« Faire la volonté du Père ». Mais alors que devient ma volonté ?

dimanche 26 janvier 2025
popularité : 14%

Vous appréciez la présence de notre site sur le Web : vous pouvez faire un don à la communauté dans laquelle je vis (cliquer ici pour voir comment procéder)


Dans la prière que Jésus nous a enseignée, il nous est demandé de dire : « Notre Père qui est au ciel, … que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » [1].

Faire la volonté du Père d’accord, mais alors que devient la mienne ? Que devient ma liberté ? Dois-je devenir une marionnette dans les mains de Dieu ? La difficulté d’entrer dans cette prière est renforcée par des injonctions comme : « Il faut prier le soir », « Il faut aller à la messe le dimanche », « Il faut se confesser » accompagnées de reproches culpabilisants : « sinon tu vas faire de la peine au bon Dieu », « sinon tu iras au Purgatoire » etc...


Puisque la prière s’adresse au Père, nous pouvons partir de l’analogie avec la famille humaine [2]. Les parents imposent leur volonté à leurs enfants : « tu dois aller à l’école », « tu dois être poli avec les gens », « tu dois te brosser les dents », « tu dois manger autre chose que des pâtes et du jambon », « tu dois cesser de jouer et aller te coucher », « tu dois laisser cette part de gâteau à ton frère ».
Les parents imposent leur volonté à leur enfant, car sa volonté n’est pas assez formée et sa conscience pas assez éclairée. L’enfant a besoin de la tutelle de ses parents, comme une jeune plante a besoin d’un tuteur pour pousser vers le haut, en attendant de grandir suffisamment pour se tenir droite seule. L’enfant obéit même s’il ne comprend pas, car il fait confiance à ses parents : « mes parents veulent mon bien et ils savent mieux que moi ce qui est bon pour moi ».


Notre relation à Dieu est analogue [3]. Notre volonté nous fait désirer le bonheur mais elle se trompe en le cherchant dans l’ordre de la création alors que seule la réalité divine peut nous satisfaire. Notre intelligence doit progresser dans la connaissance des réalités d’en haut afin de présenter à notre volonté le vrai et souverain Bien, tandis que notre volonté de son côté doit être rendue droite, elle qui est tordue par son attrait inexplicable pour le mal [4].

Aussi, en disciples du Christ, nous avons à soumettre notre volonté à celle du Père parce que nous lui faisons confiance. Nous croyons qu’Il veut notre bien, un bien qui n’est pas à notre portée et que Lui seul peut nous donner par grâce : la vie éternelle qui résulte de la participation à la vie divine. Nous croyons que lui seul peut nous libérer de nos désirs désordonnés, lui seul peut transformer nos cœurs de pierre des cœurs de chair [5]. Et comme l’enfant, nous ne comprenons pas quand Dieu nous demande des renoncements coûteux. « Plus tard, tu comprendras » : cette phrase que nos parents ont pu nous adresser, Jésus l’a dite à Pierre qui refusait de se faire laver les pieds par lui [6]

Je pense par exemple à mon devoir comme religieux de participer chaque jour aux offices de laudes et de vêpres. Au début, je peux ne pas comprendre le sens de cette obligation mais je fais confiance à mon Ordre, à l’Église et à Dieu et j’obéis. Alors, un moment donné, je saisis intellectuellement, affectivement et spirituellement son sens - mais je n’ai pu accéder à cette compréhension que parce que j’avais obéi sans comprendre tandis qu’un travail inconscient s’opérait souterrainement pendant ce temps.


La condition sine qua non d’une sainte obéissance est la confiance en Dieu. Sans elle, l’obéissance provoque de la frustration, de l’incompréhension comme dans la parabole dite de « l’enfant prodigue » avec deux fils qui ne comprennent pas ce qu’est l’amour d’un père : le fils révolté qui s’enfuit de la maison et le fils servile qui sert son père – ou plutôt son maître –. Les deux fils ne sont pas sortis de leur statut d’enfants, ils ne sont pas devenus ce que leur père attendait d’eux : des hommes responsables d’eux-mêmes et de leurs désirs, capables de devenir père à leur tour [7].

La question fondamentale est finalement la suivante : est-ce que je fais confiance à Dieu ?

