À propos des miracles dans le Nouveau Testament
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Table des matières [1]
Du mauvais usage des miracles
1§ Dans les évangiles synoptiques, Jésus demande à ceux qui ont bénéficié de ses miracles de ne pas en parler – les exégètes parlent d’une « consigne du silence ». Comment la comprendre ?
2§ Jésus est le Christ, le Messie de Dieu, autrement dit son envoyé plénipotentiaire investi de la mission d’établir le Royaume de Dieu sur terre. Le Royaume de Dieu n’est pas une simple version 1.2 améliorée [2] de notre monde actuel, mais sa refonte complète qui le fait passer dans un autre ordre, une autre dimension.
3§ Jésus ne peut donc accepter de se laisser réduire à la figure du thaumaturge, du faiseur de miracles, figure connue des juifs comme des païens – figure qui fait écho de nos jours à celle des « coupeurs de feu » et des « magnétiseurs » - parce que ce serait occulter la nouveauté radicale de son activité et la raison de sa venue : il ne s’agit pas d’améliorer le monde à la marge, sinon l’on resterait dans l’ordre du même mais en mieux ; il s’agit de passer à un autre ordre où « Dieu est tout en tous » [3] - et en disant cela nous n’avons encore rien dit
Illustrons notre propos par deux exemples.
4§ La résurrection de Lazare est un miracle : Lazare ressuscite et reprend sa vie ordinaire, avant de mourir. La résurrection du Christ est infiniment plus qu’un miracle : Jésus ressuscité vit d’une vie autre que la nôtre : il ne meurt plus (négativement), autrement dit sa chair est transformée de manière à ne plus donner prise aux lois naturelles de ce monde ; positivement, la chair de Jésus est transformée au point de pouvoir se tenir dans le « feu dévorant » de Dieu [4].
5§ La multiplication des pains est aussi un miracle : Jésus nourrit la foule à partir de quelques pains et quelques poissons, mais si les lois naturelles sont court-circuitées, le miracle reste cependant dans le domaine du même : la foule mange du poisson et du pain comme elle le fait dans la vie courante, elle les assimilent pour y trouver la force de rentrer chez elle. L’eucharistie est infiniment plus qu’un miracle : c’est la chair et le sang du corps en gloire du Christ qui se donne à manger et à boire sous les espèces du pain et du vin eucharistiés. Quant au communié, il n’assimile pas le Corps du Christ, c’est lui qui est assimilé au Corps du Christ ; la force spirituelle qui l’anime lui permet de rejoindre la demeure au ciel que le Seigneur lui a préparée [5], une demeure autrement plus éloignée de sa demeure terrestre que ne l’est le ciel de la terre.
6§ En rester à l’ordre du miracle, c’est s’exposer à manquer la singularité de Jésus et de ce qu’il opère sur terre, c’est s’exposer à ne pas entendre la radicalité de son appel à la conversion : « Quelque chose de nouveau et de très grand est en train d’arriver, préparez-vous à l’accueillir ».
7§ Ainsi des autorités religieuses du temps de Jésus qui demandent un « signe venant du ciel » [6] pour le mettre à l’épreuve. Mais le miracle n’est pas la condition de la foi, au contraire c’est la foi qui est condition du miracle [7].
8§ Jésus sait que les miracles bouleversent les foules, mais pas au point de les ouvrir au mystère qui l’anime, et j’y vois l’explication de la consigne de silence dans les évangiles synoptiques. Pour la même raison, il se refusera à opérer un dernier miracle alors que les autorités religieuses lui disent de descendre de la croix : « Descends de la croix et nous croirons en toi » [8]
Du bon usage des miracles
9§ Le miracle représente un risque, mais aussi une opportunité si l’on regarde l’étymologie du mot « miracle ».
Les traductions françaises traduisent par « miracle » les mots grecs
- semeion et
- dunamis.
10§ Ces deux mots peuvent aussi être rendus aussi par respectivement le mot « signe » [9] et le mot « puissance » [10].
11§ Ainsi la « puissance » qui se déploie dans les miracles interroge et bouleverse les foules : « Nous n’avons jamais rien vu de pareil », « Ne serait-ce pas le prophète de la fin des temps ? » disent-elles et elles admirent, elles s’étonnent (mirare en latin qui a donné « miracle », θαυμάζω thaumazo en grec d’où le faiseur de choses étonnantes, le « thaumaturge »).
