Quelques considérations sur la foi
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Table des matières [1]
- 1. Possibilité de dire la foi
- 2. Définir la foi
- 3. Nécessité de dire sa foi
- 4. La foi est une grâce
- 5. Des privilégiés qui ont la foi - et les autres alors ?
1. Possibilité de dire la foi
1§ Sachant que Dieu est au-delà de tout, pourquoi chercher à mettre des mots sur notre foi comme si on pouvait dire l’ineffable ?
2§ Une réponse possible est que Dieu lui-même parle aux hommes avec leurs mots à eux. Au Mont Sinaï, il a donné ses commandements au peuple en hébreu. Jésus ne communiquait pas par télépathie, il a enseigné la façon de vivre avec Dieu en passant par des mots humains.
3§ Nous avons donc le droit de dire ce que nous croyons de Dieu, en nous rappelant que nos mots ne disent pas Dieu : ils sont comme des tremplins, des poteaux indicateurs pour nous aider à aller vers l’indicible, vers ce qu’il y a au-delà des mots.
4§ Dieu a accepté de passer par des mots humains pour se dire, avec le danger que le langage humain, comme toute réalité créée, est ambivalent, à la fois bon parce que voulu par Dieu, mais aussi traversé par la faille originelle du péché : l’être humain peut mal comprendre ou même pire, il peut tordre le sens des mots afin qu’ils servent sa quête de satisfaction narcissique, de domination, de jouissance déréglée : « Dieu a dit ça, donc tu dois m’obéir ».
5§ Le diable lui-même s’est servi de la parole de Dieu pour tenter Jésus au désert alors que Dieu l’avait déclaré comme son Fils bien aimé juste avant au Jourdain.
« Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi du haut du Temple car il écrit dans la Bible que les anges viendront te porter sur les mains afin que tu ne heurtes une pierre ».
La vigilance est requise dans la fréquentation des Écritures, afin de ne pas se faire leurrer par le diable, sinon du moins par notre sensibilité ou notre volonté mal ajustée.
2. Définir la foi
6§ Il est normal que l’Église ait explicité sa foi dans un contexte où plusieurs propositions contradictoires circulaient.
7§ Les conciles œcuméniques des premiers siècles ont traduit en concepts tirés de la philosophie grecque la foi telle que l’Église l’exprimait dans sa manière de prier et louer Dieu : ainsi le Credo a été élaboré à partir des formules baptismales d’Églises locales.
Ce travail d’explicitation se voulait inspiré par l’Esprit-Saint invoqué à l’ouverture des conciles.
8§ La définition de la foi chrétienne a valeur normative, au sens où le Credo définit ce que doit croire le chrétien. Croire autrement, c’est ne pas faire partie de l’Église et donc, dans l’Empire romain chrétien où la religion chrétienne était devenue religion d’État depuis l’édit de Thessalonique en 380, cela voulait dire être exclu de la société, ou du moins en faire partie comme citoyen de seconde zone, avec plus de devoirs et moins de droits [2].
9§ Les partisans d’expressions non autorisées du christianisme étaient accusés d’hérésie et sanctionnés sur le plan religieux comme une atteinte à l’unité du Corps du Christ, et sur le plan politique comme une atteinte à l’ordre public chrétien [3] [4].
10§ L’Église propose un chemin balisé fruit de l’expérience accumulée pendant des siècles. Beaucoup d’hommes et de femmes ont emprunté ce chemin avec bonheur, évitant de se hasarder sur du hors-piste avec des guides auto-proclamés [5]. Comme le disait saint Augustin, une chose est de voir de loin une cité au milieu d’une forêt sauvage, autre chose est d’y arriver sans encombres [6]
11§ L’Église s’était aussi attachée à dresser la liste des écrits inspirés à valeur normative, ce qu’on appelle le « canon des Ecritures » : ainsi, quatre Évangiles ont été retenus alors que d’autres comme l’Évangile de Thomas ne l’ont pas été – ce qui ne veut pas dire qu’ils n’étaient pas inspirés, mais ils posaient des difficultés qui les empêchaient d’avoir la valeur normative requise pour figurer dans le canon des Ecritures [7]
3. Nécessité de dire sa foi
12§ Revenons à notre question du début : pourquoi parler puisque les mots ne peuvent rendre compte de la réalité ineffable de Dieu. Certes, répondrons-nous, ils ne peuvent pas en rendre compte, mais ils peuvent pointer vers elle.
13§ Et, de son côté, cette réalité ineffable veut se communiquer.