  • Si Dieu est pour moi un dieu jaloux qui empêche Adam et Ève de manger du fruit de l’arbre du savoir parce qu’il a peur qu’ils deviennent comme lui, alors je ne lui ferai pas confiance et je ne lui obéirai que contraint et forcé.
  • Si, par contre, il est celui qui m’a créé gracieusement à son image et ressemblance, celui qui vient maintenant me libérer de mes aveuglements et de mes attachements désordonnés au prix du sang du Fils versé sur la croix il y a deux mille ans, celui qui m’appelle à aller toujours plus haut jusqu’à participer à sa vie divine, à sa vie trinitaire, celui dont Jean dit qu’il est amour, alors je peux lui faire confiance.

10§ Et il est vrai que l’homme post-moderne a du mal à faire confiance : trop d’hommes sont morts inutilement pendant la Première Guerre Mondiale par la faute de chefs incompétents, trop de malheurs ont été provoqués par des idéologies qui promettaient un avenir radieux, et, dans l’Église catholique, trop d’ « idoles » en trompes-l’oeil. Nous sommes désormais dans l’ère du soupçon théorisée par Nietzsche, Marx et Freud, et nous ne savons plus faire confiance. Que reste-t-il alors à l’homme post-moderne comme posture sinon le cynisme, cette forme déguisée du désespoir ?

11§ Mais peut-être n’avons-nous pas su séparer ce qui revient à Dieu et ce qui revient à César, autrement dit ce qui relève de l’ordre surnaturel, de la verticalité, de ce qui relève de l’ordre créationnel, de l’horizontalité. Quand nous entendons : « C’est la volonté de Dieu », faisons attention à celui qui parle : est-il un prophète véritablement envoyé par Dieu ou bien parle-t-il à partir de son fond humain, trop horizontal ? Saint Paul nous a prévenus, « Satan lui-même se déguise en ange de lumière » [8], soyons donc vigilants et vérifions tout ce qui prétend venir de Dieu.

12§ Par exemple, une voix (intérieure ou extérieure) me dit : « Il faut aller tous les jours à la messe ». Est-ce que c’est la volonté de Dieu pour moi en ce moment ? Si j’obéis et que je me retrouve un jour écœuré, découragé, et que je ne vais plus à la messe, c’est que la voix ne venait pas de Dieu et je peux m’interroger : n’ai-je pas surestimé ma foi, qu’est-ce que j’attendais en me forçant tous les jours ? Qu’est-ce que je redoutais en n’y allant pas quotidiennement ? Plus fondamentalement, n’ai-je pas oublié que la fréquentation de la messe vise à renforcer ma relation à Dieu et qu’elle est subordonnée à cette visée ? [9]


13§ Concluons en revenant à notre point de départ. Notre volonté n’est vraiment la nôtre que quand elle cherche à épouser celle de Dieu, réduisant toujours plus l’écart entre les deux volontés. Nous éprouvons alors toujours plus une unification intérieure de notre intelligence, de notre affectivité et de notre volonté, nous cessons d’éprouver la division entre ce que nous voulons et ce que nous faisons [10] et nous connaissons toujours plus le bonheur qui habitait Jésus sur la terre, l’homme le plus heureux que la terre ait jamais porté.
Que l’Esprit Saint nous fasse toujours plus entrer dans la communion au Père par Jésus, afin de toujours plus l’aimer et vouloir toujours plus faire sa volonté.
Amen.


fr. Franck Guyen op, janvier 2025


[1Cet article reprend une intervention lors de la rencontre avec la Fraternité laïque dominicaine Fra Angelico du samedi 25 janvier 2025

[2Nous partons d’une famille fonctionnelle bien entendu.

[3Analogie ne veut pas dire identité. Les parents, relevant de l’ordre créé déchu, peuvent avoir leur intelligence plus ou moins éclairée, leur volonté plus ou moins ordonnée alors que tout ce qui a trait au Dieu parfait n’est pas susceptible de plus ou de moins : la volonté divine est ordonnée, mieux elle créée l’ordre, l’intelligence divine est éclairée, mieux elle créée la lumière

[4La Bible tente d’expliquer notre réalité traversée par le mal, la souffrance et la mort avec l’histoire du péché des origines

[5cf. Ézéchiel 11 ,19

[6Jean 13,7

[82 Cor 11,14

[9Antoine du désert a décrit comment le démon tente ceux qui veulent faire la volonté de Dieu en leur proposant d’en faire trop, autrement dit d’en faire au-delà de ce que leur foi peut supporter. Voir l’extrait de l’article La spiritualité du moine solitaire Antoine (251-356) : une spiritualité de combat

[10Voir Romains 7,19 : « Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas »


Voir aussi la chaîne YouTube associée "The Big Picture - La grande image"