Cette admiration peut aller jusqu’à une peur extrême comme on le voit pour les disciples quand ils voient Jésus commander aux vents et à la mer. Ces actes de puissance amènent à s’interroger sur son auteur : « Qui est-il pour commander aux vents et à la mer ? » -
12§ Les miracles amènent les témoins à se poser la question de l’identité de cet homme et de l’origine de sa puissance, sans toutefois pouvoir y répondre : il y faut la foi, une foi inchoative qui trouvera sa vraie dimension lors de la résurrection du Christ.
13§ À mon avis, le mot « signe » quant à lui approche au plus près le sens des « miracles » accomplis par Jésus : le signe renvoie à la réalité, il n’est pas la réalité. Autrement dit, il fonctionne comme un panneau indicateur : « C’est par là ». Le pèlerin prend alors la direction indiquée par le panneau sans plus s’attacher à lui, car ce n’est pas le panneau qui compte, c’est le lieu qu’il désigne, qu’il pointe.
14§ Les signes que Jésus accomplit nous sont donnés pour que nous nous tournions vers lui et vers sa puissance de conversion, de transformation. « Le Royaume de Dieu, c’est par là », « Le Fils de Dieu envoyé sur terre pour nous sauver et nous faire entrer dans l’intimité de Dieu, c’est lui ».
Tout est miracle
15§ Je reprends, en la détournant, une des dernières paroles de Thérèse de Lisieux. Alors qu’elle semblait sur le point de rendre l’âme, ses sœurs s’inquiétaient que le prêtre n’arrive pas à temps pour lui donner le sacrement d’extrême onction. Elle leur a alors dit : « Tout est grâce ».
16§ Nous qualifions de miracles des faits extraordinaires – en dehors de l’ordinaire littéralement -, mais on peut voir des miracles dans les faits ordinaires de la vie : la vie elle-même est un miracle si l’on regarde la conjonction des circonstances requises pour son apparition (une Terre ni trop loin ni trop proche du soleil, une composition chimique de l’air, de la mer et de la terre évoluant dans une fourchette précise, pour ne pas parler du niveau atomique où il suffirait que les électrons cessent de tourner autour du noyau atomique pour que tout l’univers s’effondre sur lui-même [11]).
17§ Les sciences environnementales [12] s’essaient à rendre compte des cycles qui structurent notre système Terre, et elles restent humbles devant la complexité des interdépendances à plusieurs niveaux des phénomènes naturels.
18§ Avec le psalmiste, nous pouvons nous émerveiller devant la beauté de la création, et rendre gloire à Celui qui en est l’auteur. Sa Parole a tout créé à partir de rien et son Souffle a animé tout ce qui vit : que la Parole vienne à cesser, que le Souffle soit retiré, et tout s’effondre, tout retourne au néant [13]
19§ Alors comment ne pas louer le Seigneur pour la puissance qu’Il déploie à chaque seconde pour créer et maintenir dans l’être sa création ? Comment ne pas voir un signe renvoyant à Dieu dans la merveille de la création ? [14]
Comment ne pas louer Dieu pour la merveille que je suis, dit le psalmiste [15]
Je confesse que je suis une vraie merveille, tes œuvres sont prodigieuses : oui, je le reconnais bien. Mes os ne t’ont pas été cachés lorsque j’ai été fait dans le secret, tissé dans une terre profonde. Je n’étais qu’une ébauche et tes yeux m’ont vu. Dans ton livre ils étaient tous décrits, ces jours qui furent formés quand aucun d’eux n’existait.
20§ Et comment ne pas le louer quand des évènements en apparence banals surviennent au moment où nous en avions le plus besoin : le chant d’une mésange qui se fait entendre au moment où l’on se dit qu’on ne peut pas sombrer plus bas ; la parole qu’on entend au bon moment, et qui opère une déchirure dans un horizon gris et bouché, et à travers elle brille le ciel bleu.
