Considérations spirituelles intempestives (1)
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Considérations spirituelles intempestives [1]
- 1. La résistance chrétienne à l’atomisation de l’être humain
- 2. La place accordée par la foi chrétienne au mal
- 3. Notre avenir après la mort se joue ici et maintenant
- 4. Quand la révolte révèle le vrai visage de Dieu
1. La résistance chrétienne à l’atomisation de l’être humain
1§ Les sociétés (post)modernes favorisent le phénomène social de la solitude : les grandes villes sont source d’anonymat où l’on ne se connaît pas entre voisins, l’individualisme promeut un être humain existant en soi et pour soi, les autres gravitant autour de lui à la manière de satellites accessoires.
2§ L’atomisation de l’être humain est renforcée par le pessimisme quant à la bonté de l’homme : l’homme est un loup pour l’homme, l’innocence, la gratuité n’existent pas et derrière chaque parole, chaque geste désintéressés se cache un dessein de domination sur l’autre en vue de l’exploiter.
3§ La confiance devient impossible, les relations ne peuvent que rester superficielles, comme les paroles. Le recours aux « communiquants » par les instances de pouvoir – voir l’influence des spin doctors en politique avec le fondateur de la discipline, Edward L. Bernays (1891-1995) - contribue à vider de son sens un langage qui tourne à vide.
4§ La pluie acide s’attaque aussi aux liens entre les hommes et le monde invisible : le rationalisme disqualifie les référence à un monde invisible réduit à la proportion congrue, les grands récits religieux sont décryptés comme des productions humaines destinées à occulter le tragique de l’existence sur le plan individuel, à maintenir des situations d’injustice sur le plan social. « Mangez et buvez – consommez car demain vous mourrez – et n’aspirez pas à un au-delà de cette vie marquée par la finitude – résignez-vous ».
5§ La solitude qui en résulte afflige l’individu (post-)moderne qui tremble de froid dans un monde calibré clos. (Nous ne cherchons pas à diaboliser la (post-)modernité mais à expliciter des tendances mortifères massives, sachant que d’autres dynamiques jouent en sens contraire).
6§ Nous incluons les mouvements de laïcs dominicains, Fraternités laïques dominicaines et Équipes du Rosaire dans la résistance à ces tendances lourdes de la modernité. Ils entretiennent un écosystème favorable au développement des liens horizontaux entre les hommes et verticaux avec Dieu.
7§ Ces écosystèmes chrétiens sont conçus pour générer une atmosphère chaleureuse où la bienveillance l’emporte sur le jugement, où l’on est accepté comme on est avec ses qualités et ses défauts, où la parole peut s’exprimer sans avoir à subir ensuite les critiques faciles du genre : « y avait qu’à », « fallait pas que », « tu aurais dû ». La dimension religieuse de l’être humain y est honorée grâce aux moments de prière qui ouvrent le groupe à la dimension verticale aussi bien de la profondeur que de la hauteur : Dieu au plus intime de moi-même et en même me dépassant infiniment.
8§ Ce climat chaleureux suppose un temps d’apprivoisement mutuel avant que chacun se sente suffisamment en confiance pour se « déboutonner » dans les limites de la décence. Cela veut dire que les membres doivent participer régulièrement aux rencontres mensuelles où ils apprendront à se connaître et à se faire confiance.
9§ La bienveillance mutuelle suppose de son côté de prendre sur soi face à une personne irritante, sans exclure de reprendre plus tard cette personne . La foi chrétienne nous y aide, quand elle nous fait voir dans la personne qui nous agace d’abord un frère ou une sœur en Jésus Christ, appelé avec nous et comme nous à la sainteté, à la vie en Dieu.
10§ Nous parlons ici de défauts de comportement mineurs qui n’exigent pas de soins médicaux. Par ailleurs, dans les cas trop lourds, la personne devra quitter le groupe temporairement ou définitivement. Le groupe à travers son responsable et ses conseillers, devra procède de la manière la plus appropriée pour le bien de la personne et celui du groupe.
2. Quelle place la foi chrétienne accorde au mal dans le couple bien – mal ?
11§ La foi biblique considère que le bien et le mal ne sont pas des principes équivalents qui coexisteraient éternellement et s’appelleraient nécessairement l’un l’autre. Pour elle, seul le bien se tient au début et à la fin du temps, le mal survenant dans l’entre-deux et étant « accidentel » et provisoire.
