Considérations intempestives sur la grâce et le péché
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Le plan
- Une expérience religieuse fondatrice : l’irruption de la grâce
- Une question débattue : la part de l’être humain dans la réalisation de son salut
- « Je suis venu appeler les pécheurs » : l’exemple d’un pécheur, le roi David.
Une expérience religieuse fondatrice : l’irruption de la grâce [1]
1§ La conversion d’Augustin (354-430) nous semble exemplaire d’un type d’expérience religieuse qu’on retrouve, toutes proportions gardées, chez Paul et Luther à savoir l’irruption de la grâce sous la forme d’une brèche qui survient dans un horizon qui semblait fermé.
2§ Augustin a d’abord éprouvé l’impuissance de son intelligence à dépasser une représentation du monde limitée dans l’espace et dans le temps, jusqu’à ce qu’une réalité autre fasse irruption dans ce monde clos sur lui-même [2].
Augustin sait désormais ce monde ne se suffit pas à lui-même, qu’il est ouvert sur autre chose qu’Augustin appelle Dieu. Cette expérience de Dieu bouleverse complètement son intelligence : « je douterais plus facilement de mon existence que de l’existence de Dieu », dira-t-il en substance [3].
3§ Augustin a fait aussi l’expérience de son impuissance à vivre chastement, alors qu’il y aspire ardemment. Et à nouveau, il expérimentera l’intervention soudaine et inattendue de la grâce divine qui le libérera de son attachement sensuel [4]
4§ L’expérience d’Augustin est donc double :
- il fait l’expérience douloureuse de l’incapacité de son affectivité et de son intelligence à sortir d’elles-mêmes par leurs seules forces ;
- il découvre qu’elles sont toutes deux « poreuses » à quelque chose qui les transforme et qui les fait accéder à une autre dimension.
5§ Augustin a fait l’expérience de l’intervention d’une altérité radicale qui peut survenir à tout moment et n’importe où, y compris au plus intime du cœur, et tout transformer : cette action s’appelle en théologie la grâce.
6§ L’initiateur de la Réforme protestante, Luther (1483-1546), reprendra cette idée de l’incapacité de l’être humain à sortir par lui-même de sa condition et son corollaire, l’idée de la nécessité de la grâce : sola gratia [5].
7§ Et l’être humain doit sortir de sa condition est peccamineuse : Augustin dira que la condition humaine est marquée par un vice originel, une macula, une tache en latin, transmise héréditairement pourrait-on dire. Augustin illustre cette idée de péché originel en prenant l’exemple du nourrisson allaité par sa nourrice et qui regarde avec méchanceté le nourrisson qui tête l’autre sein [6]. Dans la même veine, Luther dira que l’homme, quand il fait ce qu’il peut, ne peut que pécher.
8§ Augustin puis Luther rejoignent saint Paul pour qui la volonté humaine est incapable de s’attacher au bien, travaillée qu’elle est par l’attrait pour le mal :
Car je sais qu’en moi - je veux dire dans ma chair - le bien n’habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, ce n’est pas moi qui agis, mais le péché qui habite en moi. Moi qui veux faire le bien, je constate donc cette loi : c’est le mal qui est à ma portée. Car je prends plaisir à la loi de Dieu, en tant qu’homme intérieur, mais, dans mes membres, je découvre une autre loi qui combat contre la loi que ratifie mon intelligence ; elle fait de moi le prisonnier de la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui appartient à la mort ? Grâce soit rendue à Dieu par Jésus Christ, notre Seigneur ! Me voilà donc à la fois assujetti par l’intelligence à la loi de Dieu et par la chair à la loi du péché.
Romains 7,18-25
9§ Dans la condition humaine actuelle, je ne suis plus libre de poser des actes entièrement bons, des actes qui puissent « plaire » entièrement à Dieu : je suis devenu esclave du péché, non en tant que tout ce que je fais est mal, mais en tant que tout ce que je fais est parasité par une volonté faussée et/ou une intelligence erronée.
10§ Cela dit, je ne crois pas juste de parler de pessimiste ici. À mon avis, Paul, Augustin et Luther ont bâti leur doctrine à partir de cette expérience d’irruption de la grâce dans leur vie, grâce qui les a libérés de leurs enfermements et leur a ouvert un horizon d’amour infini.
Ils y ont répondu dans un raz-de-marée de gratitude et d’amour d’autant plus puissant qu’ils ont pressenti la puissance inconcevable de Dieu et parallèlement leur impuissance radicale : la grâce nous est donnée alors que nous ne la méritons pas, plus même, alors que nous ne pouvons même pas la mériter après la faute originelle d’Adam et Ève [7].