Elle se communique à moi parce qu’elle veut mon bonheur qui est la vie de communion avec elle, mais aussi pour que je témoigne d’elle aux autres afin qu’eux aussi connaissent ce bonheur.
14§ Et le témoignage se fait par l’exemple de ma manière de vivre sur cette terre et sous ce ciel, mais aussi par les mots qui donnent le sens – la direction – de ce que je vis.
15§ Ni mes mots ni mon exemple ne produisent l’expérience de la vie avec Dieu, mais ils peuvent aider la personne en face à se mettre en marche sur le chemin qui mène au Père.
16§ « Tu veux rencontrer le Christ. Voilà un chemin : lis l’Évangile de Marc, le plus court des quatre ; fréquente des chrétiens ; pousse la porte de l’église locale et assiste à des célébrations ; prie, dis ce que tu vis comme si tu parlais dans le noir, sans savoir à qui tu parles mais en croyant qu’il y a quelqu’un qui veut ton bonheur, qui est là et qui t’écoute.
17§ Avance, marche, fais confiance que le chemin mène quelque part.
Ce chemin a été emprunté par tant d’hommes et de femmes, il a été entretenu, balisé de générations en générations, alors avance en confiance.
18§ Et à un moment, quelqu’un va te rejoindre sur ce chemin, et tu feras l’expérience fulgurante d’une révélation, celle de Simon-Pierre quand il a commencé à percevoir le mystère qui anime Jésus, celle de Nathanaël [8], et après la résurrection du Christ, l’expérience des pèlerins d’Emmaus ou celle de Thomas [9]. »
4. La foi est une grâce
19§ D’après moi, la foi est quelque chose qui vous tombe dessus alors que vous marchez sur le chemin.
20§ Le chemin ne produit pas la foi qui est une grâce : elle survient quand Dieu juge que le pèlerin a suffisamment avancé et qu’il est prêt à la recevoir – le don de la foi est une grâce de Dieu, ce qui ne veut pas dire que le pèlerin n’a rien à faire : il doit désirer cette grâce, il doit se préparer à la recevoir et il le fait en faisant confiance et en avançant.
21§ Ce qui arrive au prophète Élie en est une illustration : il sait qu’il va être enlevé au ciel, mais il ne sait ni où ni quand. Simplement il avance sur le chemin et, à un moment donné, il est enlevé au ciel [10].
22§ Heureux celui qui reçoit cette grâce, mais attention à ne pas considérer qu’elle est ta propriété : plutôt que dire : « j’ai la foi » comme on a un bonbon dans sa poche, dis plutôt : « Dieu m’a donné en dépôt la foi et il est libre de reprendre ce dépôt quand il le veut ».
23§ Je pense à sainte Thérèse de Lisieux. Elle ressentait comme une évidence l’existence de Dieu, sa foi était pour elle une telle source de joie et de paix qu’elle ne comprenait pas comment on ne pouvait pas croire en Dieu aussi bien affectivement qu’intellectuellement. C’est ce qu’elle se disait une nuit en se couchant.
24§ Le lendemain elle se réveillait, plongée dans une nuit noire de la foi qui dura plusieurs années : cela ne veut pas dire que Dieu ne lui faisait plus grâce de la foi, cela veut dire qu’elle n’en goûtait plus les manifestations sensibles : c’en était fini de l’évidence, des joies et des consolations sensibles [11].
5. Des privilégiés qui ont la foi - et les autres alors ?
25§ D’abord, Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, donc il proposera la grâce de la foi à tous les hommes, mais en passant par la médiation de quelques-uns qui, par leurs paroles et leur façon de vivre, témoigneront de la puissance de relèvement qui se déploie à partir de la croix du Christ.
26§ Attention donc à nous qui sommes animés par la foi en Jésus Christ mort pour nos fautes et ressuscité pour notre vie éternelle : ne considérons pas que notre bonheur est acquis (cf. plus haut), et ne considérons pas non plus que nous faisons partie des happy few, de ce petit nombre d’heureux élus qui peuvent se permettre de regarder de haut tous les autres.
27§ Disons-nous bien plutôt que Dieu nous a élus certes pour nous atteindre, mais aussi pour atteindre à travers nous la multitude des hommes.
28§ Le grand bonheur que nous éprouvons à croire en Dieu, nous ne pouvons ni ne devons le garder pour nous, il sera d’autant plus grand qu’il sera partagé – et d’ailleurs il est fait pour être partagé : quand quelqu’un vit du Christ, cela se sent.