12§ Dans la Bible, le bien n’a pas besoin du mal pour exister, comme cela s’entend dans le premier récit de la création dans le livre de la Genèse, et comme cela se vérifie à la fin des temps, quand seul le bien subsiste dans l’éternité de Dieu. Le mal, lui, a besoin du bien pour exister, dans la mesure où il consiste en un défaut du bien, un peu comme la maladie par rapport à la santé.
13§ Pour la foi monothéiste, le bien résulte de la volonté divine et à ce titre, il pourra être attaqué, diminué, mais jamais annihilé par le mal. Le mal par contre n’est ni créé ni voulu par Dieu, aussi ne tiendra-t-il pas dans le temps.
14§ La foi monothéiste s’oppose ici à la vision pessimiste post-moderne, elle maintient une espérance fondée sur la confiance en un Dieu qui a voulu une création bonne – et ce que Dieu veut, il l’accomplira sans qu’aucune de ses créatures, sur terre, sous terre ou au ciel, l’en empêche.
La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, donnant la semence au semeur et le pain à celui qui doit manger ;
ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir accompli sa mission.
(Isaïe, 55 10-11) dans la Traduction liturgique)
3. Notre avenir après la mort se joue ici et maintenant
« Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères. Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra.
Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : “Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise.
– Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, de malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance.
Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.”
Le riche répliqua : “Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père.
En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !”
Abraham lui dit : “Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent !
– Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.”
Abraham répondit : “S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.” »
(Luc, 16 19-31) dans la Traduction liturgique)
15§ L’évangile de Luc [2] met en scène un riche vivant dans l’opulence alors qu’un certain Lazare croupit à sa porte dans une misère abjecte. Après sa mort, le riche se retrouve dans un lieu de souffrance, tandis qu’au-dessus de lui Lazare jouit des délices célestes. Pour son plus grand malheur, le riche apprendra qu’aucun passage n’existe entre ces deux lieux.
16§ On peut tirer de cette parabole un avertissement pour les personnes (et les pays) prospéres : souciez-vous des miséreux dans cette vie-ci, agissez pour soulager leurs souffrances, parce qu’après votre mort il sera trop tard [3]
17§ On objectera que le riche n’apparaît pas ici comme un exploiteur. De fait, la parabole ne dénonce pas un système économique injuste avec d’un côté les capitalistes et de l’autre ceux qui ne disposent que de leur force de travail ; elle rappelle simplement que nous sommes responsables de nos frères créés eux aussi à l’image et ressemblance de Dieu, et donc dotés d’une dignité infinie et inaliénable.
18§ Dieu se soucie d’eux et nous demandera des comptes : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » demande Dieu à Caïn. En le transposant dans notre cas particulier, cela donne : « Toi qui n’as pas sauvé ton frère alors que tu en avais le moyen, d’une certaine façon tu l’as tué comme Caïn a tué son frère Abel ».
19§ Mais objectera-t-on à nouveau, le riche était conditionné par sa naissance, par son entourage aussi riche que lui, qui faisaient écran entre lui et Lazare. Le riche ne pouvait donc pas voir le pauvre à sa porte. L’aurait-il vu dans sa misère affligeante qu’il l’aurait aidé, ne serait-ce qu’en lui faisant porter les miettes qui tombaient de sa table.
20§ Je poserai la question suivante à cet objecteur : le riche ne pouvait pas voir le pauvre – ou il ne voulait pas le voir ? Ce n’est pas la même chose. Personnellement, je crois que lorsque Dieu me demandera des comptes par rapport aux graves situations d’injustice de mon époque, il ne se contentera pas de ma réponse : « je ne savais pas ». « N’est-ce pas plutôt que tu n’as pas voulu savoir ? », me rétorquera-t-il. Et je devrais assumer cette vérité.
21§ Par ailleurs, à l’encontre du déterminisme d’un être humain conditionné par son hérédité et son éducation, je crois que l’être humain dispose d’une marge de manœuvre qui lui permet de choisir entre concourir au bien ou concourir au mal.
Cette marge peut être extrêmement faible mais elle ne sera jamais nulle, et elle trouvera à s’exercer même si c’est dans une petite décision.
22§ Et dans la foi, je crois que Dieu saura tirer parti de ce peu de bien en le démultipliant merveilleusement : Dieu peut transformer le petit millimètre dont j’ai bougé en kilomètre - si je le laisse faire.
23§ Nous renvoyons ici à l’histoire de l’oignon dans les Frères Karamazov de Fiodor M. Dostoïevski (1821-1881).
