L’espérance (I)
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| Première partie | Seconde partie |
Table des matières [1]
1. L’espérance du peuple juif au temps de Jésus
« Car tu ne m’abandonnes pas aux enfers, tu ne laisses pas ton fidèle voir la fosse. Tu me fais connaître la route de la vie, la joie abonde près de ta face, à ta droite les délices éternelles" [2].
1§ Le psalmiste met sa confiance et son espérance en Dieu. C’est Dieu et non pas les idoles qui le guide sur cette terre et lui épargne les affres de la mort [3].
2§ Au temps de Jésus, les Juifs attendaient la délivrance d’Israël. C’est ce que diront les deux disciples de Jésus en route vers Emmaüs à leur mystérieux compagnon : ils avaient vu en Jésus le Messie qui allait délivrer Israël mais cela ne s’était pas produit et il était mort crucifié : leur espérance s’était évanouie et ils rentraient chez eux.
3§ Cette espérance concrète est celle du peuple d’un petit pays opprimé par ses empires voisins polythéistes : les empires de Mésopotamie avec Assur qui a déporté le Royaume du Nord, puis Babylone qui a déporté l’élite du Royaume du Sud et détruit le Premier temple de Jérusalem ; l’empire hellène des Séleucides et maintenant l’empire romain [4]. L’espérance, collective, attend l’avènement du règne définitif de Dieu sur le monde, l’instauration d’une paix éternelle et le rétablissement du droit d’Israël sur toutes les nations qui devront se convertir au Dieu unique.
4§ L’espérance est aussi celle de la délivrance individuelle du juste entouré de méchants qui se moquent de lui quand ils ne cherchent pas à le tuer : "Tu ne manges pas avec nous de crainte de te souiller, dis-tu, et tu refuses de marier tes filles et tes garçons avec nos enfants ; tu regardes avec mépris nos statues sacrées et tu refuses de participer aux fêtes des dieux de la cité. Pour qui te prends-tu ? " disent-ils, manifestant leur incompréhension sinon leur rejet.
5§ Le psalmiste s’identifie à ce juste qui n’a plus qu’un seul recours, le Seigneur : "Je suis entouré de bêtes féroces qui veulent me déchirer, je n’ai plus d’autre espérance que toi". À vue humaine, le juste va être tué et le méchant va l’emporter, seul Dieu peut le sauver.
6§ Telle était l’espérance des Juifs au temps de Jésus, espérance partagée par les disciples eux aussi juifs de Jésus. Le Christ opèrera bien une délivrance, mais autrement plus large et plus profonde que celle attendue par ses contemporains.
2. L’espérance dans un monde sans Dieu
Les deux choix
7§ Dans notre monde sécularisé qui veut se construire sans référence transcendante, sans Dieu, l’espérance ne s’appuie plus sur l’intervention d’une force extérieure mais sur les pays et les organisations internationales au niveau collectif, sur l’effort personnel au niveau individuel.
8§ Cependant, cette espérance se situe dans un monde clos avec pour horizon ultime la mort au niveau individuel.
Le choix de la décence
9§ Dans un monde sans Dieu où l’horizon indépassable est la mort, une première attitude existentielle sera de vouloir mener une vie digne afin de laisser derrière soi le souvenir d’un homme, d’une femme honorable. Tel était le propos des Grecs de l’Antiquité, qui croyaient certes que les morts continuaient à vivre dans le royaume souterrain de l’Hadès, mais d’une vie sans joie et sans couleur : c’était dans cette vie-ci qu’il fallait chercher la gloire et l’honneur, qui seuls étaient impérissables.
