Sur l’espérance (II)
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| Première partie | Seconde partie |
Seconde partie [1]
Table des matières
- 1. Ce que nous pouvons espérer
- 2. L’espérance en régime chrétien
- 3. Marie, modèle de celle qui espère contre toute espérance
- Prière de conclusion
1. Ce que nous pouvons espérer
L’espérance du salut face à un péril mortel : la traversée de la Mer Rouge
1§ L’espérance dans l’Ancien testament [2] trouve son origine dans l’expérience archétypale de l’Exode : dans leur fuite de l’Égypte d’un pharaon génocidaire, les Hébreux se heurtent à la Mer Rouge alors que la cavalerie égyptienne les talonne. À vue humaine, les fugitifs sont condamnés à l’extermination, tout espoir humain est perdu. Mais c’est sans compter sans l’intervention de Dieu qui leur ouvre un passage dans la mer, tandis que leurs poursuivants, qui se sont engagés imprudemment à leur suite, sont noyés.
2§ Les juifs ont mis leur espérance en Dieu, une espérance qui s’exprime conjoncturellement comme la sortie d’une situation désespérée grâce à l’intervention divine, à laquelle aucune force créée ne peut résister. La foi est ici première par rapport à l’espérance : c’est parce que l’on croit en un Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre et ami du juste, qu’on espère le salut qui vient de lui.
L’espérance d’une réconciliation complète
3§ L’espérance biblique n’en reste pas à la seule délivrance circonstancielle du juste menacé par le méchant, elle va plus loin en faisant espérer une transformation radicale de la création avec l’établissement du Royaume de Dieu : là, toute menace aura disparu parce que et le mal et la mort eux-mêmes auront disparu.
La réconciliation à l’intérieur de la création
4§ Le prophète Isaïe dans L’Ancien testament » annonçait dans l’avenir une réconciliation universelle qui signait la fin de toute forme de violence :
- réconciliation des êtres humains entre eux : « [Dieu]sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux. De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre [3] » ;
- réconciliation plus généralement des êtres vivants entre eux : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main [4] » ;
- réconciliation de soi avec soi : l’être humain, jusqu’alors partagé entre son désir de faire le bien, d’obéir à Dieu, et ses inclinaisons vers le mal, trouve l’unification de son être intérieur dans le service et l’adoration sans réserve de Dieu [5]
5§ J’aime à penser que cette réconciliation se fera aussi entre les morts et les vivants : nous retrouverons ceux qui nous ont précédé dans la mort, et nous pourrons échanger nos demandes de pardon. Il n’y aura plus de ressentiment, plus de chagrin, plus de regrets ni de remords. On aura soldé tous les comptes, et on sera bien.
La réconciliation de la création avec Dieu
6§ Le meilleur du meilleur dans le Royaume de Dieu sera de pouvoir se tenir en présence de Dieu, car nous serons libérés de notre défiance congénitale envers lui, défiance qui constitue le péché originel du premier couple humain dans la Bible. Nous pourrons le voir tel qu’il est, sans voile et nous verrons combien il est beau – et en disant cela nous n’avons rien dit puisqu’il est à l’origine de la beauté ; nous verrons combien il est bon – et en disant cela nous n’avons rien dit puisqu’il est à l’origine de la bonté [6].
Le Royaume, mais aussi le Règne de Dieu
7§ Le « Royaume de Dieu » peut aussi s’entendre comme le « Règne de Dieu » : il ne renvoie alors plus à un lieu mais à un état : celui qui règne est Dieu, et non plus un humain trompeur et trompé. Ce règne sera éternel au sens où les forces cosmiques qui s’opposent à Dieu auront été définitivement vaincues. Saint Paul écrira :
Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort, ... [7]
8§ Actuellement, nous avons assigné à Dieu qui un strapontin, qui une chaise en rotin, qui un fauteuil mais nous sentons bien que nous ne lui avons pas encore cédé la place sur le trône de notre cœur, nous ne lui avons pas encore tout remis, il ne règne pas encore. Notre espérance est qu’il finisse par vaincre en nous ce qui résiste, ce qui refuse de lui obéir. « Que ton Règne vienne » disent les chrétiens dans la prière de Notre Père transmise par Jésus : c’est un état désirable car Dieu est amour, un amour dont nos amours sur terre sont un pâle reflet. Alors nous serons unifiés intérieurement, de même que les nations seront unies dans la joie et l’adoration du vrai Dieu.
2. L’espérance en régime chrétien
L’espérance de la création tout entière
9§ Pour moi, si Jésus n’a pas retiré du monde ceux qui croient en lui [8], c’est entre autres pour qu’ils témoignent de leur espérance à leurs contemporains : certes, avec eux, nous sommes abattus par tout ce qui va mal autour de nous et en nous, abattus mais pas écrasés. Notre espérance nous fait dire que le meilleur n’est pas derrière nous dans le passé, mais devant nous, dans l’avenir.