« Il y avait une mégère qui mourut sans laisser derrière elle une seule vertu. Les diables s’en saisirent et la jetèrent dans le lac de feu. Son ange gardien se creusait la tête pour lui découvrir une vertu et en parler à Dieu. Il se rappela et dit au Seigneur : « Elle a arraché un oignon au potager pour le donner à une mendiante. » Dieu lui répondit : « Prends cet oignon, tends-le à cette femme dans le lac, qu’elle s’y cramponne. Si tu parviens à la retirer, elle ira en paradis : si l’oignon se rompt, elle restera où elle est. » L’ange courut à la femme, lui tendit l’oignon. « Prends, dit-il, tiens bon. » Il se mit à la tirer avec précaution, elle était déjà dehors. Les autres pécheurs, voyant qu’on la retirait du lac, s’agrippèrent à elle, voulant profiter de l’aubaine. Mais la femme, qui était fort méchante, leur donnait des coups de pied : « C’est moi qu’on tire et non pas vous ; c’est mon oignon, non le vôtre. » À ces mots, l’oignon se rompit. La femme retomba dans le lac où elle brûle encore. L’ange partit en pleurant.
24§ En donnant cet oignon, la mégère a bougé d’un millimètre et elle aurait pu être déplacée de milliers (milliards ?) de kilomètres – mais elle n’a pas su se laisser transformer par la miséricorde divine. « Dieu nous a créés sans nous, il ne peut pas nous sauver sans nous » (saint Augustin).
4. Quand la révolte révèle le vrai visage de Dieu
Jésus dit encore : « Un homme avait deux fils.
Le plus jeune dit à son père : “Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.” Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin.
Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.
Alors il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.”
Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : “Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.” Mais le père dit à ses serviteurs : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.”
Et ils commencèrent à festoyer.
Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit : “Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.”
Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : “Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !” Le père répondit : “Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !” »
(Luc, 15 11-32) dans la Traduction liturgique)
25§ Je traite ici de la parabole du fils prodigue. Contrairement à ce que laisse entendre son titre, la parabole met en scène deux fils qui doivent découvrir la vraie figure de leur père : le fils cadet qui se rebelle, mais aussi le frère aîné resté à la maison. Un titre plus approprié aurait donc été la parabole du père et des deux fils.
26§ À y regarder de plus près cependant, l’accent porté sur le fils prodigue dans le premier titre se justifie pleinement si l’on considère que c’est lui le déclencheur l’histoire : s’il ne s’était pas révolté, le père serait mort sans que les deux frères restés à la maison sortent de leur mauvaise image paternelle.
27§ Est-ce à dire que la révolte du fils cadet était bonne ? La question ne se pose pas dans ces termes : en réalité, le fils cadet se révolte pas contre son père, mais contre l’image fausse de son père.
28§ On reconnaîtra que le fils cadet prend un risque mortel. Sa révolte deviendra source de vie à deux conditions : arrivé au fond de l’impasse, il devra se remettre en question pour entrevoir la vraie nature de son père ; retournant sur ses pas, il devra ensuite accepter de se montrer à son père tel qu’il est devenu dans sa déchéance : couvert de haillons, hâve et malodorant.
29§ Personnellement, je m’incline devant ce père qui aime son fils au point d’accepter le risque de le perdre : il sait ce qui convient à son fils, mais il respecte sa liberté. Quelle a été son angoisse, qui le faisait guetter au loin chaque jour le retour de son fils ?
30§ Selon moi, nous aussi nous devons convertir notre image de Dieu. L’intuition que nous avons de sa bonté est encore parasitée par nos idées de mérite et nos calculs d’intérêt bien compris – je te donne pour que tu me donnes -.
Ou encore peut-être avons-nous à nous rebeller contre l’image fausse d’un Dieu pervers jaloux de notre bonheur.
Peut-être avons-nous à sortir de notre égocentrisme et ses auto-détestations ou au contraire ses auto-adorations un peu factices – et essayer de voir comment Dieu, lui, nous voit en vérité, avec notre capacité à devenir saints comme lui – et surtout combien il désire que nous le devenions.
Que l’Esprit saint nous vienne en aide.
Merci pour votre attention
Frère Franck Guyen op, mai 2024
[1] ces réflexions font suite à la rencontre de la Fraternité laïque
dominicaine Fra Angelico du lundi 6 mai 2024
[2] Luc 16 19-31 : la parabole du riche et du pauvre Lazare
[3] Nous pouvons l’entendre sur le plan individuel et collectif. Payons-nous le juste prix pour les articles que nos pays développés importent ? l’ouvrière bengali du textile peut-elle vivre décemment de son salaire ? les conditions de son travail sont-elles décentes ? l’environnement dans lequel elle vit est-il respecté sur le plan écologique ?