29§ Regardons la vie du Christ : il a attiré autour de lui une multitude de disciples : certains le suivaient sur les routes, d’autres restaient chez eux mais ils soutenaient Jésus de leurs biens et ne perdaient pas une occasion de l’inviter Jésus avec sa suite quand ils passaient près de chez eux. Et parmi ceux qui le suivaient, Jésus en a choisi douze, qu’il a institué comme ses apôtres officiels : élus, ils l’étaient, mais pour servir Jésus et tous ceux qui l’accueillent.
30§ Lors de la résurrection générale, je crois que nous retrouverons ce phénomène des cercles concentriques autour de Jésus, du cercle le plus proche au cercle le plus éloigné, mais je ne crois pas que cela soulèvera la moindre jalousie des uns et la moindre superbe des autres : l’esprit de rivalité, de comparaison envieuse ou dédaigneuse, aura disparu, la joie de chacun fera la joie des autres, celui qui se trouve au cinquième cercle se réjouira de la joie de celui qui se trouve au premier cercle et celui dans le premier cercle n’en tirera aucun sentiment de supériorité ou de mépris par rapport à celui dans les cercles suivants. Cela a à voir sans aucun doute avec la communion des saints.
31§ Je dirais qu’à la table du Royaume, l’essentiel n’est pas d’être au premier ou au dernier rang : l’essentiel est d’y être, et ce qui est dans l’assiette de chacun lui suffira largement, personne ne lorgnera sur l’assiette de son voisin sinon pour se réjouir avec lui de la prodigalité du maître de maison.
© frère Franck Guyen o.p., mars 2026
[1] Cet article fait suite à la rencontre du 16 janvier 2026 avec le groupe de formation continue des Fraternités laïques dominicaines des Hauts-de-France.
Voir aussi l’article Quelques considérations théologiques rédigé à la suite d’une autre rencontre avec ce même groupe.
Ou encore : Analogie de notre relation à Dieu avec la relation enfants - parents suite à la réunion du 29 septembre 2025, toujours avec le même groupe
[2] Les religions non chrétiennes étaient tolérées, comme par exemple le judaïsme, quand elles n’étaient pas interdites : l’empereur Théodose avait ainsi interdit sur son territoire le culte des dieux de la cité, ce qui fera dire aux « païens » que la chute de Rome en 410 était la punition infligée par les dieux à l’abandon de leur culte
[3] Dans les sociétés laïques actuelles où l’État ne promeut ni ne soutient aucune religion, et où il a le monopole de la coercition, on parlera d’une opinion hétérodoxe plutôt que d’une opinion hérétique
[4] Sur ce point, à mon avis, les hétérodoxies actuelles ne font que reprendre avec des habits modernes des idées datant des premiers siècles de l’ère chrétienne dans un spectre allant du Jésus seulement humain et divinisé après sa mort – 0% Dieu 100% humain- et un Jésus uniquement Dieu et faisant seulement semblant d’être humain - 0% humain et 100 % autre chose -, pour éviter l’inconfort arithmétique d’un Jésus 100% homme et 100% Dieu
[5] Une personne peut faire une expérience personnelle qui la convainc qu’elle a mieux compris que l’Église le mystère du Christ, et elle ira peut-être jusqu’à fonder sa propre église. Attention cependant aux illuminations qui disent peu sinon rien de Dieu et beaucoup de la personne qui les revendique.
[6] Faire confiance à l’Église et au chemin qu’elle propose vers le Royaume de Dieu est difficile pour nombre de nos contemporains qui se défient de tout ce qui est institution : trop d’entre elles, qu’elles soient politiques, militaires ou religieuses, s’étant trompées ou pire, ayant menti.
Plus fondamentalement, la pensée moderne agit comme un dissolvant par rapport à tout ce qui se donne comme vrai, assuré ou définitif, en un mot digne de confiance : pour elle, tout est question de rapport de force, de volonté de domination, de recherche de l’intérêt personnel, tout cela avançant masqué sous des propos moraux factices – j’attribue cette tendance idéologique au travail de sape aux « maîtres du soupçon », Marx, Nietzsche et Freud.
[7] Retenons que l’inscription du Livre de l’Apocalypse au canon a suscité des discussions, de même que l’Épitre aux Hébreux[[L’inscription du Cantique des Cantiques au canon des écritures a été source de discussions dans le judaïsme
[8] Jn 1,44-49
[9] Jn 20,24-29
[10] 2R 2
[11] Pour mémoire, plus proche de nous, Mère Thérésa a elle aussi fait l’expérience de la nuit de la foi