11§ Cette expérience les émerveille tellement que, par contrecoup, ils minorent le long travail de préparation qui a précédé l’évènement de grâce. Ainsi, selon moi, Dieu s’est servi des recherches d’Augustin auprès des manichéens et des néoplatoniciens pour l’amener à ce moment de rupture.
12§ Certaines expériences humaines très belles et très fortes nous font pressentir qu’il y a autre chose que ce monde : l’émerveillement devant un lever de soleil sur la montagne à quatre heures du matin, l’émotion en entendant le premier cri de son nouveau-né, la surprise en découvrant cette fleur qui vient d’éclore dans notre dos.
13§ Pour les croyants, la bonté si merveilleuse du monde renvoie à une autre bonté qui la dépasse infiniment, celle de son Créateur, et les croyants ne peuvent qu’être saisis de crainte et d’amour à l’idée qu’elle n’en est qu’un pâle reflet : si nous sommes transis au spectacle de la bonté du monde, qu’éprouverons-nous devant la bonté à l’origine de toute bonté ?
Une question débattue : la part de l’être humain dans la réalisation de son salut
14§ Leur expérience religieuse a pu amener Paul, Augustin et Luther à minorer, sinon à nier, la part active de la créature humaine dans un salut entendu aussi bien dans sa dimension négative (la libération de ce qui empêche l’amour de circuler) que positive (l’ouverture à un amour au-delà de tout amour créé).
15§ Nous nous trouvons icii devant un continuum, un spectre qui va d’un extrême : le salut serait l’œuvre exclusive de Dieu indépendamment de ce que l’être humain peut faire - à l’autre : l’être humain peut accéder au salut par ses propres moyens, position que le moine Pélage (env. 355 – env.420) aurait soutenue et qu’Augustin a combattue.
16§ Nous éviterons de réactiver la querelle entre la Compagnie de Jésus et l’Ordre des frères prêcheurs, que le pape Paul V conclura en interdisant en 1611 de publier sur ce sujet.
17§ Nous rappellerons simplement que Dieu a envoyé son Fils dans le monde non pour juger le monde mais pour le sauver [8] : Dieu veut que tous soient sauvés [9]et que personne ne se perde, ou encore : Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive [10].
18§ Nous dirons que Dieu propose sa grâce à tous et qu’il nous revient de l’accueillir et de la laisser se déployer en nous, sans chercher à savoir ce qui, dans cet acte d’accueil, relève de notre libre-arbitre et ce qui relève de la grâce, laissant à Dieu le soin d’y répondre lors de la révélation dernière – si tant est que la question présentera encore un quelconque intérêt à ce moment-là.
19§ Dans ce sens, Augustin fera dire à Dieu : « Je t’ai créé sans toi, mais je ne peux pas te sauver sans toi » [11].
20§ Personnellement, j’affectionne l’image d’un Dieu qui nous tend gracieusement la main afin de nous sortir de notre bourbier intellectuel et affectif [12]. Il me revient de la saisir ou non - peut-être trouvé-je le bourbier assez confortable finalement ; et aussi peut-être manqué-je de confiance en cette main surgie de nulle part qui va m’entraîner je ne sais où.
Mais je crois que notre Dieu est un Dieu doux et patient, il ne veut pas nous forcer et il continuera de nous tendre la main jusqu’à notre dernier instant : à nous de la saisir et de ne pas la lâcher [13]
« Je suis venu appeler les pécheurs » : l’exemple d’un roi pécheur, David.
21§ La Bible nous donne l’exemple d’un pécheur, et non l’un des moindres : le roi David. Il a commis l’adultère avec la femme d’Urie le Hittite, mais non content de cela, il a aussi envoyé le mari à la mort parce qu’il l’avait contrarié en refusant d’endosser la paternité de l’enfant illégitime.
David cependant reconnaîtra son péché face au prophète Nathan qui le lui reprochait, sans chercher à s’en disculper ou à trouver des circonstances atténuantes.
22§ Cet épisode [14] nous apprend deux choses :
- Dieu tient compte de l’ordre dégradé d’un monde qui ne tourne plus rond (pour reprendre l’image d’un axe faussé), il prend les êtres humains là où ils en sont dans leur condition pécheresse ;
- pour que Dieu pardonne, encore faut-il que le pécheur entre en dialogue avec lui en reconnaissant son péché et en faisant pénitence.
23§ Si la Bible nous donne avec le roi David un exemple de dialogue réussi, elle recèle aussi aussi des exemples de dialogues ratés.
- Ainsi Cain refuse d’entrer en dialogue avec Dieu alors que celui-ci le mettait en garde contre le péché tapi à sa porte : son mutisme trahissait son projet déjà arrêté de tuer son frère.
