Un monde poreux qui se croit étanche
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Le plan [1]
- 1. Une analogie mathématique
- 2. Il y a autre chose
- 3. L’irruption d’autre chose
- 4. La révélation du péché
1§ Nous vivons dans un monde désenchanté où l’on croit pouvoir expliquer le monde à partir de lui et lui seul [2]. Une tendance lourde de notre époque considère qu’il n’y a rien en deçà ou au-delà de cet univers, et que, même s’il y avait quelque chose, nous ne pourrions pas la percevoir, donc inutile de poser une hypothèse au mieux inutile, au pire dangereuse.
1. Une analogie mathématique
2§ De fait, nous sommes comme des êtres dans un monde à deux dimensions : ils peuvent élaborer les notions spatiales de droite et de gauche, de devant et de derrière, mais comment pourraient-ils avoir l’idée du haut et du bas ?
3§ Si Dieu est de l’ordre de l’incréé, en dehors du temps et de l’espace, comment pourrions-nous échanger avec lui, nous qui sommes des créatures constitutivement liées à un univers spatio-temporel ? « On ne saute pas hors de son ombre » dit un proverbe espagnol ou arabe. Ressortant de l’ordre du créé, nous ne pouvons pas en sortir et donc Dieu nous est inaccessible.
4§ Le raisonnement ne tient cependant pas si, dans le monde de surface vu précédemment, un être tri-dimensionnel apparaissait, révélant l’existence de la dimension verticale. Il s’agirait alors pour les êtres bi-dimensionnels de lui faire confiance et de le suivre.
5§ Dans cette analogie mathématique, l’être tridimensionnel représente Dieu qui s’incarne en Jésus. En lui, Dieu prend les chemins de l’homme pour que l’homme prenne le chemin vers Dieu.
6§ La tâche de cet être serait facilitée si les autres êtres avaient l’intuition que leur monde à deux dimensions n’épuisait pas toute la réalité. Sa révélation viendrait alors sur un terrain préparé.
7§ Il en va ainsi pour l’être humain. Je suis persuadé que l’être humain constitutivement ne se satisfait pas de ce qu’il a sous les yeux, parce qu’il porte en lui un désir d’absolu et qu’il ne sera jamais en repos tant qu’il n’aura pas trouvé cet absolu dont il a l’intuition.
2. Il y a autre chose
8§ L’homme a en lui une petite voix qui lui souffle : « Il n’est pas possible que le monde se réduise à ce que j’en perçois, il n’est pas possible que tout s’arrête après la mort. Il n’est pas possible que la méchanceté et l’injustice ne reçoivent pas leur rétribution, il n’est pas possible que les actes de bonté et de justice disparaissent dans l’oubli. Il doit y avoir quelque chose de plus grand dans lequel tout ce que nous vivons s’inscrit et prend sens, un sens qui nous dépasse infiniment mais dans lequel nous trouverons la paix et le bonheur ».
9§ Je trouve une illustration de cette inquiétude fondamentale dans La gravure de Flammarion, où l’on voit un homme passer la tête au delà de la voute céleste pour voir ce qu’il y a au-delà : l’être humain est cet être qui ne peut pas rester en place tant qu’il ne sait pas ce qu’il y a au-delà de cette montagne, au-delà de cet océan – les Polynésiens qui se sont aventurés sur la mer ne savaient pas qu’il y avait l’Australie au-delà de l’horizon -, au-delà de la voûte céleste à l’instar du pèlerin de la gravure. Et son inquiétude n’est pas seulement spatiale, elle est aussi temporelle : « Y-a- il quelque chose après la mort ? » se demandait déjà l’homme du paléolithique, et il y répondait par l’affirmative comme le démontrent les vestiges funéraires qu’il a laissés derrière lui.
10§ Dans la foi, nous voyons dans cette inquiétude le sceau de Dieu qui m’a créé à son image et ressemblance. Comme image de Dieu, je suis en quête de la ressemblance toujours plus grande avec mon Créateur.
11§ L’être humain est cette créature unique en ce qu’elle lève les yeux vers le ciel sans savoir ce qu’elle y cherche, mais avec la certitude qu’il s’y trouve quelque chose.
fecisti nos ad te et inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te.
« Tu nous as fait pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi »
Augustin, les Confessions, I,1,1 [3]
12§ Et je suis convaincu que refuser cette aspiration, c’est s’exposer à perdre l’essence même de notre humanité. Augustin a éprouvé cette aspiration au plus haut point, et il a eu le bonheur de la voir se réaliser dans sa vie, comme nous allons le voir maintenant.
3. L’irruption d’autre chose
13§ Augustin (354-430) a fait l’expérience d’une brèche survenue de nulle part dans un monde pourtant hermétiquement clos [4].
