hui a pu être l’animal d’hier. De plus, la non-violence appliquée à l’ensemble du vivant participait de cette idée d’interdépendance des êtres sensibles.
99§ Signalons enfin que le polymorphisme des divinités hindoues ne se limitant pas à la forme humaine, un animal pouvait se retrouver investi par la divinité sans que cela choque les hindous, à la différence des religions monothéistes : qu’on se rappelle la contrariété de Dieu quand le peuple hébreu s’était prosterné devant une image de taureau [16] au désert après la sortie d’Égypte.
— Un Dieu hors sexe ou un divin sexué
100§ Dans la conception monothéiste du divin, la figure divine ne participe pas de la polarité masculin – féminin qui ressort de l’ordre du créé. La vie intra-trinitaire n’est pas pensée selon le mode conjugal, et si Dieu est nommé Père par le Christ, il est entendu que cette appellation traduit en langage humain une réalité qui dépasse la paternité terrestre. Quant à Jésus confessé comme le Fils unique de Dieu, le Nouveau Testament ne dit pas qu’il ait mené la vie conjugale à un quelconque moment de sa vie sur terre.
101§ L’hindouisme de son côté accole des figures divines féminines aux divinités masculines, la divinité masculine représentant la sagesse tandis que la divinité féminine représente l’énergie créatrice [17]. Les mythes hindous décrivent les rapports entre ces divinités et leur parèdre comme ceux de couples humains, avec leurs hauts et leurs bas.
102§ L’importance de la vie de couple se retrouve dans les rites domestiques quotidiens qui ne peuvent être rendus par un homme célibataire. Les fresques extérieures du temple de Vishnou à Khajuraho (dans l’État du Madhya Pradesh) mettaient en scène des couples enlacés dans des postures suggestives qu’on imagine tirées d’un des sept livres du recueil des « Aphorismes du désir », le Kamasutra.
103§ En Occident, on sait qu’à partir du XVIe siècle, sous couvert de piété religieuse, la pudibonderie fit retoucher des statues et des tableaux pour cacher les « parties honteuses » [18]. Cette même pudibonderie a sans doute amené les Anglais de l’époque victorienne à se scandaliser des fresques du temple hindou évoqué plus haut, mais leur scandale était sans doute le même devant les descriptions osées du Cantique des Cantiques de la Bible.
104§ L’homme occidental pourra s’étonner de l’écart entre cette mise en avant de de la figure féminine dans l’hindouisme que nous signalons et les côtés sombres de la condition féminine en Inde [19]. Recevant le discours féministe sur l’égalité des êtres humains indépendamment de leur genre, il sera tenté de critiquer l’idée traditionnelle hindoue de la subordination à vie de la femme à l’homme – son père d’abord, puis son mari, et enfin son fils aîné -.
105§ La profusion des divinités et de leurs représentations dans l’hindouisme surprend l’homme occidental qui aura tendance à classer l’hindouisme dans la catégorie des polythéismes, entre l’animisme et le monothéisme.
106§ Contre cela, des théologiens hindous font remarquer que les multiples manifestations du divin dans l’ordre phénoménal sont subordonnées à une Réalité qui les transcende. Le penseur de la non-dualité pure, Shankara, a ainsi réalisé une statue dont une moitié représente Vishnou tandis que l’autre moitié représente Shiva, signifiant par là que l’adorateur de Vishnou et celui de Shiva s’adressent au même divin à travers des manifestations différentes.
107§ C’est pourquoi nous préférons parler de monisme plutôt que de polythéisme pour l’hindouisme puisque l’accent porte sur la remontée vers l’Un à partir du multiple plutôt que sur le multiple en lui-même.
108§ Précisons les différences entre monisme et monothéisme pour éviter les confusions.
- Les religions monistes accentuent le caractère un de la divinité. La formulation est positive : « Dieu est un » et l’on s’intéresse au processus d’émanation / résorption entre l’Un et le multiple.
- Les religions monothéistes accentuent le caractère unique de la divinité. La formulation est négative : « Il n’y a qu’un Dieu » et l’on s’attache à préserver l’altérité radicale du Dieu unique menacée par l’ « idolâtrie », autrement dit la réduction du Tout Autre à une réalité créée.
109§ Ces différences d’accent expliquent l’étonnement d’un homme occidental devant la relativisation hindouiste des formes du divin : quand Ramakrishna situe sur le même plan ses rencontres avec le prophète Mohamed, le messie Jésus et la divinité Kali, il choque le chrétien et le musulman qui y verront une assimilation superficielle de leur religion à une variante à l’intérieur de l’englobant hindou. De son côté, l’hindou s’étonnera de l’insistance des religions monothéistes à réduire le divin à leur représentation particulière et il critiquera l’intolérance qui résulte d’après lui de cet exclusivisme [20].
— Vision du monde moderne ou traditionnelle
110§ L’Occident conçoit la société comme une organisation sociale aux règles contractuelles négociables. Il aura du mal à comprendre la conception hindoue pour qui l’ordre social résulte des lois cosmiques, le rendant immuable et indiscutable.