10§ La résurrection de Christ n’est pas seulement un moment du passé, elle nous propulse vers l’avenir, vers sa venue en gloire. Alors, même dans l’impasse, le chrétien continue à se tenir debout et à témoigner devant les « païens » : "Continuez à attendre que la justice l’emportera, que le méchant sera désarmé et qu’il subira les conséquences de sa méchanceté ».
11§ De fait, l’humanité fondamentalement déteste l’injustice, ce dont témoignent les histoires de héros redresseurs de tort qu’on retrouve dans toutes les cultures. Je crois que l’être humain a en lui quelque chose qui lui dit que ce n’est pas possible que le juste et l’injuste aient le même sort à leur mort, que le bien ne soit pas reconnu et le mal réprouvé, que tout s’arrête avec la mort.
12§ Dans la Bible, ce petit quelque chose a sans doute à voir avec le privilège unique de l’être humain d’avoir été créé « à l’image et ressemblance » de Dieu [9], un Dieu bon et immortel : nous sommes alors faits pour la bonté et pour l’immortalité.
13§ Et sans doute pouvons-nous étendre cette promesse d’immortalité à toute la création. Si le Dieu bon a tout crée par amour, alors la bonté qui s’exprime dans la création est inaliénable et indestructible. Elle peut être empêchée, abimée par le mal, mais jamais elle ne sera anéantie, et Dieu prend appui sur elle dans son entreprise de salut universel.
14§ Saint Paul a écrit que la création tout entière, et pas seulement l’humanité, attend – attendre se dit « esperare » en espagnol – la libération de l’esclavage du péché et de la mort qui l’empêchent de louer et de servir Dieu autant qu’elle le souhaiterait.
En effet, la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. »
Rom 8, 19-21
15§ Et cette espérance n’est vaine : si Adam et Ève ont contrarié le projet de Dieu en acceptant l’image d’un Dieu jaloux et menteur projetée par le serpent, ils n’étaient pas assez puissants pour empêcher Dieu de poursuivre son projet en l’adaptant aux conditions dégradées provoquées par la faute originelle du premier couple humain. Autrement dit, ce que Dieu a voulu à l’origine, il le réalisera à la fin. Et qu’a-t-il voulu à l’origine ? Une création bonne, et même très bonne, si l’on en croit le début du livre de la Genèse.
16§ L’espérance telle qu’elle ressort de la Bible s’appuie sur la foi en la fidélité de Dieu qui maintient son projet de bonheur, d’amour, pour sa création, malgré l’infidélité des êtres humains : Dieu n’accepte pas que le péché et la mort aient le dernier mot, aussi pardonne-t-il à celui qui se repent afin qu’il puisse repartir. Dieu redonne un avenir au pécheur qui se repent, contre le péché qui prétend barrer le chemin vers la vie et le bonheur. Et c’est en Jésus Christ que se déploie la puissance absolue d’amour et de vie de Dieu, par-delà le péché et la mort.
Une espérance fondée sur le Christ
17§ L’espérance des disciples du Christ est fondée sur la résurrection du Christ : parce qu’ils croient que le Christ est ressuscité, ils espèrent qu’ils participeront eux aussi à cette résurrection [10].
18§ Précisons que, dans la foi chrétienne, la résurrection du Christ est d’un autre ordre que celle de Lazare rapportée dans l’évangile de Jean [11]. La résurrection de Lazare est un miracle au sens où les lois naturelles sont court-circuitées mais pas abolies : Lazare revit mais il mourra à nouveau. On reste à l’intérieur du monde créé et on n’en sort pas.
19§ Il n’en va pas de même avec la résurrection du Christ : en ressuscitant, le Christ perce le voile de mort qui enveloppe la création, d’une part parce qu’il ne meurt plus, et d’autre part parce qu’à l’Ascension son corps de chair, transformé par la gloire divine, sort du monde pour entrer dans l’ordre de l’incréé, dans l’intimité de Dieu.
20§ La résurrection du Christ fraie un chemin vers le Royaume de Dieu à travers le mur du péché et de la mort, ouvert à tous ceux qui veulent le suivre nous dit l’évangile de Jean : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi » [12].
L’espérance comme don gratuit de Dieu
21§ En théologie chrétienne, l’espérance est définie comme une vertu théologale, autrement dit elle est donnée gracieusement par Dieu. Elle diffère de l’espoir produit par la volonté, l’intelligence et/ou l’affectivité humaine : j’ai l’espoir que demain je pourrai aller pêcher et que j’attraperai du poissons – l’espoir reste dans l’ordre du monde ; j’ai l’espérance de retrouver après ma mort mes parents décédés dans le Royaume de Dieu : nous passons à un autre ordre.
22§ Entendons-nous bien. Il est possible que mon imagination produise des "anti-douleurs" fantasmatiques pour supporter un deuil trop lourd, mais je crois qu’à certains moments, nous faisons l’expérience d’états de conscience qui ne peuvent être provoqués que par une réalité autre. Cette réalité autre est capable de me rejoindre là où je suis, sans que je sache comment elle s’y prend, par où elle passe et d’où elle vient, sans que je puisse projeter sur elle une quelconque image.