- Ainsi Adam et Eve : alors que Dieu les interrogeait sur leur violation de l’interdit alimentaire, ils ont refusé d’assumer la responsabilité de leur acte, préférant se défausser sur un tiers [15].
24§ Dans l’Église catholique, le pécheur peut saisir la main de Dieu qui lui est tendue à travers la communion avec les saints et la première d’entre eux, la Vierge Marie, les sacrements dont spécialement celui de la réconciliation [16].
Le pénitent confessera éventuellement les mêmes manquements à l’amour à plusieurs reprises mais il ne le fait pas en vain même s’il a l’impression de ne pas bouger : je dirai que Dieu attire le pécheur à Lui, mais avec douceur et patience, millimètre par millimètre, pour ne pas brutaliser une nature fragilisée et tordue par le péché.
© frère Franck Guyen, op – avril 2025
[1] Cet article fait suite à une rencontre de la formation continue des Fraternités laïques dominicaines des Hauts-de-France
[3] Voir Les Confessions de saint Augustin, livre 7 chapitre 10
[5] Voir les trois sola de Luther : sola Scriptura, sola Gratia, sola Fide
[7] Le récit de la faute originelle dans la Bible peut s’entendre comme une façon de rendre compte d’un monde faussé, d’un monde qui « ne tourne pas rond ».
[8] Voir Jean 3,17
[9] Voir 1 Tim 2,3
[10] Voir Ezekiel 1,23.32
[11] Voir Saint Augustin, Sermon 169, 11, 13.
Plus tard, Augustin minorera la participation de l’être humain à son salut, sans doute sous l’effet de la controverse pélagienne avec Julien d’Éclane (v.386 – 455)
[12] Voir le psaume 72, 22-24 :
Moi, stupide, comme une bête, je ne savais pas, mais j’étais avec toi. Moi, je suis toujours avec toi, avec toi qui as saisi ma main droite. Tu me conduis selon tes desseins ; puis tu me prendras dans la gloire.
Voir aussi l’épisode de Simon-Pierre qui marche sur les eaux et se met à couler dans Matthieu 14,28-33 :
S’adressant à lui [Jésus], Pierre lui dit : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. » - « Viens », dit-il. Et Pierre, descendu de la barque, marcha sur les eaux et alla vers Jésus. Mais, en voyant le vent, il eut peur et, commençant à couler, il s’écria : « Seigneur, sauve-moi ! » Aussitôt, Jésus, tendant la main, le saisit en lui disant : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. Ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui et lui dirent : « Vraiment, tu es Fils de Dieu ! »
[13] Et même après : nous renvoyons ici à l’histoire de l’oignon dans les Frères Karamazov de Fiodor M. Dostoïevski (1821-1881).
« Il y avait une mégère qui mourut sans laisser derrière elle une seule vertu. Les diables s’en saisirent et la jetèrent dans le lac de feu. Son ange gardien se creusait la tête pour lui découvrir une vertu et en parler à Dieu. Il se rappela et dit au Seigneur : « Elle a arraché un oignon au potager pour le donner à une mendiante. » Dieu lui répondit : « Prends cet oignon, tends-le à cette femme dans le lac, qu’elle s’y cramponne. Si tu parviens à la retirer, elle ira en paradis : si l’oignon se rompt, elle restera où elle est. » L’ange courut à la femme, lui tendit l’oignon. « Prends, dit-il, tiens bon. » Il se mit à la tirer avec précaution, elle était déjà dehors. Les autres pécheurs, voyant qu’on la retirait du lac, s’agrippèrent à elle, voulant profiter de l’aubaine. Mais la femme, qui était fort méchante, leur donnait des coups de pied : « C’est moi qu’on tire et non pas vous ; c’est mon oignon, non le vôtre. » À ces mots, l’oignon se rompit. La femme retomba dans le lac où elle brûle encore. L’ange partit en pleurant.
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[14] rapporté dans 2 Sam 11-12
[15] Nous reprenons ici un argument développé par André Wénin dans son article : « ET LA TERRE SE REMPLIT DE VIOLENCE » (Gn 6, 14) » publié dans : ACFEB - Quand la Bible parle avec violence - XXVIIIe congrès de l’Association catholique française pour l’étude de la Bible - Metz, 30 août-2 septembre 2022 - Actes édités sous la direction de Elena Di Pede et Odile Flichy, Lectio divina
[16] On peut se demander pourquoi exprimer verbalement nos péchés dans la confession puisque Dieu sait tout. En mettant des mots sur notre péché, nous l’objectivons d’une certaine manière, nous le mettons à distance, rendant possible sa relativisation d’une part, et la décision de s’en désolidariser d’autre part, avec la grâce de Dieu : au final, nous verbalisons nos péchés non pas pour Dieu mais pour nous.
