Trois notes spirituelles sur le Notre Père

samedi 8 février 2025
popularité : 30%

Vous appréciez la présence de notre site sur le Web : vous pouvez faire un don à la communauté dans laquelle je vis (cliquer ici pour voir comment procéder)


Table des matières [1]


1. La puissance des mots

Avant de nous intéresser à ce que dit la prière du Notre Père, intéressons-nous d’abord à celui qui la prononce : Jésus Christ, l’envoyé plénipotentiaire de Dieu venu instaurer le Royaume de Dieu sur terre. Dans la prière du Notre Père, nous avons accès à ce que dit le Fils quand il prie son Père. Nous avons une clé d’entrée dans le mystère qui unit le Fils au Père, et il y a de quoi s’émerveiller et peut-être aussi trembler.

La prière au Père passe par les mots, mais elle ne s’y réduit pas. Les mots servent de tremplin, appelés à céder la place à la contemplation savoureuse de notre condition filiale dans, à travers et par Jésus Christ ressuscité.
Cependant, ce serait à mon avis griller les étapes que de vouloir accéder directement à la contemplation sans passer par les mots : nous devons d’abord verbaliser la prière, la laisser parler à notre intelligence et à notre sensibilité, tout en restant disponible à la survenue d’autre chose. Pour le dire autrement, nous savons bien que les mots sont insuffisants, mais ils sont nécessaires pour celui qui s’adresse à Dieu : le silence plein de l’amour vient après la parole amoureuse et en retour il est lui-même source de paroles : paroles de louange, paroles de gratitude, paroles d’émerveillement.

La contemplation sans mots est donnée au croyant, elle n’est pas produite par lui à force de volonté et de raisonnement. À un moment donné, des mots, répétés jusqu’alors de manière automatique, prennent tout d’un coup un relief inattendu, ouvrant sur une perspective du monde plus grande, plus large, plus haute, plus profonde. Mais cette épiphanie de sens n’a pu survenir que grâce à la confiance dans le pouvoir de catalyseur des mots, confiance qui a fait persévérer l’orant dans la prière.


2. Le pardon des offenses

Nous pensons spontanément aux offenses commises entre nous les humains, et de fait nous offensons Dieu en portant atteinte à la dignité de la personne humaine créée à l’image et ressemblance de Dieu. N’oublions pas cependant les offenses envers le reste de la création lorsque l’homme pollue l’eau et l’air au-delà de leur capacité de régénération, quand il fait disparaître pour toujours des espèces animales, au nom d’une doxa économique en roue libre : nous portons atteinte à la dignité de la création que Dieu a voulue belle et bonne, nous l’offensons et nous offensons Dieu [2].

Concernant le pardon des offenses, voici comment je vois cette question.

  1. Le pardon n’efface ni le tort ni la blessure, il ne fait pas comme si rien ne s’était passé. Simplement il permet à l’offensé de ne pas rester fixé sur l’évènement et de passer outre. Le pardon permet de tourner une page ratée pour en écrire d’autres, plus belles, plus réussies. Certes, la page est toujours là, elle fait partie du livre en train de s’écrire – mais elle ne sera ni la dernière ni la plus importante.
  2. Pour moi, le pardon n’exclut pas la demande de justice, il n’y a pas d’incompatibilité entre eux. Cela peut donner, en écho à l’actualité : « Je n’ai pas de haine envers toi qui m’as abusé, mais je demande que le tort soit reconnu ». D’une certaine manière, c’est rendre service à l’offenseur en lui donnant la possibilité de se corriger, c’est aussi tenter de prévenir d’autres offenses.

Le pardon est difficile pour des offenses graves : les blessures sont alors si profondes que seuls le temps et la grâce de Dieu le rendent possible, sinon extérieurement - dans la mesure où l’offenseur reconnaît le tort de son côté -, du moins intérieurement. Aussi convient-il d’éviter dans ce domaine les injonctions morales trop rapides.