111§ Au niveau individuel, l’homme occidental s’étonnera que la naissance à l’intérieur d’une caste détermine le lieu où l’on habite, le métier que l’on exerce, les fréquentations que l’on peut avoir, le conjoint que l’on choisit. Il verra dans l’acceptation par l’hindou de son rang et de ses obligations de caste un fatalisme qui empêche d’améliorer son sort et de lutter contre les injustices.
112§ Deux conceptions de l’individu s’opposent ici :
- 113§ dans les sociétés d’ordre traditionnelles comme la société indienne, l’individu se définit par son insertion dans des réseaux superposés et imbriqués – famille, clan, caste –, sa naissance lui confère une place prédéfinie dans la société à laquelle il doit se conformer. L’individu est pris dans des règles rigides qui laissent cependant suffisamment de jeu pour des individus exceptionnels comme Mira Baï ou Toukaram.
- 114§ Dans les sociétés occidentales, l’individu moderne se définit comme un centre de décision autonome doté de droits inaliénables que la société doit respecter. L’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 stipule ainsi que : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ».
115§ Pour le dire en formule, l’individu traditionnel est pensé à partir de la société tandis que la société est pensée à partir de l’individu moderne.
Annexe : table de correspondance des termes étrangers
Légende
Absolu avec attributs : Saguṇa brahman
Absolu sans attribut : Nirguṇa brahman
acte : karma
âme, Soi : Atman
case des producteurs : vasya
caste des gouvernants : ksatrya
caste des serviteurs : sudra
collection de la Révélation : Sruti
collection de la Tradition : Smriti
cycle des réincarnations : saṃsara
devoir d’état : svadharma
dévotion : bhakti
énergie créatrice : shakti
être, conscience, félicité : sat, cit, ananda
intouchable : dalit
maître spirituel : guru
non dualité : Advaita
non-violence : ahiṃsa
ordre socio-cosmique : dharma
Ordre socio-cosmique éternel : Sanatana Dharma
réalité absolue : Brahman
support vocal litanique de la méditation : mantra
Toi [aussi], tu es cela : Tat Tvam Asi
voie de la connaissance : Jnana marga
voie de l’adoration : Bhakti marga
voie des actes : Karma marga
© fr. Franck Guyen op, février 2024
[1] Les articles synthétisent un cours de 24h dispensé sur un an à la Faculté de théologie de Lille. Nous avons assuré ce cours pendant une dizaine d’années.
Des années universitaires 2021-2022 à 2023-2024, nous sommes passés à une formule de cycle sur 3 ans pour 72 heures de cours au total : étude du bouddhisme sur 24 h en première année, étude du confucianisme et du taoïsme sur 24 h en deuxième année, étude de l’hindouisme sur 24 h en troisième année.
Nous publions ici ces trois années de cycle.
[2] Nous laissons hors champ le tantrisme dans cette première approche de l’hindouisme.
[3] La dénomination en sanskrit de l’Inde.
[4] L’hindouisme parle du tabou de « l’eau noire »
[5] Critiqués au nom de la non-violence, les sacrifices sanglants ont été remplacés dans l’hindouisme par des offrandes non sanglantes. Bien que marginaux, ils continuent néanmoins d’être pratiqués dans la religiosité villageoise pour les divinités « sauvages ».
[6] Il s’agit du rite de l’ashvamedha
[7] L’écriture est attestée en Inde à partir du quatrième siècle avant l’ère chrétienne
[8] L’Upanishad Chhāndogya, VI.8.7
[9] Bhakti, mot renvoyant à la notion de partage, la divinité donnant à son dévot de participer à sa divinité
[10] Cette pratique s’appelle la sati. Elle est interdite actuellement en Inde.
[11] Ras Lila du Bahgavata Purana, qui fait partie de la collection de la Tradition
[12] pour éviter tout désagrément à ces femmes, Krishna a par ailleurs suscité leur double dans chaque maison, de sorte que le village ne s’est pas rendu compte de leur absence
[13] Ananke sthenai en grec.
[14] respectivement Krita Yuga (1 728 million d’années) Tretā Yuga (1 296 million d’années), Dvapara Yuga (864 million d’années) et enfin l’âge actuel, le Kaliyuga (432 million d’années). Chaque âge diminue d’un quart par rapport au précédent.
[15] En grec, le nous
[16] Le Livre de l’Exode parle d’un veau par dérision. Il s’agissait vraisemblablement d’un taureau.
[17] Comme toutes les différenciations, cette polarité est dépassée dans l’Absolu sans attribut qui, de ce point de vue, rejoint la figure monothéiste divine au-delà de tout genre.
[18] Pudenda en latin
[19] nous faisons référence au statut des veuves, à la pratique de la dote due à la famille du marié, à l’infanticide féminin dans l’Inde du nord, à l’inégalité dans l’éducation des filles par rapport aux garçons
[20] Cela dit, l’histoire indienne n’est pas exempte d’épisodes d’intolérance : Ramanuja et ses disciples ont fui un roi shivaïste qui persécutait les vishnouistes. Ils ne semblent pas avoir eu l’ampleur de ceux qui ont secoué l’Occident.

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