21§ Dans la foi, le croyant y voit autre chose qu’une simple analyse de probabilité, il y voit l’action miraculeuse de Dieu et il s’étonne, il admire. Miracle : « Le Tout-Puissant s’intéresse à moi, il se soucie de moi ». Et l’étonnement se redouble quand il entraperçoit la distance infinie qui le sépare de Dieu : « Mais qui suis-je pour qu’Il fasse attention à moi, Lui si grand, moi si petit ? ». Il est alors sorti de l’ordre intramondain du miracle pour atteindre celui, surnaturel, de la charité.
© frère Franck Guyen o.p., décembre 2025
[1] Cet article fait suite à la rencontre du vendredi 12 décembre 2025 avec une Fraternité laïque dominicaine de la région des Hauts-de-France
[2] En poursuivant l’analogie informatique :
- v.1.0 : la création avant la faute originelle
- v1.1. : la création après la faute originelle
[3] 1 Cor 15,28
[4] Héb 12,29
[5] Jean 14,1
[6] Mt 12,38-42 et parallèle en Lc 11,29-32 sur le signe de Jonas ; Mc 8,11-12 considère qu’aucun signe ne sera donné. En Jn 6,30-41, le signe sera le pain descendu du ciel, c’est-à-dire Jésus lui-même.
Hérode est lui aussi désireux de voir Jésus opérer des miracles (Lc 23,8), et il sera pareillement déçu.
[7] Voir le miracle de la guérison du fils du fonctionnaire royal parce que ce dernier a cru en la parole de Jésus (Jn 4,46-53).
Par contre, Jésus ne peut opérer aucun miracle dans son village natal (Mt 13,58 ; Mc 6,5 – tant les habitants se montrent incrédules. De même, Jésus invective les villes de Capharnaüm, Chorazin et de Bethsaïde qui ne se sont pas converties malgré ses miracles (Mt 11,20-23)
Dans Mt 14,1-2 et Mc 6,14-16, Hérode admet les miracles de Jésus, mais il les explique par le fait que Jésus serait Jean le Baptiste revenu d’entre les morts ; les autorités religieuses iront même plus loin en attribuant les pouvoirs miraculeux de Jésus à Béelzéboul, le chef des démon (Mt 9,34 ; 12,24 ; Mc 3,22 ; Lc 11,15.
[8] Voir Mt 27,39-43 ; Mc 15,29-32 ; Lc 23,35-38
[9] d’où le mot « sémiotique » en français
[10] d’où le mot « dynamique »
[11] Les physiciens ont dépassé ce modèle qui reste cependant utile « en première approximation »
[12] pour ne pas parler d’ « écologie », terme ambigu qui renvoie à une science mais aussi à une idéologie
[13] Voir le psaume 104, 27-30 :
Tous comptent sur toi pour leur donner en temps voulu la nourriture : tu donnes, ils ramassent ; tu ouvres ta main, ils se rassasient. Tu caches ta face, ils sont épouvantés ; tu leur reprends le souffle, ils expirent et retournent à leur poussière. Tu envoies ton souffle, ils sont créés, et tu renouvelles la surface du sol.
[14] Ces questions n’ont de sens que dans le donné préalable de la foi en un Dieu d’un autre ordre que celui de la création.
Saint Paul l’exprime de manière polémique, saint Augustin dira la même chose mais de manière moins tranchante : la beauté de la création devient un piège quand elle est déconnectée de son Créateur : le croyant y diagnostiquera au mieux une ignorance qui peut être coupable, au pire une idolâtrie (le fait d’attendre d’une réalité de ce monde ce que seul Dieu peut donner : vie, bonheur).
Voir l’épître aux Romains de saint Paul 1,20-23
En effet, depuis la création du monde, ses perfections invisibles, éternelle puissance et divinité, sont visibles dans ses œuvres pour l’intelligence ; ils sont donc inexcusables, puisque, connaissant Dieu, ils ne lui ont rendu ni la gloire ni l’action de grâce qui reviennent à Dieu ; au contraire, ils se sont fourvoyés dans leurs vains raisonnements et leur cœur insensé est devenu la proie des ténèbres : se prétendant sages, ils sont devenus fous ; ils ont troqué la gloire du Dieu incorruptible contre des images représentant l’homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes, des reptiles.
[15] Psaume 139,14-16