Certes, Jésus lie le pardon de Dieu envers nous à notre pardon envers les autres : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés » [3] mais il n’interdit pas que cela prenne du temps. Il faut du temps pour que la chair et l’âme blessées cicatrisent, il faut aussi du temps pour que la grâce divine se fraie son chemin dans le cœur, en particulier à travers les « Notre Père » récités jour après jour avec le désir de les vivre. Heureusement pour nous, Dieu a le temps de son côté.


3. La tentation

Avant d’entrer dans l’Ordre des prêcheurs, j’ai eu la chance de suivre une retraite sur le Cantique des cantiques animé par Jean Laplace (1911-2006), un jésuite canadien réputé pour ses retraites ignatiennes. Je me souviens d’un de ses propos comme quoi le diable ne s’occupe pas des personnes satisfaites d’elles-mêmes et contentes du monde dans lequel elles vivent. Il s’attaque plutôt à celles qui cherchent à progresser sur le chemin menant à Dieu.

10§ Le diable en effet s’est barré lui-même l’accès au bonheur et à l’amour en refusant d’obéir à Dieu, plus même, en s’opposant à Sa volonté : lui qui est une créature, il s’est interdit le bonheur suprême de se tenir en présence de son Créateur, et, jaloux, il ne supporte pas que d’autres créatures puissent, elles, y parvenir [4] : aussi s’efforce-t-il de faire tomber les âmes dans les tentations, afin qu’elles retombent lourdement dans son bourbier [5].

11§ Comme le dit Antoine du désert (251-356) [6], il convient de ne pas se laisser intimider par l’ennemi de Dieu qui fait beaucoup de bruit pour masquer son impuissance radicale face à Dieu.

12§ De même que ce serait une erreur de mettre le diable au même niveau que Dieu, ce serait une erreur de mettre le mal au même niveau que le bien : contrairement aux courants dualistes qui font du bien et du mal deux forces éternelles équivalentes, la Bible considère que seul le bien se tenait au début et lui seul se tiendra à la fin des temps car seul le bien a été voulu par Dieu. Par contre, Dieu n’a ni voulu ni créé le mal et il le fera disparaître à la fin. Pour le dire autrement, le bien est structurel à la création, tandis que le mal lui est conjoncturel [7].

13§ Au Moyen Âge, la théologie chrétienne ajoutera que le mal n’a pas de consistance propre, il tire sa substance du bien qu’il vient parasiter : défaut dans le bien, le mal n’existe pas sans le bien alors que le bien peut exister sans le mal de même que le parasite ne peut se passer de son hôte alors que l’hôte peut se passer du parasite - et même il s’en passe très bien [8].

Merci de votre attention.


© fr. Franck Guyen op, février 2025


[1Cet article reprend une intervention lors de la rencontre avec la Fraternité laïque dominicaine Fra Angelico du mercredi 5 février 2025

[2Ces offenses rejaillissent indirectement sur Dieu dans la mesure où les victimes ressortent de l’ordre de la création. Les époques précédentes étaient aussi sensibles à des offenses réputées atteindre directement Dieu, comme le blasphème qui était puni de mort comme on le voit pour le chevalier de La Barre, exécuté en 1766 à Abbeville dans la Somme (France) pour blasphème.
Nous le sommes moins, dans la mesure où notre époque s’organise sans Dieu, cette « hypothèse inutile » selon un propos attribué au savant français Laplace (1749-1827).

[3Citons les évangiles :

  • « pardonne-nous nos torts envers toi, comme nous-mêmes nous avons pardonné à ceux qui avaient des torts envers nous dans l’évangile de Matthieu 6,12
  • « pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes nous pardonnons à tous ceux qui ont des torts envers nous » dans Luc 11,4

Voir La prière du Notre Père dans les évangiles

[4Par analogie, on peut penser aux pervers incapables d’aimer et qui ne supportent pas que d’autres le puissent.

[7on aurait pu aussi employer le couple essentiel / accidentel au lieu de structurel / conjoncturel.

[8Pour mémoire, la symbiose se décline en trois formes : le parasitisme, le commensalisme et le mutualisme soit respectivement : une interaction biologique positive pour l’un et négative pour l’autre, une interaction positive pour l’un et neutre pour l’autre, et enfin une interaction positive pour l’un et l’autre.


Bienvenue sur le site