23§ Peut-être avons-nous éprouvé quelque chose comme cela dans des situations où, à vue humaine, nous étions sur le point de nous effondrer et, de manière inattendue, une force a surgi de nulle part qui nous a fait tenir debout et garder la tête haute, les yeux tournés vers l’horizon bouché comme s’ils y discernaient à l’avance une porte.
24§ Saint Paul attribue à l’Esprit saint, l’Esprit de Dieu cette espérance, qui n’est pas le fruit de notre mental [13].
3. Marie, modèle de celle qui espère contre toute espérance
25§ L’évangile de Luc nous rapporte l’épisode de l’Annonciation, quand Marie reçoit la promesse que son fils Jésus sera le roi d’Israël de la fin des temps annoncé par les prophètes. Elle continuera d’espérer la réalisation de la promesse, alors que sa famille autour d’elle s’inquiète de la santé mentale de son fils [14], que le village de son enfance ne le comprend pas et que les autorités religieuses juives commencent à s’unir contre lui.
26§ Et surtout, elle continuera d’espérer au pied de la croix, alors que tout dit l’échec de son fils qu’elle voit agoniser nu sur une croix, après avoir été condamné à mort par les autorités romaines et juives. A part le disciple que Jésus aimait, les autres disciples ont fui et se terrent. C’est la fin, la mort de celui qui devait être le Messie (en hébreu), le Christ (en grec), le plénipotentiaire de Dieu ; c’est le triomphe des violents et la mort du Juste.
27§ Et pourtant Marie continue d’espérer contre toute espérance, contre tout espoir plutôt d’après ce que nous venons de dire. Comment peut-elle encore espérer ?
"Stabat mater" en latin. Elle se tenait debout, nous dit la tradition en s’appuyant sur l’évangile de Jean [15]. Marie n’est pas écrasée, l’espérance la fait tenir debout.
Prière de conclusion
28§ Terminons en méditant la prière de Paul :
"que le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père dans sa gloire, vous donne un esprit de sagesse qui vous le révèle et vous le fasse vraiment connaître.
Qu’il ouvre à sa lumière les yeux de votre cœur, pour que vous sachiez quelle espérance vous ouvre son appel, la gloire sans prix de l’héritage que vous partagez avec les fidèles,
et quelle puissance incomparable il déploie pour nous, les croyants : c’est l’énergie, la force, la vigueur qu’il a mise en œuvre dans le Christ quand il l’a ressuscité d’entre les morts et qu’il l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux.
Il l’a établi au-dessus de tout être céleste : Principauté, Souveraineté, Puissance et Domination, au-dessus de tout nom que l’on puisse nommer, non seulement dans le monde présent mais aussi dans le monde à venir.
[16]
© frère Franck Guyen o.p., décembre 2025
[2] « ancien » pour les chrétiens mais pas pour les juifs
[3] Isaïe 2,4
[4] Isaïe 11,6-8
[5] Voir Rom 7,21-25 :
Moi qui voudrais faire le bien, je constate donc, en moi, cette loi : ce qui est à ma portée, c’est le mal. Au plus profond de moi-même, je prends plaisir à la loi de Dieu. Mais, dans les membres de mon corps, je découvre une autre loi, qui combat contre la loi que suit ma raison et me rend prisonnier de la loi du péché présente dans mon corps. Malheureux homme que je suis ! Qui donc me délivrera de ce corps qui m’entraîne à la mort ? Mais grâce soit rendue à Dieu par Jésus Christ notre Seigneur !
[6] Nous distinguons en Dieu beauté et bonté mais parce que nous ne pouvons faire autrement, nous qui ressortons de l’ordre du créé. Dieu est simple, nous dit Thomas d’Aquin, donc sa beauté est coextensive à sa bonté et réciproquement.
[7] Première lettre aux Corinthiens chapitre 15, versets 24 à 28 (en abrégé : 1 Cor 15,24-26)
[8] Voir la prière de Jésus à son Père en Jn 17,15-16 :
Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde.
[9] Gen 1,27
[10] Voir dans la lettre aux Philippiens de saint Paul au chapitre 3, versets 10 à 11 (en abrégé Ph 3,10-11) :
Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa passion, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts.
[11] Jn 11
[12] Citons plus largement Jn 14,1-6 :
Que votre cœur ne soit pas bouleversé : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : “Je pars vous préparer une place” ? Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. Pour aller où je vais, vous savez le chemin. »
Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ? »
Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi.
[13] Voir Rom 5, 3-5 :
Bien plus, nous mettons notre fierté dans la détresse elle-même, puisque la détresse, nous le savons, produit la persévérance ; la persévérance produit la vertu éprouvée ; la vertu éprouvée produit l’espérance ; et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné.
[14] Voir Marc 3,20-21 :
Jésus vient à la maison, et de nouveau la foule se rassemble, à tel point qu’ils ne pouvaient même pas prendre leur repas. À cette nouvelle, les gens de sa parenté vinrent pour s’emparer de lui. Car ils disaient : « Il a perdu la tête. »
[15] Voir Jn 19,25-27 :
Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui.