14§ Cela a d’abord commencé par la brèche opérée dans son intelligence : Augustin ne croyait pas qu’il pouvait y avoir une réalité en dehors de ce monde, il était enfermé dans une conception du monde « horizontale », jusqu’à ce, sans qu’il n’y puisse rien, il a été saisi par une réalité au-delà de ce monde, Dieu, et cela a renversé complètement ses certitudes : avant, il doutait de l’existence de Dieu et il était par contre certain de sa propre existence, après il était plus sûr de l’existence de Dieu que de la sienne propre : « je douterais plus facilement de mon existence que de l’existence de Dieu », dira-t-il en substance dans ses Confessions [5].
15§ Augustin a fait ensuite l’expérience d’une brèche dans son affectivité : lui qui se sentait incapable de la continence sexuelle, il a expérimenté la libération de son attachement sensuel grâce à la lecture d’un passage de saint Paul [6]
16§ L’expérience d’Augustin a été double :
- il a fait l’expérience douloureuse de l’incapacité de son affectivité et de son intelligence à sortir d’elles-mêmes par leurs seules forces ;
- il a découvert par contre qu’elles étaient « poreuses » à quelque chose venu d’ailleurs, de vraiment ailleurs, qui les transforme et les fait accéder à une autre dimension.
17§ Augustin a fait l’expérience de l’intervention d’une altérité radicale qui peut survenir à tout moment et n’importe où, y compris au plus intime du cœur, et tout transformer : cette action s’appelle en théologie la grâce.
4. La révélation du péché
18§ C’est seulement par la grâce de Dieu que l’être humain sort de sa condition peccamineuse : pour Augustin, la condition humaine est en effet marquée par un « péché originel », une macula, une tache en latin, transmise héréditairement.
19§ Augustin prend l’exemple du nourrisson : alors qu’il est allaité par sa nourrice, il regarde déjà avec méchanceté le nourrisson qui tête l’autre sein [7] : à peine né, le bébé pèche déjà.
20§ Augustin marche sur les brisées de saint Paul pour qui la volonté humaine est incapable de s’attacher au bien, travaillée qu’elle est par l’attrait du mal :
Car je sais qu’en moi - je veux dire dans ma chair - le bien n’habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, ce n’est pas moi qui agis, mais le péché qui habite en moi. Moi qui veux faire le bien, je constate donc cette loi : c’est le mal qui est à ma portée. Car je prends plaisir à la loi de Dieu, en tant qu’homme intérieur, mais, dans mes membres, je découvre une autre loi qui combat contre la loi que ratifie mon intelligence ; elle fait de moi le prisonnier de la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui appartient à la mort ? Grâce soit rendue à Dieu par Jésus Christ, notre Seigneur ! Me voilà donc à la fois assujetti par l’intelligence à la loi de Dieu et par la chair à la loi du péché.
Romains 7,18-25
21§ Dans la condition humaine actuelle, je ne suis plus libre de poser des actes entièrement bons, des actes qui puissent « plaire » entièrement à Dieu : je suis devenu esclave du péché, non en tant que tout ce que je fais est mal, mais en tant que tout ce que je fais est parasité par une volonté faussée et une intelligence erronée.
22§ Cela dit, je ne crois pas juste de dire que Paul et Augustin étaient pessimistes. À mon avis, Paul et Augustin ont bâti leur doctrine à partir de cette expérience d’irruption de la grâce dans leur vie, grâce qui les a libérés de leurs enfermements et leur a ouvert un horizon d’amour infini.
23§ Ils y ont répondu dans un raz-de-marée de gratitude et d’amour d’autant plus puissant qu’ils ont pressenti la puissance inconcevable de Dieu et parallèlement leur impuissance radicale : la grâce nous est donnée alors que nous ne la méritons pas, plus même, alors que nous ne pouvons même pas la mériter après la faute originelle d’Adam et Ève [8].
24§ Cette expérience les émerveille tellement que, par contrecoup, ils minorent le long travail de préparation qui a précédé l’évènement de grâce. Ainsi, selon moi, Dieu s’est servi des recherches d’Augustin auprès des manichéens et des néoplatoniciens pour l’amener à ce moment de rupture.
Merci de votre attention
© frère Franck Guyen o.p., février 2026
[1] Cet article fait suite à deux rencontres de la formation continue des Fraternités laïques dominicaines des Hauts-de-France. Il reprend les conclusions suivantes de ces rencontres :
[2] Le savant français Laplace (1749-1827) aurait répondu à Napoléon qui lui reprochait de ne pas parler de Dieu dans son Traité de Mécanique céleste : « Sire, répondit Laplace, je n’avais pas besoin de cette hypothèse ».
[4] Il le raconte au livre 7 chapitre 10 des Confessions
[6] Voir Les Confessions de saint Augustin, livre 8 chapitre 12
[8] Le récit de la faute originelle dans la Bible peut s’entendre comme une façon de rendre compte d’un monde faussé, d’un monde qui « ne tourne pas rond ».