10§ On trouve un écho d’une telle conception de la vie dans l’Épopée de Gilgamesh, un écrit de plus de deux mille ans avant Jésus-Christ. Gilgamesh est un roi légendaire d’Uruk en Mésopotamie qui part en quête de l’immortalité. Il rencontre un sage immortel qui lui révèle qu’il n’y a pas d’échappatoire à la mort pour l’être humain. "Vis ta vie là, maintenant : serre ta femme dans tes bras, vas avec tes amis boire une chope de cervoise, prends par la main ton enfant. Voilà le lot qui t’échoit, ne cherche pas plus ! " lui dit le sage en substance. Fort de ce conseil, Gilgamesh rentre chez lui où il laissera le souvenir d’un roi sage et modéré.
Le choix de l’indécence
11§ Une autre attitude existentielle sera d’adopter un comportement insensible aux considérations d’honneur et de décence. L’on recherche l’assouvissement de ses désirs effrénés en étant prêt à piétiner tout ce qui est respectable, à maltraiter le petit. « Buvons et mangeons puisque demain nous mourrons. Faisons-le jusqu’à l’écœurement, et tant pis si quelqu’un meurt de faim quelque part à cause de nous. De fait, qu’avons-nous à craindre puisque de toute façon il n’y a pas de jugement à la fin et que seul le néant nous attend ? »
Entre résignation et déni
La résignation
12§ Pour celui qui croit que la vie s’arrête après la mort, il n’est pas concevable de retrouver d’une manière ou d’une autre ceux qu’on a aimés et que la mort a emportés ; les bons moments passés avec eux ne relèvent plus que du passé et il n’est plus possible de lever les malentendus et de demander ou de donner le pardon avec ceux qui nous ont quitté pour toujours. La tristesse est là, quel que soit le choix existentiel qu’on aura fait.
13§ Pour celui qui aura fait le choix de la décence et de la dignité, la tristesse s’alimentera aussi au spectacle de l’injustice faite aux petits. Spoliés par les puissants, ils meurent sans que leur juste droit au bonheur ait été respecté tandis que, comme le dit le psalmiste, les méchants se pavanent en étalant leur richesse, leur puissance. La tentation est alors de désespérer devant un monde gouverné par des forces écrasantes et injustes devant lesquelles l’individu se sent impuissant.
Le déni
14§ Puisqu’il n’y a pas de force transcendante en qui espérer, l’être humain sécularisé peut chercher une échappatoire dans la manipulation des forces du monde invisible – ce sera la magie, la croyance qu’on peut influer sur les esprits par des rites, des paroles – ou des forces du monde visible – le progrès des techniques médicales, biologiques et informatiques dont on attend la solution à tous les malheurs et peut-être même un jour l’immortalité.
Le bonheur de croire en Dieu et la responsabilité qui va avec
15§ Personnellement, j’ai connu de l’intérieur ce monde sans transcendance, sans Dieu, et je peux témoigner que ce monde empêche l’expression de la dimension verticale – dans le sens de la hauteur mais aussi de la profondeur - qui, je le crois, est constitutive de l’être humain et qu’il est triste et plat, sans joie authentique.
16§ Croire en l’existence d’un Dieu qui se soucie du moindre habitant de sa Création, qui n’accepte pas que la mort et le mal aient le dernier mot, et qui l’emportera toujours sur eux, cela donne une espérance qui rend heureux ceux qui croient en lui. Et cela leur donne aussi la responsabilité d’en témoigner à ceux qui ne partagent pas encore ce bonheur.
(à suivre)
© frère Franck Guyen o.p., décembre 2025
[2] psaume 16
[3] Au moment de la Pentecôte, Pierre annonce aux auditeurs ébahis la résurrection du Christ en citant ce psaume appliqué à Jésus : Dieu ne pouvait son Messie voir la corruption
[4] Rappelons quelques dates :
– 721 : Attaquée par l’Assyrie, le Royaume du Nord disparaît, les tribus d’Aser, Nephtali, Issachar et Zabulon sont déportées
– 587 : Destruction du Temple de Salomon à Jérusalem par Babylone, et déportation de l’élite
– 167 : Hellénisation de force de la Palestine par le roi séleucide Antiochos IV Épiphane
– 63 : Le romain Pompée s’empare de Jérusalem
