Cinq considérations spirituelles
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Table des matières [1]
- Dieu vient tout assumer
- Le grand exorcisme
- L’image de la rivière et de la goutte d’eau
- L’Esprit saint comme le souffle ou le vent
- Cheminer ensemble
Dieu vient tout assumer
1§ Nous reconnaissons le mot grec olon Ολον dans « catholique », mot qu’on retrouve aussi dans « holiste ». Il signifie « tout » : une démarche est dite holiste ou holistique quand elle aborde un sujet dans sa globalité, dans sa totalité. De même, le plan de salut de Dieu embrasse tout : tous les hommes (et avec eux la création entière), et tout l’homme.
2§ La création toute entière est concernée par le plan de salut de Dieu. L’événement cosmique de la résurrection du Christ retentit sur l’ensemble de la création et de l’humanité abimées par la violence, l’injustice et la mort [2]
3§ L’événement de la résurrection du Christ concerne tous les hommes et tout l’homme : son intelligence (sa tête), sa volonté (son cœur) et ses pulsions (ses entrailles). La Bonne nouvelle de la libération ne s’adresse pas qu’à la tête et au cœur, elle vient évangéliser le sombre, le glaiseux, l’humide de nos entrailles, cet endroit souterrain qui peut nous gêner dans notre prétention à tout savoir et tout contrôler, mais où se trouvent auissi les nutriments et l’eau dont la plante a besoin. Le Christ, par son relèvement du plus profond de la terre, purifie et sanctifie le tout de notre être, des profondeurs de la terre au plus haut du ciel.
Le grand exorcisme
4§ Jésus a a donné à ses apôtres le pouvoir d’exorciser, et les disciples du Christ sont appelés eux aussi, à la suite des apôtres, à participer à ce que Benoît XVI appelle le « grand exorcisme », chacun à sa place, avec ce qu’il a reçu, dix talents, cinq talents ou un talent.
5§ Nous sommes tous appelés, chacun à notre échelle, à témoigner d’une paix, d’une joie, d’une espérance qui nous dépassent et qui montrent au monde qu’il n’est pas clos sur lui-même, qu’il n’est pas « auto-référentiel ». Un disciple du Christ doit être source de paix, d’espérance dans son milieu professionnel, amical, familial, surtout quand l’horizon semble bouché et que tout pousse à croire que c’est la fin et qu’il n’y a plus rien à espérer.
6§ Pour moi, le chrétien doit voir le monde comme Dieu le voit, comme Jésus le voit : le regard du Christ ne réduit pas le pécheur ou la pécheresse à son péché, il lui montre qu’il est aimable et qu’il peut devenir quelqu’un de bien, quelqu’un qui plaît à Dieu.
7§ Le grand exorcisme est peut-être cela, chasser une vision asphyxiante du monde qui le réduit à sa dimension horizontale, en excluant sa dimension verticale, pourtant essentielle : le monde est fait pour s’ouvrir à la dimension divine et il étouffe tant qu’il s’y refuse.
Le chrétien sera alors celui qui permet à ceux qu’il rencontre de respirer, d’accéder à un horizon plus grand où la mort et le mal sont relativisés : ni l’un ni l’autre ne sont les maîtres du monde, malgré les apparences ; seul Dieu est tout-puissant et c’est lui qui aura le dernier mot.
8§ L’expression de « grand exorcisme » se réfère pour moi au projet immense de Dieu de restauration de sa création abimée par le péché. Ce que nous faisons au nom du Christ à notre échelle, individuellement et collectivement, s’inscrit dans une dynamique beaucoup plus grande que nous et qui nous dépasse. Se le rappeler permet de lutter contre la tentation de se croire le centre du monde et de s’imaginer qu’on a tout compris. Nous n’avons pas la Big Picture, la « grande image », seul Dieu l’a.
L’image de la rivière et de la goutte d’eau
9§ Je pense à la rivière et à la goutte d’eau. La rivière est composée d’une infinité de gouttes d’eau, chaque goutte d’eau compte pour la rivière mais en même temps la rivière peut exister sans telle ou telle goutte d’eau.
La goutte d’eau quant à elle perçoit au mieux les gouttes d’eau autour d’elle mais elle ne perçoit pas la grande image de la rivière, et encore moins celle de la mer dans laquelle la rivière se jette. Elle ne perçoit pas non plus le sens de couler sur la roche en lui arrachant un microscopique fragment, mais elle contribue à creuser la vallée dans la montagne après des centaines de milliers d’années. Cela, elle ne le sait pas, mais elle sait qu’elle a un rôle à jouer, et elle le joue.
10§ Par analogie, nous sommes un peu comme ces gouttes d’eau. Court est notre passage sur terre, et nos actes et nos paroles semblent peser bien peu. Nous ne percevons pas le grand dessin dans lequel nous nous insérons, nous ne voyons pas ce qui est en train de se tisser à l’échelle du cosmos, alors faisons confiance à Dieu et occupons notre poste en faisant ce que nous avons à faire.
11§ Cette image est réconfortante je trouve, elle nous dit que nous ne sommes pas des choses insignifiantes perdues dans l’immensité du cosmos mais que notre vie a du sens, qu’elle sert à quelque chose d’immense et d’infiniment beau, bon et joyeux si nous faisons confiance à Dieu.
L’Esprit saint comme le souffle ou le vent
12§ Sauf erreur, Thérèse de Lisieux a parlé de « tendre sa voile à l’Esprit saint », comme ce petit bateau à voile qu’elle a peint en train de quitter le port pour le large. De fait, l’esprit se dit pneuma Πνευμα en grec, soit en français le « souffle », le « vent ». L’Esprit saint comme le vent n’est pas visible, mais ses effets sont concrets : en tendant sa voile au vent, le bateau avance.
13§ Celui qui suit le Christ prend le vent en s’adaptant à ses variations, tirant son gouvernail tantôt à droite tantôt à gauche, tantôt tendant ou détendant sa voile.
14§ Comment discerner la direction voulue par Dieu pour nous sur la mer du monde ? Comment distinguer ce qui vient de Dieu, ce qui vient de nous (notre intelligence, notre imagination, notre affectivité) ou de l’ennemi ?
15§ Je dirai qu’on apprend à discerner de manière toujours plus subtile par nos succès et nos erreurs successives. Notre « sixième sens » s’affine alors toujours plus, et nous devenons capables de discerner les mouvements de l’Esprit saint toujours plus subtils.
16§ Le fondateur de la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola, peut nous apprendre à discerner les variations de notre météorologie intérieure : pourquoi cet énervement disproportionné par rapport à la contrariété qui m’arrive ? D’où vient cette paix qui s’établit soudainement ?
Ce travail d’introspection se fait dans la prière, et la lumière attendue ne viendra pas tant de la psychologie que de l’action de l’Esprit saint en nous. Nous ne sommes pas seuls.
Cheminer ensemble
17§ Notre relation à Jésus n’est pas et ne doit pas se réduire à un tête-à-tête. Comme le disait le père qui m’a baptisé, quand on ouvre la porte à Jésus, il ne vient jamais seul.
18§ Nous sentons bien que nous sommes liés à nos compagnons de route, humains d’abord : nos collègues, nos voisins, nos amis, notre famille, et plus généralement toute l’humanité, mais aussi les compagnons autrement qu’humains : le vivant dans la profusion de ses formes, l’eau, la terre, le ciel.
19§ La solidarité entre les êtres fait que si l’un d’eux souffre, les autres souffrent aussi : Martin Luther King disait qu’une injustice quelque part menaçait la justice partout [3]. Le pape François disait que « tout est lié ».
20§ Saint Paul a utilisé l’image organique du corps : si un membre souffre, tout le corps souffre avec lui, de même que si un membre est à l’honneur, tout le corps est à l’honneur. L’Église est le corps du Christ, nous en faisons partie et nous avons à porter le souci les uns des autres, car le Christ est mort pour moi et aussi pour mes frères et mes sœurs, et c’est le corps du Christ tout entier qui doit passer là où la tête, le Christ, est passée.
21§ Réjouissons-nous donc d’appartenir à ce corps « humano-divin » - selon l’expression utilisée au concile Vatican II – qu’est l’Église, qui, comme une mère, se soucie de chacun de nous, nous alimente et nous soutient par la prière, les sacrements, les enseignements et son organisation. Réjouissons-nous d’avancer ensemble, comme Peuple de Dieu, vers le Royaume céleste.
22§ Comme frère de l’Ordre des prêcheurs, je me réjouis en particulier d’avancer dans ma vocation religieuse en compagnie de mes frères et les sœurs attirés comme moi par le charisme de saint Dominique. Nos défauts de caractère, nos différences d’âge, de milieu sont parfois source d’irritation mais combien belle est l’unité mystérieuse qui nous maintient ensemble et qui nous fait aimer efficacement notre prochain.
23§ Et reconnaissons humblement que le chemin de notre sanctification personnelle passe par le frottement rugueux avec nos frères et sœurs : nos aspérités s’en trouvent arasées et nous devenons de belles pierres bien lisses, agréables au toucher et à la vue.
© frère Franck Guyen o.p., novembre 2025
[1] Cet article fait suite à la réunion du vendredi 7 novembre 2025 avec une Fraternité laïque dominicaine des Hauts-de- France
[2] Voir :
Romains 8,19-21
Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu : livrée au pouvoir du néant - non de son propre gré, mais par l’autorité de celui qui l’a livrée - , elle garde l’espérance, car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu.
Marc 16,15
Et il leur dit : « Allez par le monde entier, proclamez l’Évangile à toutes les créatures.
[3] Le pasteur baptiste américain, Martin Luther King, a écrit dans la lettre écrite de la prison de Birmingham (Alabama, USA) le 16 avril 1963 :
"L’injustice commise n’importe où constitue une menace pour la justice partout. Nous sommes insérés dans un réseau de dépendances mutuelles inévitables, nous sommes pris dans un seul et même tissu filé par le destin. Tout ce qui atteint directement quelqu’un atteint tout le monde indirectement (notre traduction).
Injustice anywhere is a threat to justice everywhere. We are caught in an inescapable network of mutuality, tied in a single garment of destiny. Whatever affects one directly, affects all indirectly."
